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Posts Tagged “Etats-Unis”

Le point tournant
Les premières années du nouveau siècle ont montré une lente érosion de la valeur du dollar, accompagnée de la progression rapide de l’endettement extérieur de ce grand pays. Simultanément, une diminution assez rapide de son industrialisation se poursuivait au profit de pays étrangers, qui lui procurent à présent tous les biens qu’ils produisaient auparavant sur leur sol. Leurs prix, bien meilleur marché, leur permettent de ne pas augmenter les salaires de leur population. Sa croissance économique faisait jusqu’ici l’admiration du monde entier, mais elle était essentiellement assise sur un extraordinaire boum immobilier généré par des taux d’intérêt inférieurs au taux de détérioration de la monnaie, et s‘accompagnait de la disparition à peu près totale de l’épargne nationale. Tout cela sur fond d’aventurisme guerrier coûteux et sans grand intérêt.
À partir de 2004, des signes d’essoufflement de cette croissance apparurent. Toutes les familles ayant les moyens de posséder une maison neuve l’avaient faite construire, et l’immense capacité financière qui en avaient assumé la réalisation se trouva sans emploi, et commença à être rongée par l’inflation. Les établissements financiers du pays allaient commencer à perdre de l’argent, ce qui constitue un péché majeur au pays de l’oncle Sam.
Ils songèrent alors à toutes ces familles insolvables selon les normes bancaires, qui n’avaient pu accéder à la propriété, faute de crédit, et pensèrent qu’il y avait sans doute là une nouvelle poche de croissance sur laquelle ils pourraient poser leurs derricks financiers.
Leur esprit entreprenant et imaginatif conçurent alors un dispositif financier génial, et qu’ils pensaient sans risque, du moins pour eux, connu sous le non de « subprime ». Ce dispositif consistait à proposer aux familles impécunieuses deux ou trois années de prêt à faible taux, pour rendre supportables les échéances de cette première période, et de rétablir ensuite des échéances normales à taux variable, tenant compte, bien entendu, du risque supérieur encouru par le prêteur. L’argument pour conclure ces contrats était simple : la valeur des maisons croissant depuis plusieurs années à un taux annuel de l’ordre de 15%, à la fin de la période d’échéances faibles les futurs propriétaires seraient sans aucun doute en mesure, soit d’honorer les nouvelles échéances, soit encore de ré hypothéquer leur bien à partir d’une valeur bien supérieure, soit encore de le vendre avec un beau profit. Au pire, l’établissement prêteur saisirait la maison et c’est lui qui réaliserait un beau profit.
Mais pour que ce montage astucieux réussisse, il était indispensable que deux conditions soient remplies. Il fallait d’abord que la hausse du prix des maisons continue au même rythme que celui que l’on connaissait, et qu’ensuite les taux d’intérêt restent également au même niveau. Autrement dit, il fallait que le présent soit éternel.
Malheureusement, les calculs des groupes financiers lancés dans ces transactions, qui joignaient une extrême naïveté à un sens aigu de l’escroquerie, se révélèrent peu réalistes au contact de l’économie réelle. Aucune de ces conditions ne fut remplie. Le prix des maisons se stabilisa puis se mit à décroître, à mesure que les taux d’intérêt se mirent, eux, à croître. La fin de la période des échéances faibles des premières subprimes arriva, et la réalité des lois économiques réapparut sous la forme des premières échéances fortes impayées et des premières procédures de saisies. Le mouvement s’amplifia au fil des mois et…
Le marché des subprimes débouche sur une crise financière de grande ampleur
Le déclenchement de cette crise a été provoqué par la hausse rapide du taux d’intérêt de base, porté par la FED de 1% à 5,25% entre 2004 et 2006 pour lutter contre une inflation naissante, mais surtout pour protéger le dollar, de plus en plus menacé par l’alourdissement considérable des dettes extérieures du pays. Les hypothèques ayant été consenties sur la base de taux variables à partir de la deuxième ou troisième année des prêts, il est devenu brusquement impossible aux propriétaires peu argentés de faire face à cette hausse rapide de leurs échéances.
Le nombre de maisons, et donc de familles concernées, serait de l’ordre de 3 millions. Déjà, au 24 août 2007, 1.268.525 défauts de paiements avaient été constatés par un site spécialisé dans l’immobilier. Mais ces défauts de paiement ne portent encore que sur les plus anciennes hypothèques de subprimes. Si on se base sur une valeur moyenne de ces propriétés de 250.000 dollars à la date de ces contrats, c’est donc un montant de 750 milliards de dollars qui est en question, et non 400 comme les milieux officiels des É-U tentent de l’accréditer, ce qui constituerait déjà une impasse fort honorable pour les moyens de plus en plus limités de ce pays.
Pour le moment les propriétés déjà saisies par les prêteurs sont invendables à leurs prix d’achats en raison de la forte baisse des prix. Les établissements financiers en cause essaient donc de les conserver pour des jours meilleurs. Mais on sait que dans la plupart des régions du pays, un grand nombre sont maintenant squattées par des sans-abris, lesquels utilisent tout ce qu’ils trouvent de combustible dans ces maisons pour se chauffer ou faire leur cuisine. La valeur de ces maisons risque donc de baisser très rapidement en-deça des prix du marché.
Mais ce n’est pas tout. Les contrats à subprimes ont été en effet soigneusement mixés avec d’autres créances plus saines pour créer de nouveaux véhicules de placements financiers par ce qu’ont a appelé des opérations de titrisation. Mais la composition des titres ainsi créés n’étaient pas communiquée aux acheteurs, et personne n’est plus capable d’établir leur contenue avec précision aujourd’hui. Ils ont été revendus à l’ensemble des établissements du secteur financier, notamment aux banques de détail, et souvent revendus à nouveau par celles-ci à des investisseurs particuliers.
Ce n’est donc plus seulement la partie « subprime » d’un titre qui est considérée comme suspecte, puisqu’on ne connaît pas la proportion qu’elle occupe dans sa valeur, mais sa totalité, soit sur un montant qui peut être le double, le triple ou même davantage encore de la valeur de sa seule partie « subprime ». Cette considération permet de comprendre pourquoi cette crise est systémique et puisse entraîner la paralysie de l’ensemble des transactions interbancaires pratiquement interrompues, et pas seulement les mouvements typiquement « subprime ». Or, sans ces flux financiers l’économie ne peut fonctionner. Elle est paralysée et en état de choc .
L’ensemble du système financier des Etats-Unis est donc à terre, et pour longtemps. Même la valeur des saisies déjà effectuées pour non-paiement des échéances, s’est révélée inférieure à celle des crédits consentis, le prix moyen de ces maisons ayant chuté de 20 à 30% depuis les premières difficultés rencontrées, dès le début de 2007.
© André Serra [fin de la 1ère partie]

Voir la 2ème partie.

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Les rustines de la FED
Les atermoiements de la FED [le Federal Reserve System] depuis les premiers mois de 2007 faisaient craindre le pire. Le statu quo monétaire était devenu impossible. La FED se mit alors à louvoyer, se sentant prisonnière d’un double risque contradictoire . D’une part, celui d’une inflation croissante provoquée par la baisse continue du dollar sous la pression de l’endettement croissant du pays, associée à la hausse persistante des matières premières. D’autre part, celui de l’inévitable chute de la croissance artificielle de l’économie, du fait de l’arrivée à son terme du traitement de perfusion de dollars administré par Greenspan depuis 2001, pour faire face à l’effondrement du marché des valeurs technologiques. En voulant éviter Charybde, les Etats-Unis étaient tombés dans Scylla !
Pour arrêter l’emballement de la planche à billets qui alimentait le marché immobilier par le biais de taux d’intérêt exagérément favorables, et celui de la baisse subséquente du dollar, il lui aurait fallu monter les taux au moins jusqu’à 6%, et peut-être au-delà. Au contraire de cela, la FED s’est arrêtée à 5.25%, avant de redescendre en catastrophe à 3% en moins de deux semaines, pour tenter d’endiguer la crise financière impulsée par les défauts de paiement des emprunteurs à subprimes :13% d’échéances impayées par les emprunteurs, 10% par les autres acquéreurs d’immeubles, et envol des défauts de paiement des cartes de crédit !
Pour empêcher la décroissance de l’économie qui aurait naturellement résultée de l’arrêt de l’immobilier, dont la fin du cycle n’avait été retardé que par le subterfuge financier des subprimes, il aurait fallu que la FED pratique une hausse de taux plus progressive, passant de 1% à 2 ou 3%, mais dans ce cas la situation économique n’aurait évité, ni une inflation galopante, ni un minimum de déflation. D’où la difficulté de choisir l’impasse la moins funeste !
Au lieu de cela, n’étant pas parvenu à choisir le gouffre d’une inflation débridée ou celui d’une sévère décroissance, les États-Unis voguent actuellement vers la stagflation, le pire des deux mondes, c’est-à-dire à la fois l’inflation et la déflation. Le tout avec, en toile de fond, la pression d’un endettement désormais impossible à résorber autrement que par un effondrement de la valeur du dollar, ce qui fait peur à tout le monde, mais semble inévitable à court terme. En somme, la même catastrophe traversée par l’Allemagne pendant la République de Weimar en 1923, mais pour des raisons différentes. Les brouettes pour transporter les dollars-papier ne sont plus très loin ! Leur fabrication pourrait fournir du travail aux futurs chômeurs du dernier empire.
Face à la crise des subprimes impayés, une seule issue : boucher les trous avec des dollars que l’on n’a pas ! Assurer coûte que coûte la liquidité des banques pour éviter la fermeture de leurs guichets, faute d’argent. Des milliers de milliards de dollars offerts aux établissements bancaires, ceux-ci refusant désormais de se faire mutuellement crédit, chacun étant suspecté de posséder ces fameuses créances irrécouvrables dont elles ont elles-mêmes inondé le marché, et dont personne n’est capable, ni d’en faire un inventaire précis, ni de les localiser exactement.
Or, la planche à billets, c’est tout simplement l’inflation qui monte à l’horizon, et le discrédit bancaire communiqué à la monnaie elle-même : le dollar.
L’ombre portée du carry trade
Tout cela est déjà fort préoccupant, mais on a jusqu’ici laissé complètement de côté un autre gouffre dont on ne parle pas encore, celui du carry trade, dont j’ai parlé dans un autre article, « Taux d’intérêt : Jean-Claude Trichet a raison » .
Ces prêts aux pauvres gens ont en effet été le plus souvent réalisés à partir de capitaux que ces mêmes établissements financiers ont eux-mêmes empruntés à des banques étrangères à des taux très bas. À celles du Japon ou de la Suisse par exemple. Ces établissements bénéficiant des taux les plus bas du marché actuellement dans le monde, la différence de taux entre ces emprunts et leur replacement sur le marché étasunien leur a permis de dégager des profits colossaux sans rien faire d’autre que des virements.
Il ne s’agit donc pas seulement pour les banques étasuniennes de renoncer aux importants profits budgétés dans leurs bilans grâce au carry trade, ce qui serait après tout assez moral. Mais surtout de faire face aux importants remboursements des emprunts faits à l’étranger, que les défections des emprunteurs finaux rendent désormais impossibles dans les temps prévus par le montage de cette monumentale opération de subprime articulée sur le carry trade, astuce qui consistait à faire de l’argent, … sans argent.
La difficulté de rembourser ces capitaux se fera jour bientôt, et ne fera qu’augmenter la pression exercée sur le statut de la monnaie des États Unis dans le monde. Ils devront alors laisser la place à un tout autre système monétaire. Peut-être sous la houlette de Nations-Unis remodelés. Dans le monde où nous vivons, il n’est plus possible d’accepter qu’une monnaie nationale domine une humanité de plus en plus globalisée.
© André Serra [fin de la 2ème partie]

Voir la 3ème partie.

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Les rustines de George Bush
Parallèlement aux migraines de la FED, la présidence du pays a le devoir d’empêcher tout développement d’une panique au sein du monde économique, dans l’ombre menaçante de 1929.
Ici encore, une seule solution :?des dollars et encore des dollars, avec le même fournisseur, la planche à billets, puisque le trou du budget de l’État frise encore cette année les 500 milliards de dollars. Pour le Président, ce n’est pas le système bancaire qu’il s’agit de sauver de la faillite, mais 1.300.000 foyers en rupture de paiement de leurs échéances immobilières, en attendant les autres, 1.700.000 sans doute, dont les échéances sont encore à taux réduits car ce sont les emprunteurs les plus récents. On les retrouvera en 2008 et 2009. En les attendant, il faut rapidement saper toute onde de panique qui pourrait naître de cette abomination de tant de monde jeté dans la rue sans ménagement.
La grande Amérique se prépare donc à se voiler à nouveau la face. Comme après Katrina…
Et là, en face de ces 750 milliards neutralisés par les subprimes, mentionnés plus haut, le plan Bush propose un maigre 168 milliards de dollars. Pas du tout, comme on pourrait le croire, pour aider les quelques dizaines de milliers de familles déjà jetées en vrac sur les trottoirs avec leurs meubles, un peu partout dans le pays, mais pour « soutenir » la consommation des particuliers, sans laquelle l’économie étasunienne s’aplatirait en quelques mois sans coup férir.
Alors, pour les expulsés, c’est aux banques prêteuses que l’on demande de surseoir aux saisies, et même de renoncer aux hausses de taux prévus dans les contrats.
Mais les choses ne s’arrêtent pas encore là. Ce n’est pas fini ! Ce merveilleux télescopage financier aboutit aussi au budget de l’État.
Les rustines du budget
Or, sur ces entrefaites, l’infatigable Bush a dévoilé le 4 mars son budget 2009. Qu’y trouve-t-on ?
3.100 milliards de dollars de dépenses, qui ne sont couvertes qu’à 86,87% par les recettes, compte tenu des nouvelles réductions d’impôt, toujours sous prétexte de relance économique. Le déficit prévu est donc de 407 milliards de dollars, soit 13,13% des dépenses et 2,9% du PIB prévu. Sensiblement égal au déficit prévu pour l’exercice 2008 en cours (410 Mds), mais le double de l’exercice 2006 (162 Mds).
L’endettement va donc continuer à un rythme accru et engendrer des tensions inflationnistes additionnelles. Associée à la baisse des taux impulsée par la FED, la baisse du dollar va donc s’accélérer au cours des deux années qui viennent. Et c’est sans compter les conséquences des baisses de taux à venir, que la FED va bien être obligée de pratiquer dans les quelques mois qui viennent, pour amortir un total aplatissement de l’économie.
De plus, un grand nombre de dépenses sociales ont été fortement réduites (celles de la santé et de l’aide sociale), laissant ces dépenses à la charge des États fédéraux, dont les impôts ou l’endettement devront augmenter symétriquement.
Mais le plus curieux, et pas tellement inattendu de la part du Président, est la hausse de 7,5% du budget du Pentagone à 515 milliards, auxquels s’ajouteront 70 milliards supplémentaires hors budget pour les opérations militaires d’Afghanistan et de l’Irak.
Le pays sera donc encore mieux défendu ! Il est vrai qu’il est entouré d’ennemis si puissants, comme chacun sait ! En fait, mon avis est qu’il convient d’examiner l’augmentation des dépenses militaires sous un autre angle. Du fait du déplacement de l’industrie étasunienne dans les pays émergents, à hauteur d’environ 40% de son ancien potentiel, le seul moyen de conserver un minimum d’activité industrielle dans le pays consiste à augmenter la fabrication de matériel militaire, même s’il ne doit servir à rien. On fabriquera donc de nouvelles armes et on mettra au rencart les plus anciennes. Heureusement qu’il est encore interdit à l’industrie de l’armement de se déplacer à l’étranger, sans quoi on pourrait se demander de quoi vivraient les Étasuniens dans les années qui viennent. Peut-être seulement des commissions perçues par les courtiers en bourse et des honoraires des avocats. Sans doute les citoyens de cet empire à la dérive croient-ils que les Chinois et autres contributeurs étrangers continueront encore longtemps à les approvisionner en biens de toutes sortes, en se contentant de recevoir en échange des vignettes vertes imprimées avec la gueule de Washington !
© André Serra

[fin de la 3ème et dernière partie]

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Un gigantesque tsunami agite la sphère financière du monde en ce moment. On n’a pas encore reçu son meilleur. Sa source a pris naissance aux États-Unis dès le début de la révolution conservatrice américaine du président Reagan, à partir de janvier 1981. Elle s’est élargie progressivement ensuite sous les trois périodes de la famille Bush, malgré la parenthèse Clinton, et a été portée à son paroxysme par les actes irresponsables du gouvernement et de l’administration du dernier Bush, appuyée sur la complicité active de la banque centrale dirigée par Greenspan, depuis 2001. Ce tsunami financier vient de s’abattre sur la société étasunienne avec une violence qui ne fait que débuter, et peut prolonger son action destructrice sur l’ensemble de l’économie mondiale, si les pays les plus concernés ne prennent pas à temps les mesures qui s’imposent. Le monde entier est concerné. Il est confronté à un virage structurel décisif.
Depuis 27 ans, cette lame de fonds est alimentée par un endettement continu des Etats-Unis coupé de brefs répits. Ce comportement dévastateur n’aurait pas été possible sans les accords de Bretton Woods de 1944. Je vais donc les rappeler brièvement.

***

Les accords monétaires de Bretton Woods furent signés après la seconde guerre mondiale, le 22 juillet 1944, par les 44 nations alliées. Celles-ci pensaient alors résoudre les problèmes financiers issus de la guerre et poser les bases d’un système monétaire mondial qui devrait durer longtemps, et qui permettrait de résoudre à l’avenir tous les problèmes de stabilité des changes et de crises monétaires.
Les situations des participants étaient très déséquilibrées. Les nations européennes sortaient de la guerre ruinées et très endettées. Au contraire, les É-U avaient doublé leur production industrielle pendant les cinq années de guerre et possédaient des créances importantes sur leurs alliés, auxquels ils avaient vendu à crédit des quantités faramineuses d’armes et de fournitures de toutes sortes pendant cette période, de laquelle leur pays était sorti indemne de son côté et en pleine possession de ses moyens économiques.
Le dollar apparut donc comme le pôle naturel d’une nouvelle organisation des échanges du monde libre. Il était en effet essentiel que soit assurée une grande stabilité des taux de change, pour ne pas retomber dans une ère de dévaluations compétitives et de protectionnismes douaniers exagérés, que l’on avait connue pendant l’entre-deux-guerres. On se rappelait que c’était cette instabilité et ces pratiques qui avaient entraîné la crise de 1929 d’abord, et la déflation puis le chômage ensuite, jusqu’à la seconde guerre mondiale.
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Bretton_Woods]
Les principales décisions prises à Bretton Woods furent les suivantes :
— abandon de l’étalon or , en vigueur jusque-là en tant que référence monétaire commune. Jusque là, le prix de ce métal avait paru suffisamment indépendant des États pour pouvoir assurer une certaine stabilité des changes. On lui reprochait cependant son insuffisante élasticité, résultant d’une production à croissance lente, car elle maintenait la masse des liquidités monétaires entre des limites étroites qui ne permettaient pas de faire face aux périodes de récession, non plus qu’aux phases de croissance rapide. On lui attribuait d’ailleurs une part de la responsabilité de la crise de 1929.
— étant donné la place dominante qu’il occupait à cette époque dans le commerce international, le dollar devenait la référence de toutes les autres monnaies, lui-même étant rattaché à l’or , de manière à pouvoir introduire une certaine élasticité dans le système. En 1934, sa valeur avait été fixée par Roosevelt à 35$ l’once d’or. Elle pouvait cependant varier en fonction des nécessités. Mais, en 1961, Kennedy prit l’engagement solennel, tout à fait inconsidéré, de ne pas toucher à cette parité. Cette décision revenait à paralyser le nouveau système comme l’avait fait l’or lui-même, son prédécesseur, en entraînant le blocage des échanges internationaux dans le cas d’une inflation liée, par exemple, à la fluctuation naturelle du prix des matières premières. Mais au moins jusque-là, le rôle des É-U avait-il été véritablement international et leur responsabilité parfaitement assurée.
Mais, le fait d’assumer ce rôle donna aux É-U la possibilité d’émettre autant de quantité de dollars qu’ils le désiraient, puisque chaque dollar imprimé les enrichissait d’un trente-cinquième d’once d’or en toute quiétude, sans que la valeur de leur monnaie en souffre par rapport aux autres monnaies. Le rapport de celles-ci avec le dollar restait donc le même. Tant que les gouvernements des États-Unis respectèrent un minimum d’éthique à cet égard, tout allait bien, mais lorsqu’ils se mirent à outrepasser largement cette retenue, le système prit un biais dangereux qu’ils sont actuellement en train de payer.

Cette propriété du système de Bretton Woods leur permettait en effet deux choses :
- de financer leurs déficits budgétaires sans conséquences économiques internes,
- de baisser les taux d’intérêt du crédit, sans que la valeur de leur monnaie en soit affectée.

Ils comprirent très vite qu’ils avaient réussi à placer entre leurs mains une fort puissante méthode susceptible d’entraîner une croissance rapide de leur économie.
- D’une part , la possibilité de financer le budget de l’État par la création monétaire, au moins partiellement, leur permit de pratiquer une politique fiscale très légèr e , avantageant ainsi outrageusement leur industrie au détriment de celles des autres pays, qui ne bénéficiaient pas du même privilège. Les É-U jouirent donc, depuis 1944, d’une prééminence qui s’apparentait à celle d’un suzerain du Moyen Âge sur ses vassaux féodaux.
- D’autre part , la possibilité de pratiquer des taux d’intérêt très bas leur permettait des investissements industriels peu coûteux, tout en exportant indirectement dans les autres pays l’inflation qu’ils créaient ainsi chez eux sans risques. Au surplus, cette inflation avait l’avantage de dévaluer l’endettement qu’ils contractaient de façon continue tout au long de cette période avec les pays qui possédaient d’importants excédents commerciaux vis-à-vis d’eux, comme le Japon et l’Allemagne, les dépouillant ainsi du fruit de leur travail sans qu’ils n’aient rien à dire, et peut-être même sans qu’ils s’en aperçoivent.
Cette « astuce » fut cependant éventée par Jacques Rueff, le très compétent conseiller financier du général De Gaulle. Fort logiquement, ce dernier demanda alors aux É-U le paiement en or des excédents commerciaux que la France dégageait de ses échanges avec eux. La France y gagna beaucoup, car le dollar avait alors une valeur réelle considérablement plus faible [facteur de 2,2] que celle, toute théorique de 35$ l’once d’or, que Kennedy s’était imprudemment engagé à maintenir devant le Congrès contre vents et marée en 1961. Il avait été lui-même victime de l’illusion entretenue aux É-U depuis 1944, que le dollar s’identifiait à l’or, et dans ce pays où les croyances métaphysiques se créent facilement, cette illusion était devenue peu à peu l’un des facteurs de l’idéologie nationale. Leur hégémonie monétaire s’était peu à peu transformé en une réalité divine, éternelle. À cette époque déjà, les Étasuniens pensaient que leur « empire » était fait pour rester. Leur méconnaissance et leur désintérêt de l’histoire du monde allait bientôt leur jouer des tours.
On peut ainsi constater, dans ce domaine de la monnaie, l’un des nombreux effets négatifs pervers du sentiment pathologique de supériorité que le peuple étasunien entretient depuis la seconde guerre mondiale. Encore pourrait-on d’ailleurs faire remonter cette disposition d’esprit à celui des voyageurs du « Mayflower ». Rien ne se crée, tout se transforme !
Du fait de l’inflation monétaire irresponsable induite par la plupart des gouvernements des États-Unis, la situation devint vite intolérable pour eux, car elle avait entraîné une diminution considérable du stock d’or de Fort-Knox, et le 15 août 1971, le président Nixon prit une décision radicale en proclamant « Je déclare le dollar flottant » , détachant ainsi définitivement le dollar de l’or.
Alors que cet événement aurait dû remettre en question l’ensemble des dispositions arrêtées à Bretton Woods, l’habitude internationale acquise de considérer le dollar comme une valeur sûre lui permit de conserver son rôle dominant. Ayant usé et abusé jusque-là de ce rôle, le dollar était devenu progressivement de fait la monnaie des échanges internationaux, particulièrement sur le marché pétrolier et celui des matières premières. Sa domination de 27 ans avait en effet entraîné le déplacement de tous les marchés boursiers sur la terre américaine, confortant ainsi sa prééminence pour l’avenir, en dépit de tout changement qui pouvait survenir dans la nature même de sa monnaie, comme cette décision de Nixon qui la débarrassait définitivement de toute contrainte économique vis-à-vis du reste du monde .
Ce que l’on a oublié aujourd’hui, c’est que l’extraordinaire augmentation de richesse des É-U au cours du XXème siècle reposait sur une injustifiable inégalité du statut monétaire des nations, et non sur une filiation biblique dont il plaît toujours aux Étasuniens de se réclamer. Jusqu’à aujourd’hui, cette richesse était considérée comme le résultat de talents particuliers aux « Américains ». En réalité, ces « talents » relevaient d’une escroquerie financière géante, et la crise qui a débuté il y a deux mois va probablement avoir pour principal avantage de retirer aux É-U ce privilège inavouable de pouvoir produire de la richesse en imprimant du papier.
Cette crise devrait assez rapidement déboucher sur la tenue d’une nouvelle conférence de Bretton Woods, où le dollar sera contraint de renoncer à tous ses pouvoirs. Que les Etats-Unis jouent dans leur cour avec leur monnaie, cela les regarde. Mais que le reste du monde en reçoive les éclats négatifs est insupportable, et ne doit plus être toléré.
Déjà, dans le monde, on s’inquiète de la détérioration du dollar, puisqu’il s’avère ne plus pouvoir jouer son rôle de valeur de réserve. On sait que le Venezuela et l’Iran se trouvent en pointe dans cette démarche, de telle sorte que l’on néglige leur opinion, car on connaît leur opposition radicale aux Etats-Unis. Mais ce dont on parle moins, et qui est pourtant beaucoup plus sérieux, ce sont les conversations entre les Émirats Arabes Unis et le Qatar à propos d’un projet de création d’une monnaie du golfe persique, de manière à protéger leurs revenus, que la faiblesse récurrente du dollar menace. C’est aussi la Russie qui cherche à vendre désormais son gaz en roubles. C’est ensuite l’Europe et la BCE, qui pensent sérieusement à remplacer le dollar par l’euro, ce qui pourrait expliquer que Jean-Claude Trichet pratique une politique de taux d’intérêt rigoureuse, comme pour bien montrer que l’euro possède les qualités nécessaires pour prendre le relais du dollar. C’est enfin la Chine, dont le yuan devient de plus en plus la devise commerciale préférée dans les transactions inter-asiatiques. Et toujours la Chine, qui, avec plus de mille milliards de réserves monétaires en dollars a commencé l’achat d’actifs bancaires aux Etats-Unis sous prétexte de leur venir en aide, mais qui cherche de cette manière à protéger la valeur de ses réserves « dollar » en les convertissant en actifs, troquant ainsi une devise en déshérence contre des biens dont la valeur est indépendante de la monnaie qui l’exprime.
Qu’on ne s’y méprenne pas ! Les Etats-Unis ne traversent pas une crise ordinaire. L’immensité de leur dette internationale, la délocalisation de près de 40% de leur industrie dans les pays en développement, une épargne nulle, un territoire de plus en plus souvent ravagé par des tornades d’une violence croissante à mesure que l’effet de serre progresse, une population dont l’alphabétisation régresse et dont 25% est obèse, ne disposent plus ce pays à rester le maître du monde. Son heure est maintenant passée.
Il lui reste cependant une puissance matérielle, et notamment militaire, dont il pourrait vouloir user pour s’accrocher à sa splendeur passée, dans la paranoïa qui le traverse depuis le 11 septembre 2001. On peut donc s’attendre à des convulsions erratiques et aventureuses, avant que l’aigle n’avoue ses ailes brisées.
J’y reviendrai.

© André Serra

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Deux choses me frappent dans la situation économique actuelle :
La première est que trop peu de gens s’étonnent de la situation, aussi bien chez les analystes que chez les béotiens en économie. Elle leur paraît n’être qu’un simple avatar sans conséquences graves.
La seconde est que les réflexions tournent seulement autour d’une possibilité de récession aux Etats-Unis, alors que l’on se dirige vers une déstabilisation du monde d’une ampleur sans précédent.
Je ne retrouve finalement ma propre intuition que chez Jean-Claude Trichet, qui vient d’évoquer, selon Reuters (14 janvier 2008): "des menaces protectionnistes qui viennent de la possible correction brutale, turbulente, des grands déséquilibres que nous avons dans le monde" . C’est là, au moins, ce à quoi nous devons en effet nous attendre, en premier lieu. Mais Jean-Claude Trichet est le président de la BCE, et ne peut évidemment pas livrer facilement le fond de sa pensée. Sans doute pour ne pas affoler le monde, mais les mots qu’il emploie sont terribles. Sa position très ferme me semble dissimuler la crainte de se laisser aller à la panique, ce qui est actuellement le cas des responsables Étasuniens, alors que leurs propres concitoyens continuent de boursicoter tranquillement.
J’ajouterais personnellement aux risques économiques soulignés par Trichet, qui vont déjà par eux-mêmes amener de grandes transformations dans le monde, de probables risques géopolitiques qui changeront la donne politique et stratégique, plus profondément encore que les risques économiques. Mais si ces risques nécessiteront des adaptations douloureuses, en revanche je ne suis pas certain qu’elles seront négatives à terme pour l’humanité.
Faires-moi part de vos idées par commentaires SVP ! Il est difficile d’analyser seul toutes les conséquences à long terme de ce qui va se passer dans la civilisation humaine à partir du monstrueux crash des États-Unis. Comment imaginez-vous notre futur ?

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On ne peut arrêter sur 10 mètres un train lancé à pleine vitesse.
C’est pourtant ce que tentent de faire Bush et ses économistes de salon. Ce qui est en jeu aux États-Unis va bien au-delà d’un débat sur la question de savoir s’ils se trouvent au début ou au milieu d’une récession, car c’est le système intellectuel du pays, lui-même (l’adjectif est un peu prétentieux), qui est en cause. C’est lui en effet qui a conduit le monde à éliminer les frontières économiques, et déterminé ainsi la fuite de l’industrie étasunienne dans les pays émergents, les baisses d’impôt de 2001, la guerre au Moyen-Orient, les baisses de taux d’intérêt de 2002 à 2005, l’endettement endémique du pays et des particuliers, finalement le stratagème financier des subprimes , et aujourd’hui ce salmigondis de mesures économiques dépourvues d’intelligence et d’efficacité.
Cette énumération n’est pas limitative, mais suffit à faire comprendre que sans un revirement politique fondamental dont, ni le parti républicain, ni le parti démocrate, n’est intellectuellement capable d’effectuer, l’évolution en cours conduira inévitablement les États-Unis vers un déclin accéléré impossible à stopper.
Que l’on songe au fait que le projet d’injecter 150 milliards de dollars dans l’économie étasunienne va essentiellement augmenter le déficit budgétaire de l’État grâce au fonctionnement de la planche à billet, et accélérer la chute du dollar sur le marché des changes sans pour autant arrêter l’hémorragie économique et sociale en cours, car les liquidités appropriées seraient plutôt de l’ordre de 500 milliards de dollars.
Que l’on songe également au fait qu’actuellement tous les porteurs de dollars, Chine, Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Singapour, Russie, ont le dollar dans leurs collimateurs et tremblent à l’idée de perdre la valeur de leurs réserves. Un pas de plus dans le galvaudage du dollar et tous ces riches propriétaires risqueraient de donner libre cours à leur angoisse en dépensant pêle-mêle leurs dollars dépréciés pour sauver ce qui peut l’être de leur fortune en devises des É-U.
Déjà le renflouement des sociétés financières étasuniennes, à la limite de la faillite depuis l’écrasement du marché hypothécaire, par les fonds souverains étrangers, est un pas dans ce sens. Tout le système financier étasunien ainsi que les plus grosses industries du pays risquent de passer en quelques mois entre des mains étrangères sans que l’État fédéral puisse s’y opposer. Bush a d’ailleurs préparé ce futur immobilisme en déclarant que c’était une bonne chose que les dollars des étrangers reviennent au pays.
Il n’est pas possible d’espérer, en l’État actuel des choses, que les étrangers se précipitent pour acheter des bons du Trésor américains, quel qu’en soit le taux, comme ils l’ont fait depuis cinq ans aux temps mythiques du roi dollar, car il n’est tout simplement plus possible d’accorder quelque confiance que ce soit à un État qui fait n’importe quoi. Son sort sera donc celui qu’a connu l’Argentine il y a peu, et dont elle ne se sort que fort lentement à présent.
Le relèvement des É-U n’est donc pas pour demain. La seule solution peut-être envisageable aurait été de laisser la crise se déclarer, comme une poussée de boutons, de manière à purger l’économie étasunienne. Or ce n’est visiblement pas dans cette direction que l’establishment étasunien se dirige. Son immodestie proverbiale l’en empêche. Elle le porte à croire encore qu’il lui est possible de gérer des évènements aussi profonds que ceux auquel son pays est confronté, comme s’il s’agissait d’une simple varicelle.
Ce pays est entré dans une spirale de déclin dont il ne possède aucun moyen de sortir. Il est allé beaucoup trop loin dans son impéritie, et va entraîner le monde occidental dans sa chute.

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Le système monétaire est maintenant entré dans une crise que la planète mondialisée ne peut plus supporter. Plus qu’à n’importe quel autre moment dans l’histoire, le monde a besoin d’une monnaie dont la valeur soit stable, et ne varie pas en fonction des errements économiques d’une seule nation, eusse-t-elle la première armée de la planète.
Cette impérieuse nécessité résulte du fait que le monde est à présent largement décloisonné. À présent, les frontières économiques entre nations se résument à peu de chose, et de X-round en X-round, les dernières auront disparu avant la fin de la décennie.
Or, depuis les accords de Bretton woods signés en juillet 1944 au lendemain de la seconde guerre mondiale, par 44 États réunis dans le cadre de la conférence monétaire et financière des Nations Unies, pour résoudre les problèmes monétaires stagnants depuis 1929, mais considérablement aggravés par les destructions de la guerre, le dollar a régné continûment pendant les 63 années qui se sont écoulées depuis lors, sur les paiements internationaux.
Cette solution se justifiait pleinement en 1944, étant donné le complet dénuement économique des belligérants, à l’exception des États-Unis. Mais ces accords n’avaient pas été prévus pour une période aussi longue et aucune clause de révision n’y avait été insérée.
Le dollar était ainsi devenu la monnaie du monde, puisque toutes les autres reçurent une valeur en référence exclusive à lui, et que les ajustements entre elles et le dollar se firent alors par des dévalorisations et des revalorisations par rapport à lui également, et non plus par rapport à l’or comme c’était le cas avant la guerre. Par contre, de son côté le dollar tenait sa propre valeur de l’or, puisque l’once de celui-ci avait reçu la valeur fixe de 35 $.
À partir de là, les États-Unis pouvaient émettre autant de dollars en papier qu’il leur plaisait, sans en éprouver aucune gène économique. Leurs déficits pouvaient alors être comblés librement, sans pour autant recourir à l’impôt, ce qui était cependant la seule méthode pour tous les autres pays. On peut dire que le monde a donc été mis en coupe réglée par les États-Unis pendant toute cette longue période. Incroyable exploitation !
Le statut de ce grand pays et la reconnaissance que l’Europe lui portait pour la libération du fascisme hitlérien, qu’il avait réussi, lui autorisait des débordements que personne n’osait pointer du doigt. À l’exception cependant notable du général de Gaulle, qui décida de se faire rembourser systématiquement en or les dollars gagnés par la France, ce que permettaient les accords de Bretton Woods.
Mais si les abus financiers des É-U étaient passivement subis par le monde entier, ils finirent par avoir des conséquences négatives sur leur propre pays. Dotés de poches aux dimensions indéfinies, Ils se lancèrent dans toutes sortes de programmes sociaux, scientifiques et militaires, comme «aller dans la Lune » ou «guerroyer au Vietnam », l’un sans autre intérêt immédiat que celui de se pavaner sur les écrans de télévision, et l’autre en croyant qu’une armée de bourgeois bien nourris pourrait avoir raison d’un peuple qui se contentait d’une boule de riz par jour. Ce qui ne les a d’ailleurs pas empêchés de chercher à se faire botter le train une seconde fois en Irak.
Toujours est-il que le dollar s’usait sous ces épreuves. Les banques centrales du reste du monde commençaient à troquer leurs dollars contre l’or de Fort Knox, et la valeur réelle de cette malheureuse monnaie correspondait de moins en moins à une once d’or pour 35 $. Peu à peu Fort Knox se vidait, et, pour éviter une banqueroute, Nixon libéra le dollar de son assujettissement à l’or en août 1971, et lui permit de flotter sur les marchés des changes comme une vulgaire matière première.
Le dollar avait perdu sa référence hégémonique, mais la force de l’habitude prise par les autres nations de le considérer comme l’arbitre de l’économie mondiale, fit qu’il continua d’être considéré comme la référence monétaire pour toutes les transactions internationales, et notamment pour les matières premières et bien sûr pour le pétrole, et que l’endettement des É-U continua de prospérer sans retenue.

Mais, tant va la cruche à l’eau qu’à la longue elle se casse. Et c’est ce qui est en train de se passer. Jamais plus le dollar ne remontera à sa valeur passée, et continuera au contraire à chuter d’année en année. Son chemin est en effet bordé de deux insondables précipices, et c’est son taux d’intérêt qui va précipiter sa chute dans l’un ou dans l’autre. Si la FED [Federal reserve : banque centrale des É-U] baisse son taux d’intérêt, le pays entrera dans une période d’inflation galopante qui lui garantira une crise sociale peut-être supérieure à celle de 1929, et s’il l’augmente, c’est dans une période de déflation qu’il entrera, associée à un tout autre type de crise sociale, à base de chômage généralisé.
Certains analystes parlent d’une baisse de la valeur du $ de l’ordre de 90 % en deux ou trois ans. Je serais moins féroce. À dire vrai cette baisse ne peut être prévue avec précision, mais je ne serais pas étonné que la devise étasunienne perde la moitié de sa valeur en aussi peu de temps.
Les créanciers des É-U sont nombreux : les Chinois, les Japonais, les Européens et les pétroliers arabes possèdent suffisamment de dollars à eux tous pour pouvoir acheter la moitié des É-U. S’ils lâchent trop brutalement le dollar, ils savent qu’ils peuvent perdre des fortunes, mais ils savent aussi que s’ils attendent trop longtemps pour le faire, leur perte pourrait être plus importante encore. Enfin, tout le monde sait que le premier qui se lancera dans la liquidation de ses réserves en dollars, lancera également une curée générale, dont l’humanité pourrait mettre longtemps à se remettre.
Alors, mon avis est que l’idée va bientôt naître de revenir à Bretton Woods pour une nouvelle «Conférence monétaire et financière des Nations Unies », où les É-U se présenteront cette fois la queue entre les jambes. Mais, en dépit du titre que j’ai donné à mon article, je ne pense pas qu’une autre devise remplacera le dollar. Je crois plutôt que, pour un monde devenu multipolaire, on créera une devise neutre, sous la forme d’un panier des principales devises du monde que l’on réajustera, disons tous les quatre ans.

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9 novembre 2007

Il aura suffi que le vice-président de l’Assemblée populaire de Chine, Cheng Siwei suggère que son pays rééquilibre la structure de ses réserves en devises étrangères en donnant plus de poids aux monnaies fortes, pour faire trembler la planète, et notoirement les porteurs de dollars.
Sur une réserve en devises de 1.430 milliards d’équivalents dollars, 70 % sont de vrais dollars étasuniens, soit 1.000 milliards. C’est là une somme considérable qui représente six fois le déficit budgétaire des États-Unis de leur dernière année fiscale. Si la Chine devait déverser sur le marché cette masse colossale pour la transformer en euros, francs suisses et livres sterling [mieux vaut ne pas parler du yen, plombé par les spéculations de carry trade des financiers étasuniens, qui achètent du yen à 1 % d’intérêt et le replacent sur les marchés à intérêt plus confortable, comme la bourse de Londres par exemple ], elle pourrait déclencher une crise financière d’une puissance considérablement plus importante que le monde ait jamais connue.
Donc elle ne le fera pas.
Pourtant, Cheng Siwei n’a pas parlé à travers son chapeau. Il a fait cette déclaration en public, et un officiel chinois ne parle jamais en public sans y être autorisé par une autorité supérieure. Il a donc dit quelque chose d’important, mais laissé entendre que la vente de la réserve en dollars serait partielle et progressive. Si cette déclaration avait été faite par Hu Jintao en personne, ou le ministre des finances, ou même seulement par le Président de la banque centrale, cela aurait été entendu par les États-Unis comme précédant une application immédiate de cette conversion des dollars de la réserve en d’autres devises plus sûres.
Cette déclaration est à rapprocher de la création, il y a environ deux mois, de China Investment Corporate Ltd (CIC), première société chinoise d’investissements en devises étrangères. Attendue depuis longtemps, cette société d’État a reçu pour mission de mieux utiliser les énormes réserves en devises étrangères du pays. Son état-major a été nommé et est à présent opérationnel.
D’une certaine manière, la suggestion de Cheng Siwei était donc déjà entrée en vigueur lorsqu’il l’a faite. Sans doute Beijing a-t-il considéré que l’annonce de la China Investment Corporate ne semblait pas avoir été suffisamment entendue par ses débiteurs en dollars, c’est-à-dire par le Trésor américain et par la Fed.
En effet, cette société d’investissement d’État ne va pas faire simplement de la conversion de devises. Elle va faire mieux. Elle va acheter des actifs partout où cela servira les intérêts chinois. Et des actifs, ce sont essentiellement des entreprises étrangères, dont elle pourra un jour contrôler la gestion. En achetant des titres en bourse, progressivement, sans trop attirer l’attention, elle va pouvoir ainsi étendre sur le monde occidental un filet de participations qui pourront peser jusqu’aux 1?000 milliards de dollars qui constituent actuellement les réserves de la Chine en cette devise, soit, au prix moyen actuel des fusions acquisitions, de l’ordre de 25 grosses multinationales. Ce n’est là qu’un exemple pour se rendre compte du gigantisme de l’opération en cours.
Cela signifie que, plutôt que de troquer une devise peu sûre contre une devise assez sûre qui ne lui rapporterait guère davantage, la Chine cherche à troquer une devise peu sûre [tant qu’elle a encore un peu de valeur avant sa chute programmée en cours] contre du pouvoir économique, donc politique, sur les territoires qui l’intéressent dans le cadre de sa stratégie mondiale. D’autant que les devises paraissant actuellement posséder une sécurité supérieure au dollar, pourraient bien subir le même sort, si le tassement de l’économie étasunienne s’étendait par osmose aux autres économies occidentales, compte tenu de leur étroite imbrication résultant d’une mondialisation croissante.
Quant à l’annonce d’une vente partielle des dollars de la Chine, elle a probablement un autre but, celui de masquer ses exactes intentions, tout en faisant craindre aux É-U qu’elle passe aux actes, ce qui n’est nullement dans son intérêt, puisque vendre ses dollars serait faire chuter encore plus vite leur valeur, et ainsi diminuer parallèlement celle de ses réserves. Elle s’en gardera donc bien, et ira probablement même jusqu’à agir de manière à soutenir les cours de la devise étasunienne.
Et accessoirement, la Chine montrant ainsi qu’elle a le doigt sur la gâchette du dollar, l’effet de cette annonce sera en plus de nature à écarter les propos critiques de Washington sur sa gestion, la crainte rendant prudent. Et ce n’est pas la conjoncture actuelle de l’économie étasunienne qui pourrait inciter la Maison Blanche à courir des risques supplémentaires, en essayant de se mêler des affaires intérieures de la Chine.
La pensée de la Chine est décidément fort complexe. On aurait intérêt à s’en méfier davantage.

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