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Posts Tagged “hégémonie”

L’économie des États-Unis prend de plus en plus la forme d’une peau de chagrin, car elle rétrécit à vue d’œil. Il devient donc impératif que le gouvernement de ce pays bouge, et qu’il trouve des solutions rapides et efficaces pour redresser la barre. Mais peut-il en trouver et les appliquer ? En existe-t-il seulement une ?
George Bush et Henry Paulson, son secrétariat au trésor, renouvellent de temps à autre leur proclamation pour un dollar fort, mais cela ne l’empêche pas de baisser continuellement. Il ne faut pas en effet se leurrer sur sa bonne tenue apparente, car elle est essentiellement due aux apports des fonds souverains aux banques étasuniennes en difficulté : quelques dizaines de milliards de dollars. Cet effet factice une fois passé, la tendance lourde du dollar à la baisse se manifestera à nouveau.
D’ailleurs Bernanke, le président de la FED, se garde bien de tout pronostic à ce sujet. Il sait en effet que des deux stratégies qui s’offrent à lui, aucune n’est satisfaisante :
— augmenter les taux d’intérêt pour juguler l’inflation qui progresse. Bernanke voit bien que le prix des matières premières ne cesse de monter, tant en raison de la croissance continue des pays émergents que de l’augmentation des coûts d’accès au pétrole. Une augmentation des taux d’intérêt serait donc la bienvenue pour modérer cette inflation, ainsi que pour rendre plus attrayants les placements en dollars de capitaux étrangers, indispensables pour boucher les trous des deux énormes déficits jumeaux du pays, ceux du budget de l’État et du commerce extérieur. Cela permettrait aussi de freiner la chute du dollar et de reprendre un peu de terrain à l’euro.
Mais augmenter les taux d’intérêt, c’est aussi freiner les investissements nécessaires pour soutenir l’emploi qui s’étiole, accroître la productivité et réduire la consommation, laquelle a tellement besoin de crédit en raison de l’endettement délirant de la population et de la baisse de ses revenus.
— mais si, au contraire, la FED baissait le coût du crédit pour relancer la production comme la consommation, alors l’afflux des capitaux étrangers se tarirait inévitablement. Le cours du dollar verrait sa baisse s’accélérer, renchérissant ainsi le coût des produits importés et notamment le précieux pétrole. Si seulement les Chinois voulaient bien augmenter leur taux de change ! Mais ils s’entêtent à ne le faire qu’au compte-goutte, ce qui renforce la tendance des entreprises étasuniennes à se délocaliser selon un flux qui ne cesse de s’enfler, vidant progressivement le pays de sa substance, c’est-à-dire le privant de sa capacité à résister à la crise.
Que le taux d’intérêt augmente ou baisse, les É-U se trouvent donc coincés dans un garrot financier dont ils ne peuvent se débarrasser. À moins que…
À moins qu’ils ne comprennent enfin que leur hégémonie leur coûte trop cher, et qu’ils ne se débarrassent d’un fatras de dépenses qui siphonnent leurs forces vives. Il leur faudrait ainsi renoncer à leur présence militaire un peu partout dans le monde en d’innombrables bases. Supprimer aussi leurs nouvelles fabrications de guerre, seul résidu notable de leur industrie en déroute, mais d’une utilité bien discutable compte tenu de leur supériorité militaire actuelle, si ce n’est pour limiter la croissance du chômage qui vient de redémarrer chez eux, faute d’autres productions plus utiles, désormais réalisées au-delà de l’océan pacifique.

Mais ce serait mal connaître les Étasuniens que de les croire capables d’une telle humilité et d’un tel réalisme. Il leur est tout à fait impossible de comprendre que leur déclin est à leur porte, et plus encore d’accepter la perte de l’hégémonie dont ils jouissent depuis tant d’années.
Alors pourquoi ces extraordinaires dépenses militaires ?
Ne seront-ils pas tentés, dans une manœuvre désespérée, de reprendre leur destin en main en envahissant des zones stratégiques comme le Moyen-Orient (Syrie et Liban compris, fermant le pont Israël-Irak), mais aussi le Caucase (la Géorgie est actuellement présidée par Mikheil Saakachvili, fermement pro-américain et candidat à l’OTAN), le Pakistan, verrou possible à revers de l’Iran et de l’Afghanistan, et les cinq républiques musulmanes entre Caspienne et Chine, coin pétrolier et gazier entre Chine et Russie. Les É-U y possèdent des bases militaires depuis le 11 septembre 2000, susceptibles de constituer des têtes de pont efficaces pour l’exécution d’une telle stratégie.
Au travers du Pakistan, les É-U aimeraient bien pouvoir également contrôler le port en eau profonde que la Chine y a construit sur la mer d’Oman pour son approvisionnement en pétrole, dans le but d’éviter le détroit de Malacca, sous le contrôle actuel des escadres étasuniennes. Il y a un précédent : par ce moyen, les É-U ont bloqué l’approvisionnement en pétrole du Japon en 1941 pour stopper son expansion militaire en Asie.
On sait bien que les É-U ne possèdent pratiquement pas de troupes terrestres, mais leur état-major n’a pas encore totalement abandonné sa stratégie de destruction massive par voie aérienne, précédant une occupation légère du terrain associée à une subversion dollarisée des élites locales.
Leur visée serait ainsi stratégiquement double : étouffer la croissance exponentielle de la Chine qui rongent leur économie jusqu’à l’os, puis rétablir l’empire universel du dollar, actuellement en dégénérescence cancéreuse rapide, en l’imposant par la crainte à une Europe sans muscles, à une Russie revancharde, mais encore militairement faible, ainsi qu’à une Chine affamée par un blocus terrestre et maritime.
Ce n’est là qu’une hypothèse, un peu théâtrale, mais si elle devait voir le jour, sous cette forme ou sous une autre, ce serait le Stalingrad des É-U. Eux ne le savent pas, mais Hitler non plus ne l’avait pas prévu, et pourtant il y est allé.
Bon vent pour tous !

©André Serra

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9 novembre 2007

Il aura suffi que le vice-président de l’Assemblée populaire de Chine, Cheng Siwei suggère que son pays rééquilibre la structure de ses réserves en devises étrangères en donnant plus de poids aux monnaies fortes, pour faire trembler la planète, et notoirement les porteurs de dollars.
Sur une réserve en devises de 1.430 milliards d’équivalents dollars, 70 % sont de vrais dollars étasuniens, soit 1.000 milliards. C’est là une somme considérable qui représente six fois le déficit budgétaire des États-Unis de leur dernière année fiscale. Si la Chine devait déverser sur le marché cette masse colossale pour la transformer en euros, francs suisses et livres sterling [mieux vaut ne pas parler du yen, plombé par les spéculations de carry trade des financiers étasuniens, qui achètent du yen à 1 % d’intérêt et le replacent sur les marchés à intérêt plus confortable, comme la bourse de Londres par exemple ], elle pourrait déclencher une crise financière d’une puissance considérablement plus importante que le monde ait jamais connue.
Donc elle ne le fera pas.
Pourtant, Cheng Siwei n’a pas parlé à travers son chapeau. Il a fait cette déclaration en public, et un officiel chinois ne parle jamais en public sans y être autorisé par une autorité supérieure. Il a donc dit quelque chose d’important, mais laissé entendre que la vente de la réserve en dollars serait partielle et progressive. Si cette déclaration avait été faite par Hu Jintao en personne, ou le ministre des finances, ou même seulement par le Président de la banque centrale, cela aurait été entendu par les États-Unis comme précédant une application immédiate de cette conversion des dollars de la réserve en d’autres devises plus sûres.
Cette déclaration est à rapprocher de la création, il y a environ deux mois, de China Investment Corporate Ltd (CIC), première société chinoise d’investissements en devises étrangères. Attendue depuis longtemps, cette société d’État a reçu pour mission de mieux utiliser les énormes réserves en devises étrangères du pays. Son état-major a été nommé et est à présent opérationnel.
D’une certaine manière, la suggestion de Cheng Siwei était donc déjà entrée en vigueur lorsqu’il l’a faite. Sans doute Beijing a-t-il considéré que l’annonce de la China Investment Corporate ne semblait pas avoir été suffisamment entendue par ses débiteurs en dollars, c’est-à-dire par le Trésor américain et par la Fed.
En effet, cette société d’investissement d’État ne va pas faire simplement de la conversion de devises. Elle va faire mieux. Elle va acheter des actifs partout où cela servira les intérêts chinois. Et des actifs, ce sont essentiellement des entreprises étrangères, dont elle pourra un jour contrôler la gestion. En achetant des titres en bourse, progressivement, sans trop attirer l’attention, elle va pouvoir ainsi étendre sur le monde occidental un filet de participations qui pourront peser jusqu’aux 1?000 milliards de dollars qui constituent actuellement les réserves de la Chine en cette devise, soit, au prix moyen actuel des fusions acquisitions, de l’ordre de 25 grosses multinationales. Ce n’est là qu’un exemple pour se rendre compte du gigantisme de l’opération en cours.
Cela signifie que, plutôt que de troquer une devise peu sûre contre une devise assez sûre qui ne lui rapporterait guère davantage, la Chine cherche à troquer une devise peu sûre [tant qu’elle a encore un peu de valeur avant sa chute programmée en cours] contre du pouvoir économique, donc politique, sur les territoires qui l’intéressent dans le cadre de sa stratégie mondiale. D’autant que les devises paraissant actuellement posséder une sécurité supérieure au dollar, pourraient bien subir le même sort, si le tassement de l’économie étasunienne s’étendait par osmose aux autres économies occidentales, compte tenu de leur étroite imbrication résultant d’une mondialisation croissante.
Quant à l’annonce d’une vente partielle des dollars de la Chine, elle a probablement un autre but, celui de masquer ses exactes intentions, tout en faisant craindre aux É-U qu’elle passe aux actes, ce qui n’est nullement dans son intérêt, puisque vendre ses dollars serait faire chuter encore plus vite leur valeur, et ainsi diminuer parallèlement celle de ses réserves. Elle s’en gardera donc bien, et ira probablement même jusqu’à agir de manière à soutenir les cours de la devise étasunienne.
Et accessoirement, la Chine montrant ainsi qu’elle a le doigt sur la gâchette du dollar, l’effet de cette annonce sera en plus de nature à écarter les propos critiques de Washington sur sa gestion, la crainte rendant prudent. Et ce n’est pas la conjoncture actuelle de l’économie étasunienne qui pourrait inciter la Maison Blanche à courir des risques supplémentaires, en essayant de se mêler des affaires intérieures de la Chine.
La pensée de la Chine est décidément fort complexe. On aurait intérêt à s’en méfier davantage.

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