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Publié par André Serra dans Etats-Unis, Géopolitique, Politique, chine, Économie, tags: ASEAN, chine, dollar, Etats-Unis, obama, reserve, soros, sous-évaluation, yuan
Il y a incontestablement une “guerre des monnaies” dans le monde depuis le début de la crise, je qualifierais ce qui s’est passé jusqu’ici de premier round pendant lequel des initiatives ont été lancées par différents pays pour démontrer, sous plusieurs motifs, la nécessité de remplacer le dollar dans son rôle actuel de monnaie internationale de paiement et de réserve, par une monnaie planétaire nouvelle qui serait, celle-ci, indépendante de tout État national particulier.
Après un rappel de ces initiatives en cours, je décrirai le second round, qui vient à peine de commencer.
1er round : Le lundi 19 novembre 2007, à Singapour, le premier ministre chinois Wen Jiabao, a montré qu’il était de plus en plus difficile de gérer les 1 430 milliards de dollars (970 milliards d’euros) de réserves de change de la Chine, à cause de la devise américaine ( réserve se montant à 2600 milliards de dollars en avril 2010 ). ” Nous n’avons jamais connu une pression aussi forte “, a-t-il déclaré, selon l’agence Reuters. ” Nous sommes inquiets sur la manière de préserver la valeur de nos réserves “, a-t-il ajouté. La devise étasunienne avait perdu 5% contre le yuan depuis janvier 2007, et malgré toutes les promesses de Washington, il continuait, jour après jour, à perdre des plumes. C’était alors le tout début de la crise des subprimes, qui devait exploser quelques mois plus tard.
Dès cette époque, la Chine se mit à plaider dans chaque forum qu’il était grand temps de remplacer le $ comme monnaie de paiement et de réserve. Rapidement, cette information fit le tour du monde et tous les ministres des Finances de la planète commencèrent à plancher sur le sujet.
Au début, l’Amérique du Sud commença à étudier la création d’une monnaie unique entre les pays du Mercosur.
Puis, les pays du Golfe, voyant leurs revenus baisser sous l’effondrement des prix du pétrole, perte à laquelle s’ajoutait celle provenant de la chute continue du $, commençaient à leur tour à trembler, et se réunirent pour envisager la création d’une monnaie unique du Golfe. Le 9 avril 2008, les États membres du CCG (Conseil de Coopération du Golfe) décidèrent à Doha que le lancement de la monnaie du Golfe aurait lieu le premier janvier 2010. Cette date a été respectée, et la banque est en démarrage depuis le 1er janvier 2010. Au départ du projet, les participants étaient l’Arabie séoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Qatar et Oman. Depuis, Oman s’est retiré et le Koweït a lié sa monnaie à un panier de devises pour combattre son inflation.
Le Secrétaire général du CCG, Abdelrahmane al-Attiyah, décida que les gouverneurs des banques centrales calculeraient le taux de réévaluation des monnaies indexées jusque-là sur le dollar. La plupart des pays du Golfe ont été contraints de réduire leurs taux d’intérêt dans la foulée des baisses décidées par la Réserve fédérale américaine, pour lutter contre la spéculation sur leurs devises, bien que des hausses de taux soient jugées nécessaires pour juguler l’inflation.
Il est probable que d’autres États pétroliers viendront se joindre à cette nouvelle monnaie dans les années qui viennent, à mesure qu’elle prendra pied sur le marché international. Ses parrains disposent de revenus tellement importants qu’il est peu probable qu’elle échoue. Les clients des états du Golfe devront très rapidement transiger avec cette nouvelle monnaie pour leurs approvisionnements venant du Golfe Persique, éliminant ainsi le dollar pour ce type d’activité, mais les pays fondateurs de la nouvelle banque le conserveront sans doute encore comme monnaie de réserve, compte tenu de leurs importants placements dans la zone dollar.
Un autre projet de zone monétaire pointe à l’horizon à la suite de la création d’une zone de libre échange en novembre 2009 entre les 10 pays membres de l’ASEAN, la Chine, la Corée, le Japon, les Philippines, et l’Australie. Au cours de la réunion plénière, le Premier ministre de l’Australie, Kevin Ruud (photo ci-contre) proposa que la zone de libre échange ainsi créée soit transformée en zone monétaire. Les participants trouvèrent l’idée intéressante, mais que l’adopter immédiatement risquerait de doubler les difficultés de réalisation du projet initial, et qu’il serait préférable de reprendre ce second projet lorsque le fonctionnement de la zone de libre échange aura été complètement mis en place. Il reste que cette initiative de l’Australie montre à quel point les esprits sont actuellement prêts à de profondes modifications des structures économiques du monde.
À mesure qu’autour du $ surgissaient des initiatives ayant pour but de lui ôter son statut de monnaie de réserve, les États-Unis comprirent que la menace de la Chine n’était pas vaine. Avant la réunion fondatrice des quinze pays du Pacifique Est de fin 2009, ils avaient traité ces initiatives par le mépris, argüant du fait que le $ était irremplaçable, et persuadés que leur hégémonie ne pouvait vaciller sur sa base.
Mais peu à peu la place du dollar comme monnaie de transaction et de réserve internationales s’effritait, car en parallèle, devant l’instabilité du cours du dollar, certaines entreprises se mirent à s’entendre entre clients d’un pays et fournisseurs d’un autre, pour commercer dans une monnaie plus stable, euro, livre, franc suisse, etc. Et alors qu’en 2002, le dollar entrait encore dans les paiements internationaux à hauteur de 72%, il ne dépassait déjà plus le taux de 64% en septembre 2007. La perte était déjà considérable, mais elle montre surtout une tendance de fond qui ne demande qu’à s’étendre, et qui le fera très certainement à petits pas. De nouvelles habitudes de paiement international s’installent peu à peu dans le monde en ce moment, au détriment du $.
Or, la place hégémonique du $ dans le monde était et est toujours essentielle pour l’économie des É?U depuis le traité de 1944 signé à Bretton Woods, car plus de la moitié de son encours en billets est en fait détenu hors de son pays d’origine, outre le fait qu’en servant de monnaie internationale et de monnaie de référence, il procure au moins trois avantages déterminants aux É?U, par rapport à toutes les autres monnaies, c’est-à-dire en fait à tous les autres États de la planète, qui subissent durement cette hégémonie.
Le premier de ces avantages est la possibilité d’émettre autant de monnaie qu’ils le décident, en cas de besoin, sans craindre d’effets de rétorsion de l’extérieur, tout excès d’émission étant tôt ou tard absorbé par les réserves de tous les autres pays du monde.
Le second est de pouvoir jouir de taux d’intérêt inférieurs pour leur économie en raison de ce privilège d’émission, sans craindre des effets à la baisse du cours du $ puisqu’il est la monnaie de référence. Il leur est donc possible de prêter à leur économie autant que de besoin ( c’est ce qu’ils n’ont pas arrêté de faire, à taux pratiquement nul, depuis le début de la crise ).
Le troisième est que l’ensemble des réserves en dollars détenues par toutes les banques centrales sont des dollars gelés, correspondant aux variations de la croissance internationale. La crainte des É?U est forte que ces réserves ne se mettent à fondre progressivement si la crise amenait ces banques centrales à les vendre, pour racheter leur propre monnaie par exemple. Cela ferait sur les É?U le même effet que la fonte de la banquise sur le climat de la planète.
C’est la raison pour laquelle ils tentent éperdument de relancer chez eux la croissance par tous les moyens, alors que c’est précisément cette croissance excessive qui a précipité la planète dans la crise. Mais ils n’en ont cure, car ils pensent que, par ce procédé, ils sortiront plus vite de la crise que les Européens et sauveront ainsi leur devise. On peut craindre qu’ils ne perdent alors, et la reprise, et leur monnaie, en raison du fait que leurs citoyens préfèrent continuer pour le moment à se désendetter plutôt qu’à consommer.
Et leur stratégie risque de tourner court, car ce pouvoir n’a aucune prise sur les États qui n’ont pas eu besoin de soutien en dollars des É-U ni du FMI au cours de cette crise. Et ça, c’est ce que l’on pourra sans doute appeler le bout du rouleau pour le dollar : que l’on puisse se passer de lui.
Il est donc crucial pour les É-U de freiner l’économie chinoise, qui a surfé sur la crise avec une rapidité et une efficacité auxquelles ils ne s’attendaient pas du tout. Ils ont alors pensé qu’ils y parviendraient en utilisant une stratégie monétaire, puisque c’est un axe qu’ils ont toujours utilisé lorsqu’ils avaient décidé d’amener un état à passer par ses exigences, politiques ou autres.
Mais les temps ont changé. Ce qui était n’est plus, et je crains pour les É-U qu’ils n’aient à passer cette fois par les fourches caudines d’autres pays.
***
C’est alors que les États?Unis ont lancé le deuxième round :
Il a vraiment commencé en février 2010, lorsque le président Obama, délivrant son discours sur l’État de l’Union devant le Congrès des États-Unis, lui a lancé d’une voix forte qu’il n’accepterait jamais que les États-Unis perdent la première position dans le monde.
C’était en fait une déclaration de guerre à la Chine, sans tambour ni trompette. Quelles que soient les mesures que le gouvernement chinois prendra à l’égard du cours du Yuan, que celui-ci décide ou non de le hausser par rapport au dollar, il ne sera pas confié au marché. C’est une certitude, car il est exclu pour la Chine d’ouvrir l’accès à leur devise aux spéculateurs occidentaux. Et il aura raison, comme je l’explique à la fin de cet article.
Mais de toutes les manières, il est tout aussi certain que l’administration étasunienne va utiliser tous les moyens possibles pour freiner l’ascension de la Chine. Devant sa très rapide sortie de la récession, et l’allure actuelle de sa croissance que les prévisionnistes voient à 13% en 2010, les Étasuniens ne peuvent plus penser que ce pays est en voie de s’écraser à court terme, comme ils l’imaginaient ou le prévoyaient jusqu’ici.
Plus question de penser que son système bancaire n’est pas solide, car on en a fait la prévision depuis deux décennies, et il ne s’est rien passé. On avait dit que les Chinois se contentaient de copier les produits occidentaux, mais ils ont créé des designers en très grand nombre, qui, un jour prochain, dicteront la mode à la planète. On les c royait très loin de rivaliser avec les Étasuniens dans les différents domaines de la recherche, mais en 15 ans, le nombre de leurs chercheurs a rejoint celui des É-U. Parmi eux d’assez nombreux chercheurs chinois qui s’étaient expatriés aux É-U sont revenus dans leur pays après 15 ou 20 ans passés en Amérique.
Les Chinois ont pénétré des secteurs où ils ne se trouvaient pas encore il y a quelques années. Dans son numéro 1014 du 14 avril sur la Chine ( Un monde chinois ), Le Courrier International indique la liste suivante de ces domaines : composites, céramiques, polymères, cristallographie, ingénierie métallurgique, recherche agronomique, biologie moléculaire, génétique. L’article du Courrier souligne le fait que la Chine est en train de passer d’une économie industrielle à une économie du savoir, fondée sur les travaux de ses propres instituts de recherche.
On va donc certainement assister à une course poursuite intense de la part de l’administration d’Obama pour rester en tête, mais avec un taux de croissance entre 1 et 2% en 2010 si tout va bien, et 13% prévus pour la Chine, cela sera très difficile pour Washington. Les coups seront sans doute très durs de part et d’autre, dans tous les domaines.
Je ne crois cependant pas à une confrontation militaire, car les É-U y dépenseraient leurs dernières forces. C’est sur les terrains économiques et diplomatiques que cela se passera. Les deux camps ne vont pas tarder à compter leurs alliés et leurs forces.
***
À partir de son discours sur l’État de l’Union de février, Barak Obama n’eut de cesse d’accuser la Chine de manipuler sa monnaie, de telle sorte que les variations du yuan aillent toujours dans le même sens que le dollar. La méthode était extrêmement simple. Il suffisait que le yuan ait toujours, par rapport au $, un cours autour de 6,826 yuan pour un dollar. Et c’est le cas depuis environ deux ans. C’est en effet troublant !
L’homme de la rue, pas forcément versé dans les machinations des politiciens, pense immédiatement que le yuan est manipulé pour augmenter les exportations du pays, et évidemment tous les politiciens affirment haut et fort qu’il en est bien ainsi, sans jamais avancer le moindre raisonnement réellement économique pour le prouver. Cette fixité du yuan par rapport au $ prouve seulement qu’elle est incontestablement voulue par les autorités chinoises, mais ne prouve en rien que le Yuan est sous-évalué.
Bien entendu, ce n’est pas la bonne réponse, et ceci pour une raison évidente. Les Chinois, qui seraient bien plus subtils que ceux qu’on appelle « les Américains » parce que ça leur fait plaisir, avaient évidemment une tout autre idée derrière la tête quand ils ont décidé d’appliquer désormais un rapport fixe entre le yuan et le $, car si ça avait été le cas, à l’évidence ils auraient doté leur devise d’un ascenseur fou allant dans tous les sens, avec des cycles de hausse, d’autres de baisse, de manière à donner le tournis aux “hurleurs” de Wall street.
Or, pratiquer un cours fixe, ça ne peut être rien d’autre qu’une provocation délibérée à l’égard de Washington, portant un sens du genre, “viens par ici qu’on s’explique dans la ruelle“. Et je ne doute pas une seule seconde que les Washingtoniens aient compris la même chose que moi. Ou alors, ils sont plus épais que je ne le pensais.
Mais c’est un peu court ! Le message n’est tout de même pas suffisant pour savoir comment y répondre. Il faut pouvoir lire entre les lignes ! Mais les Étasuniens ont sans doute pensé que l’occasion était trop belle, et qu’il fallait en profiter pour “planter” les Chinois et reprendre la main, sur le terrain même où ils les ont attaqués, le “$”. Il leur a peut?être semblé que les Chinois avaient fait là une sacrée bourde. Des bourdes, les Chinois ? Allons donc !
Les États-Unis, Président en tête, se sont alors mis à exploser de rage en s’exclamant dans tous les coins de la planète que la Chine manipulait sa devise à la baisse pour propager plus facilement sa “came de merde” chez eux, et qu’évidemment c’était pour ça qu’il y avait du chômage dans leur pays, qu’ils n’arrivaient plus à vendre leurs maisons, que leurs banques avaient fait faillite, et tout ça. Quoi que les Chinois aient réellement pensé, au moins ça permettait au gouvernement étasunien de soutenir que la crise, ça n’était de la faute de personne au pays, ni des banques, ni de la Fed, ni des traders, ni des Républicains, ni des Démocrates, ni de Bernanke, même pas de Greenspan, ni de Geithnert, et bien sûr, pas non plus celle du Président. C’était à l’évidence de la faute des Chinois, puisqu’ils venaient eux-mêmes imprudemment de dévoiler leur machination.
Donc, “haro sur le baudet” comme l’écrivit le bon La Fontaine, il importe que les Chinois malsains réévaluent leur yuan de m…., le plus rapidement possible.
Et comme si la planète occidentale était devenue une sorte de caverne de Platon, la même antienne se répercuta sur les parois virtuelles de cette grotte, en de multiples échos sortis de la bouche des meilleurs politiciens de la planète. “Réévaluez, manipulateurs !“
Comme chacun le sait, les gouvernants chinois se répandirent à leur tour en dénégations multiples, affirmant également haut et fort, que c’était à eux qu’il appartenait de fixer le taux de change de leur monnaie, et qu’ils ne cèderaient à aucune pression.
Le Président Obama demanda alors à la commission ad hoc du Congrès, de faire un rapport dont l’objet serait d’établir les preuves de la manipulation du yuan par le fauteur de troubles. Ce rapport devait être présenté à la Maison Blanche le 15 avril.
( entre nous, ça ressemble un peu à la demande de Bush à la CIA de lui fournir un rapport prouvant que Saddam Hussein possédait des armes de dissuasion massive - c’est une pratique habituelle de l’Oncle Sam )
Le Congrès devait remettre ce rapport le 15 avril. Mais finalement, quelques jours avant l’échéance, le Trésor américain ajournait sa remise, car le Président devait recevoir son homologue chinois, Hu Jintao, dans le courant du mois d’avril, et que… il valait mieux le lui envoyer après son retour pour que leurs entretiens restent civilisés. Ça, c’est l’explication officielle. Mais comme je me méfie toujours un peu de ce qui parait normal, j’ai une autre explication : il n’y a peut-être rien dans le dossier du Congrès… qui permette d’affirmer que les Chinois manipulent leur monnaie !
J’ai fait une observation qui me mène à cette conclusion, et lui donne du sens. Tout le monde aura pu la faire aussi. Voilà. J’ai relevé les taux de sous-évaluation vraisemblables avancés par une quinzaine d’économistes, politiciens, journalistes (économiques) et autres fauves médiatiques. Les chiffres que j’ai relevés vont de 15% à 40%, en passant par 25% et 30%. J’ai même trouvé un économiste, dont j’ai perdu le nom, qui a conclu de ses calculs qu’en réalité le yuan était surévalué de 1% ! Et juste avant d’écrire le présent texte, je suis tombé sur un article du Monde du 17 avril citant Michel Aglietta, qui n’est certes pas le moindre des économistes français : « Le yuan est certes sous-évalué en termes réels, mais corrigé du niveau de vie, cette sous-évaluation est bien plus faible qu’on veut bien le dire, de l’ordre de 10%. » Comme quoi il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat, même chinois !
Devant ces résultats disparates, Martin Wolf, le chroniqueur économique régulier du Monde, avait écrit le 13 avril dans le quotidien français, que si “les estimations de l’étendue de la sous-évaluation varient énormément : … Cela résulte en partie du recours à des méthodologies différentes“.
Admirez ! Voilà qu’en économie, si vous changez de méthode vous changez le résultat, et cela jusqu’à des différences de 30% ! Le Monde est dans de beaux draps avec Martin Wolf. Heureusement qu’il est britannique. Ça l’excuse. Soyons tolérants. C’est l’époque.
Il y a une autre manière de savoir si l’accusation de sous-évaluation du yuan est fondée. C’est en quittant le domaine des chiffres, toujours contestables, et en se fondant sur le seul bon sens. Sous-évaluer sa monnaie signifie dans une certaine mesure vendre au-dessous de son prix de revient, et par conséquent subir une perte ( en faisant du dumping ). Or, dans ce même article, Martin Wolf nous dit : “Après juillet 2008, date à laquelle l’appréciation progressive ( entamée trois ans plus tôt ) du yuan par rapport au dollar fut stoppée, les réserves chinoises se sont accrues de 600 milliards de dollars”. C’est pas mal, un bénéfice de 600 milliards de dollars en 20 mois pour un pays qui fait du dumping en sous-évaluant sa monnaie. Mais Martin Wolf surfe sur cette information, qu’il nous fournit pourtant lui-même, et poursuit : Cela dit, la Chine manipule-t-elle la monnaie ? Oui. Pékin est intervenu à une échelle gigantesque pour maintenir son taux de change à un niveau faible. ( en fait, dans son article cette citation précède de quelques lignes ma citation précédente, mais ça ne change rien à l’affaire ).
Pour ma part, j’ai une autre interprétation du problème soulevé. Je pense tout simplement qu’il est impossible de calculer le résultat de ce concept (sous ou surévaluation), et que si on ne le peut pas, c’est tout simplement parce que ce concept ne repose lui-même sur rien de tangible économiquement parlant. Pourquoi ? Parce que le cours d’une monnaie dépend des données d’équilibre interne d’une économie donnée, et que c’est même la mission de la monnaie d’y veiller, en ayant un cours qui protège, établisse ou rétablisse l’équilibre interne du pays. Bien sûr, elle doit le faire en tenant compte de l’environnement monétaire international, mais sous cette réserve, elle n’a nullement à se préoccuper des autres monnaies du monde.
Rappelons-nous la formule attribuée au secrétaire américain au Trésor, John Connally , pendant les réunions de Washington en 1971, répondant aux Européens qui contestaient les décisions monétaires des É?U : ” The dollar is our currency and your problem ” (Le dollar est notre devise et votre problème), ce qui voulait très clairement dire, ” nous gérerons notre monnaie comme nous l’entendons ; à vous de vous débrouilliez avec les conséquences qui peuvent en résulter pour vous “. Hé bien, Hu Jintao, le président de la Chine, pourrait rendre la pareille aux É?U en disant à Obama : “Le yuan est notre monnaie et votre problème“.
Par conséquent, de l’avis même de cet américain de haut vol, John Connally, c’est au pays considéré qu’il appartient de fixer les cours de sa devise, et non de la livrer à la meute des boursicoteurs et des spéculateurs sur un marché des changes, comme si la monnaie était une marchandise comme une autre, ce qui est faux, et surtout irréaliste.
C’est en effet faire une double spéculation : spéculer à la fois sur l’action que l’on désire acheter et sur la monnaie avec laquelle on va l’acheter. Absurde !
Ce sont les théoriciens de la mondialisation qui ont voulu et réussi à marchandiser les monnaies en les faisant évaluer sur des marchés des changes, faisant ainsi des devises de simples actifs qu’on peut acheter et vendre, comme n’importe quelle autre marchandise.
Avant ce nivèlement des outils économiques, il y a à peu près trente ans, les cours des devises étaient fixés par le gouvernement de chaque pays, en fonction de l’équilibre économique INTERNE du pays. Et ils restaient fixes, tant que cet équilibre restait, lui aussi, stable. Le grand avantage était que les entreprises n’avaient pas besoin, comme aujourd’hui, de se couvrir en devises lorsque les marchés conclus portaient sur des périodes assez longues.
Les modifications de cours se faisaient en général en concertation avec les présidents des autres banques centrales, soit en dévaluant, soit en réévaluant les cours de la devise. Généralement, d’autres États profitaient de l’occasion pour rectifier leurs propres devises, le même jour.
Beaucoup d’économistes d’aujourd’hui n’ont pas connu cette époque ou l’ont oubliée.
Mais, revenons à la situation actuelle.
***
La Chine fonctionne donc selon cet ancien système, très supérieur à celui que nous vivons aujourd’hui. Il est possible que son engagement à l’OMC l’oblige à laisser flotter sa monnaie. Mais je ne l’ai pas vérifié, et je n’en suis pas du tout certain. Personnellement, je pense que cette exigence serait de toutes les façons une erreur.
En effet, pour un État, laisser flotter sa monnaie ce serait la laisser aller à la dérive de la spéculation. À cet égard, je rappellerais la célèbre spéculation opérée sur la livre sterling par George Soros, que tout le monde connait bien :
Le 16 septembre 1992 (mercredi noir), George Soros vendit à découvert 10 milliards de livres sterling, pariant donc sur la baisse de la monnaie britannique. Par cette opération, il provoqua une telle pression sur la livre que la Banque d’Angleterre sortit sa devise du Système Monétaire Européen et eut bien du mal à résoudre cette situation.
Voilà ce qui peut arriver dans le système actuel, où les monnaies flottent, à la merci de tout spéculateur bien avisé. Il est intolérable qu’un simple individu puisse “escroquer” un État, grand ou petit, en ayant comme seul objectif de s’en mettre plein les poches. Ce fut d’ailleurs le cas au cours de ces dernières semaines dans la crise financière grecque. Goldman Sachs, la plus grosse banque des É?U, a joué les obligations grecques à la baisse, en supposant que l‘euro allait s’effondrer. La BCE a demandé à la Fed d’intervenir, ce qu’elle a probablement fait, car les attaques se sont arrêtées ( comme par hasard, Goldman Sachs vient d’être mis en accusation par la SEC pour une fraude de un milliard de dollars ).
Il est inadmissible qu’une opération aussi malsaine soit possible. Cela découle d’un vice profond des théories mondialistes dans le domaine économique. Personnellement, je trouve donc tout à fait acceptable la position de la Chine en la matière, c’est-à-dire ne pas laisser flotter librement sa monnaie.
Une autre anomalie, issue elle aussi des théories économiques mondialistes est à déplorer, dans un champ cousin de celui de la monnaie. Cette anomalie porte sur la protection des économies nationales.
En effet, la position de la Chine peut parfaitement altérer l’économie d’États qui transigent avec elle, dans la mesure où le protectionnisme est interdit par l’OMC, sinon en engageant des procédures interminables auprès de cet organisme. Ici encore la mondialisation, telle qu’elle a été conçue, aboutit à l’incapacité des États d’agir sur la structure économique de leur propre pays pour la protéger, sinon en rusant et de manière détournée.
En l’occurrence, les États-Unis ont violé cette règle en appliquant des droits d’entrée aux pneus et à d’autres objets en provenance de Chine. Elle n’aurait pas dû le faire avant d’en avoir reçu l’accord de l’OMC. Finalement, la position chinoise ne serait-elle pas “la réponse du Prince à la Princesse” ?
Je voudrais conclure sur une hypothèse. Admettons que pour calmer le jeu, la Chine accepte de remonter le yuan de 40%. Alors, toutes ses statistiques intérieures, calculées évidemment en yuan, se trouveraient majorées de la réévaluation du yuan lorsqu’elles seraient converties en dollars pour leur diffusion planétaire, comme c’est la mode puisque le dollar est devenu l’unité de compte des statistiques mondiales. Le PIB de la Chine exprimé en dollars serait alors réévalué lui aussi de 40%. De telle sorte que son PIB qui est équivalent aujourd’hui à la moitié de celui des É?U serait alors à peu près égal aux trois quarts de celui-ci. Je ne pense pas qu’Obama apprécierait beaucoup que la Chine se soit rapprochée aussi vite de la première place dans le monde, en matière de Produit intérieur brut.
Je vous laisse plancher sur cette hypothèse et ses conséquences.
Il reste que les raisons de ce que j’appelais “la provocation de la Chine” au début de cet article ne sont pas clarifiées pour autant. J’ai le sentiment que nous devrions en savoir davantage dans les semaines qui viennent à ce sujet. Je ne formule cependant aucune hypothèse là-dessus. Pour le moment, je suis dans le noir.
© André Serra
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Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe
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Publié par André Serra dans Etats-Unis, Géopolitique, Politique, Réflexion, chine, Économie, tags: Ajouter un tag, chine, devise, dollar, Etats-Unis, monnaie, yuan
Voici ce que vient de déclarer à Reuters un chercheur de l’Académie des sciences militaires de Chine, Luo Yuan, à propos de la livraison d’armes à Taïwan par les É-U d’un montant de 6,4 Mds de dollars :
“Nos représailles ne devraient pas se cantonner à de simples questions militaires, et nous devrions adopter une stratégie de réparties qui couvriraient les affaires politiques, militaires, diplomatiques et économiques pour traiter à la fois les symptômes et la cause profonde de la maladie… Par exemple, nous devrions sanctionner les É-U en utilisant des moyens économiques, comme nous débarrasser d’un certain nombre de bons du Trésor US”.
La Chine s’est donc exprimée sur le mode militaire, c’est parfaitement clair, mais avec la pédale douce.
Connaissant la Chine, et s’agissant d’un chercheur probablement obscur, il ne fait aucun doute que cette déclaration a été téléguidée par Beijing. Le gouvernement a utilisé un fonctionnaire de grade subalterne (tout de même militaire) pour s’adresser, non à la presse chinoise mais à l’une des plus grandes agences de presse internationale, Reuters, pour délivrer un avertissement sans frais au monde entier, sous titré les ” Avis aux États Unis d’Amérique “.
Il s’agit donc cette fois de toute autre chose que les vitupérations précédentes du gouvernement chinois après l’annonce de cette indigeste commande.
Cette fois-ci, la réaction est étudiée, réfléchie, planifiée… et par conséquent sérieuse. Barak Obama ne devrait pas s’y tromper. Les sanctions chinoises vont commencer. Par quoi et comment ? La balle aux rouges.
Le talon d’Achille de l’Amérique est clairement le dollar. Ce sera donc probablement la cible préférée des Chinois. Mais comment Hu Jintao, qui ne s’est pas encore personnellement exprimé sur cette affaire, se tenant sans doute en réserve, a-t-il conçu et défini les contours de la véritable réplique de la Chine ? Ce qui s’est dit jusqu’ici sur le sujet ne se composait guère que de simples réactions épidermiques manifestées par des fonctionnaires de moyen calibre. À présent, le temps se couvre, et après la reconnaissance du Dalaï Lama par Obama, des nuages noirs vont commencer à se pointer à l’horizon.
Les analystes et commentateurs de la relation ambiguë qu’entretiennent ensemble les deux adversaires depuis plus d’une décennie, proclament tous haut et fort qu’ils sont irrémédiablement collés ensemble, l’un travaillant et fournissant des biens à l’autre, et n’en recevant en paiement que de petits carrés de papier appelés dollars, dont la valeur réelle fond régulièrement depuis qu’ils sont accotés. L’autre consommant les biens produits par le premier et recevant au surplus les petits carrés de papier qu’il lui a remis en paiement qu’il remplace par ce que l’on nomme fort improprement “Bons du Trésor”, qui ne rapportent plus tripette au premier depuis longtemps.
Dans le raisonnement que tout ce beau monde tenait encore il y a peu, figurait la conviction que la Chine ne pouvait arrêter de produire pour les É-U sans perdre immédiatement 30 à 40% de son PIB, et qu’elle était donc condamnée à travailler pour pas grand chose pour l’éternité. La Chine elle-même se posait la même question : comment pourrait-elle donc se dégager de ces nouveaux travaux d’Hercule sans y laisser sa peau ? De leur côté, les États-Unis se sentaient très bien dans cette situation de rentiers qui permettait à leur peuple de consommer comme des Crésus, simplement en quémandant auprès des banques depuis des décennies ces mêmes fameux petits carrés de papier, à défaut de posséder les revenus suffisants pour acheter ce qu’ils consommaient et dont ils n’avaient généralement pas besoin.
Tous ces analystes se demandaient donc avec quelque appréhension, à quel moment ces deux lutteurs allaient bien pouvoir se décoller l’un de l’autre sans que cela entraine de conséquences regrettables pour tout le monde.
Eh bien ! À première vue, avec ce message apparemment innocent de Luo Yuan, il semble bien que ce moment-là soit finalement arrivé.
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Le dispositif nécessaire pour cela, les Chinois y pensent sans doute depuis de fort nombreuses années. On peut imaginer qu’il s’inspirera de la même pensée à l’origine du plan qu’ils ont appliqué dès le début de la crise actuelle avec une rapidité et une efficacité étonnante. Nul doute qu’ils vont encore nous surprendre.
De son côté, Obama a dit à plusieurs reprises que les Chinois commençaient à impatienter sa grandeur, et à cette occasion leva son menton césarien un peu plus haut que d’habitude. Il est temps de se montrer fort… aux républicains, qui l’attendent l’arme au pied au tournant de novembre. Selon le dicton confucéen : ” Il faut tuer le poulet pour faire peur au singe ! “.
Au cours de son discours sur l’état de l’Union du 27 janvier, il a même martelé fortement qu’il ne laisserait pas la Grande Amérique redescendre à la seconde place dans le monde. Tout le Congrès a longuement applaudi ( Bon ! peut-être deux sénateurs de plus en novembre… ). Mais personne ne lui a demandé comment il allait s’y prendre pour ça ! Ce n’est certes pas le moment de mettre le Président en difficulté.
Il convient toutefois de souligner que, le mois précédent, Hu Jintao lui avait lancé une première patate chaude, subrepticement. En effet, à fin décembre 2009, la Chine ne détenait plus que 755,4 milliards de dollars en bonds du Trésor de Bernanke, soit 4,3% de moins qu’en novembre, la plus forte baisse depuis août 2000 ! Il est vrai qu’elle possédait encore 2400 milliards de dollars dans sa besace au premier janvier 2010. Rappelons-nous tout de même que la Chine a cessé depuis environ six mois, d’acheter des bons du Trésor à long terme, et se contente à présent de bons d’une maturité beaucoup plus courte, lui procurant une porte de sortie plus rapide, au cas où. C’était là un premier pas de dégagement de côté. Ça n’a pas dû échapper à Geithner, le secrétaire au trésor, et les premières démangeaisons ont dû commencer leur œuvre du côté de la maison Blanche. Mais on n’en a rien su. C’était là, sans nul doute, les prémisses du décollage appelé de ses vœux par Luo Yuan dans sa récente déclaration à l’agence Reuters.
Le fait de ne pas recevoir sa cotisation habituelle à temps dût déplaire à Obama, qui vit sans doute jaune, lui qui avait tenté en novembre de balayer la poussière devant les pieds de Hu Jintao en signe de fraternité ! Obama a donc effacé son sourire de rêve américain et a alors ressorti précipitamment le contrat d’armes de Taïwan que son prédécesseur avait laissé tomber plus d’un an auparavant. Obama deviendrait-il soudain plus vindicatif que Bush ? Je crois que c’est possible. Mais ce n’est sans doute pas comme cela qu’il va pouvoir éviter le fiasco du dollar. Bien au contraire.
Comme si cela ne suffisait pas, une dernière avanie vient d’arriver au dollar, sans avis préalable. Depuis le 11 février, le cours du dollar semble obstinément rivé à 6,8334 yuan. Au bout de huit jours, on peut penser que ce taux est devenu définitif. En d’autres termes, le yuan devrait suivre le dollar comme un petit chien, qu’il monte ou qu’il descende. Comment peut-on interpréter ce geste spectaculaire ?
La première chose est sans doute que la Chine rejette définitivement les appels occidentaux à une hausse du yuan. Inutile donc qu’ils dépensent davantage de salive, la Chine ne les écoutera plus. Ensuite, il me semble que c’est un dernier avis pour que l’on sorte le dollar de son statut hégémonique, et que l’on crée dès maintenant une ” vraie ” monnaie internationale, sinon la Chine en prendra elle-même l’initiative. Et enfin, cela peut également vouloir dire, de manière très indirecte, que la Chine va progressivement cesser, sinon arrêter, de souscrire aux bons du Trésor de la FED (voir mon récent article sur : “Le Yuan et le dollar, deux fre?res ennemis !).
Je suis impatient de connaître la façon dont les É-U vont prendre ça.
***
On peut penser que les Chinois pourraient jeter rapidement, à l’américaine, des quantités de dollars sur le marché pour déstabiliser l’économie étasunienne. Les analystes, surtout étasuniens, se sont toujours imaginés que les exportations chinoises représentant 40% du PIB de la Chine, dont une bonne part aux É-U, celle-ci était comme menottée à eux ad vitam æternam. Ce serait en effet très sot de la part des Chinois que de risquer de perdre ce pactole en le bradant, car son économie chuterait en même temps. Ce serait un suicide collectif. Du moins le pensaient-ils.
Mais ces analystes, s’ils ne se trompaient pas sur ce point, n’avaient pas vu venir la crise. Les Chinois, si. Et ils avaient déjà planifié leur sortie de crise bien longtemps à l’avance, comme je l’avais annoncé dans un article déjà ancien. C’est en tout les cas la seule explication rationnelle à leur fantastique rebondissement du début 2008, alors que le monde entier pataugeait encore dans le marasme des subprimes.
Connaissez-vous ce qu’on appelle les supplices chinois ? Lentement le supplicié perd ses forces, et au bout d’un temps indéfini que les bourreaux étendent le plus possible, il respire de moins en moins jusqu’au moment où …
C’est à quelque chose comme cela à quoi je m’attends en ce qui concerne les É-U, suppliciés désignés d’avance par l‘histoire. Je crois plutôt à une lutte longue ; les Chinois chercheront à fatiguer leurs adversaires plutôt qu’à les vaincre sur le terrain. Je ne distingue pas de feux de guerre sur les collines, ni n’entends le son d’un tam-tam guerrier dans le lointain. Les Chinois ont d’autres chats à châtier. Quant aux É-U, ils se contentent de l’Afghanistan et de l’Iran pour s’occuper en ce moment, et surtout de la protection de leur devise, leur seule bouée de sauvetage pour réussir le rétablissement de leur économie, ce qui n’est nullement acquis en dépit de leurs efforts de propagande appliqués à grande échelle, pour tenter de démontrer qu’ils sont sortis de la crise.
Voici donc comment les choses pourraient se passer. Pures hypothèses et jeux d’esprit entre nous !
***
La Chine procèdera donc sans doute avec la même préparation qui a préludé à sa sortie de crise. En effet, l’une des raisons pour lesquelles ce pays l’a réussie avec une maestria remarquable, est que les décisions nécessaires étaient prêtes, et les actions planifiées. Le personnel était préparé à tous les niveaux de la hiérarchie et a pu agir avec une rapidité et une précision étonnante. Le monde entier en fut médusé, alors que la plupart des économistes avaient prévu qu’en cas de crise, la Chine s’aplatirait comme une crêpe, et les Étasuniens, en premier, se réjouirent à l’avance de la disparition de leur compétiteur.
Or, rien ne s’est passé pour la Chine selon les prédictions des politiciens et des économistes, à l’exception d’une poignée, dont je fus. Mais ce qui fut le plus curieux, c’est qu’encore plus rares furent les gens qui comprirent que la rapidité du rétablissement de la Chine était le fruit d’une intense préparation en prévision de la catastrophe. Pourtant cette crise était annoncée depuis longtemps, au moins depuis la seconde présidence de Bush. Mais l’occident resta béat, confiant en la toute puissance de Big Brother. “Too big to fail” disait-on déjà, avant qu’on applique ce ridicule algorithme aux grandes banques américaines. On a pu voir quelle était sa véritable portée quelques temps après.
Cette fois encore, n’en doutez pas, les plans chinois sont prêts, et leurs acteurs préparés.
La Chine commencera vraisemblablement par acheter tout ce qui lui passera sous le nez d’attrayant en termes d’actifs, mines, terrains, immeubles, usines, entreprises, brevets, matières premières, et peut-être même quelques politiciens au passage. Des lobbies (cabinets d’Étasuniens s’il vous plaît) ont fait leur apparition à Washington pour vendre la Chine aux congressistes des É-U. D’ici que les chinois mettent leurs dollars au service de quelques politiciens qui parleraient en bien de la Chine, il n’y a pas loin, et il se pourrait même que cette nouvelle influence puisse déjà peser quelque peu sur les élections de novembre. La réciproque me semble difficile à imaginer…
Les Chinois se débarrasseront ainsi de la plus grande partie de leurs réserves de dollars afin de perdre le moins possible de leur richesse à mesure que la devise américaine perdra progressivement, elle, sa propre valeur. Les dollars Chinois ratisseront ainsi la planète le plus rapidement possible. À dire vrai, cela fait déjà plusieurs années que la Chine collectionne les actifs de toutes sortes, car ce plan a démarré depuis longtemps, et un inventaire détaillé de ce qu’il leur faut acheter a dû être établi, sur la base d’un quadrillage très complet de l’économie de la planète, chiffré, avec l’indication des personnes clés. Ce sera l’affaire de bataillons d’économistes et de diplomates formés à ce travail. Rien ne sera improvisé.
Parallèlement, les actions internationales déjà entreprises pour faire perdre au dollar son statut de devise internationale seront poursuivies et étendues. La Chine ne se fait certainement aucune illusion quant à ses chances de substituer le yuan à son rival, et je ne crois pas qu’elle en ait vraiment envie. En revanche, elle aidera de toute son influence à ce qu’une solution se mette en place le plus rapidement possible, et se ralliera à celle qui lui paraitra la plus réalisable et la plus solide. Elle va donc continuer ses consultations dans le cadre des initiatives existantes : la devise des pays du golfe persique créée le 1er janvier 2010, la devise que le Mercosur aimerait créer en Amérique du sud, peut être la zone de libre-échange qu’elle-même a créée en novembre 2008 avec les pays de l’ASEAN, le Japon et l’Australie.
Je crois assez à la solution arabe du Golfe Persique, qui a été lancée le 1er janvier 2010, en raison des importantes réserves monétaires et de pétrole de ses membres, mais aussi parce que je crois beaucoup au rapprochement possible de ces pays avec la Turquie et l’Iran, d’abord, et qui pourraient aussi être assez rapidement rejoints par les autres pays de l’OCS (Russie, Chine, Iran, pays ex soviétiques d’Asie…), puis un peu plus tard par les composantes du marché de libre échange constitué autour de l’ASEAN, ceux du Mercosur, sans oublier l’Afrique, de plus en plus proche de la Chine; cela ferait beaucoup de monde et le reste de la planète sera assez vite obligé de suivre, y compris les É-U. La Chine étant devenue le second exportateur du monde, entre les É-U et la RFA, possède des relations importantes avec la plupart des pays du monde, et sera, pour cette raison, un rassembleur extrêmement convaincant pour réaliser cette opération majeure.
Elle combattra par contre, sans aucun doute, les initiatives venant du FMI (DTS) et de la Banque mondiale, trop proches des É-U. L’europe sera pratiquement hors-jeu faute de l’existence d’une véritable structure politique, dont la création semble encore très lointaine. L’attachement incompréhensible des Européens à l’OTAN les perdra.
Ayant ainsi perdu l’hégémonie de sa devise, les É-U devront faire face à une dette étrangère accrue d’une ampleur considérable à laquelle ils ne pourront faire face sans voir diminuer assez vite le niveau de vie de leur population, confrontée à un chômage de fond récurrent de l’ordre de 15%, ainsi qu’à une chute continue de ses revenus, du fait de la hausse des impôts nécessaire pour faire face au déficit de l’État fédéral. La situation actuelle plus que critique de la Californie et de l’Ohio se sera en effet étendue progressivement à l’ensemble des États-Unis.
Sans doute est-il inutile d’ajouter que les interventions musclées des É-U à l’étranger devront prendre fin assez vite, pour économiser toutes les ressources possibles. Ce sera, pour eux, le retour à la doctrine du président Monroe du 2 décembre 1823, en attendant de meilleurs jours.
Pour la suite, tout restera à rebâtir dans le monde …
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Le Yuan et le dollar, deux frères ennemis !
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Après les visites successives d’Hillary Clinton et d’Obama à Beijing (en novembre 2009), pour convenir avec le président Hu Jintao d’une nouvelle ère de paix et de collaboration stratégique entre les deux premières puissances mondiales, les É-U changent de vitesse.
Faites vos jeux, rien ne va plus !
On vient d’apprendre que le gouvernement étasunien va livrer à Taïwan pour 6,4 milliards de dollars d’armes de guerre, composées de missiles de différentes sortes, et d’hélicoptères. Rappelons à ce sujet que Bush, en novembre 2008 avait approuvé des contrats militaires portant sur la même somme, avec Taïwan. Il s’agit donc probablement des mêmes contrats, mis provisoirement entre parenthèses. Beijing avait en effet riposté en reportant une rencontre qui avait été antérieurement prévue avec le Pentagone. Ensuite cette affaire disparut des écrans. Et ne voilà-t-il pas qu’elle reparait, tel un serpent de mer (ou peut-être tel un dragon !)
Pourtant, jusqu’ici, il avait semblé que Washington admettait que Taïwan fasse désormais partie de la sphère chinoise. Les Étasuniens n’en parlaient d’ailleurs plus. Mais ils viennent d’affirmer, en guise de justification de cette livraison, que Taïwan avait besoin d’armes “pour avoir du poids dans ses négociations avec la Chine“. Ah ! Les braves gens ! Je ne pensais pas que les É-U avaient de l’humour à ce point. À moins qu’ils ne prennent l’ensemble des habitants de la planète pour des imbéciles. Au vu de leur dialectique habituelle, cela n’a rien d’improbable.
Ma Ying-jeou, le président de Taïwan, m’a beaucoup fait rire, en affirmant de son côté dans le discours qu’il vient de prononcer à propos de cette livraison, que celle-ci faciliterait son rapprochement avec le gouvernement de Beijing. Il faut cependant rappeler ses variations dans le passé pour apprécier le personnage :
Il s’est opposé au référendum de 2004, qui n’a d’ailleurs pas eu lieu, en se prononçant pour la réunification de Taïwan avec la Chine et contre l’indépendance de Taïwan.
Cependant, le 17 mars 2008, au cours de la campagne électorale pour les élections présidentielles, Ma décrivit Taïwan comme étant un “État souverain“. Par contre, suite à son élection, le 22 mars 2008, il affirma qu’il améliorerait les relations avec la Chine continentale, notamment en permettant des vols directs vers la Chine, en autorisant la venue d’un plus grand nombre de touristes chinois, et en aidant les industries taïwanaises à s’implanter sur le continent. Il ajouta qu’il prônait le statu quo en termes politiques : ni indépendance de Taïwan, ni réunification. Mais il tint parole pour le reste. Une grande partie de l’industrie taïwanaise est passée sur le continent, ce qui semble constituer cependant un affaiblissement de sa position dans “ses négociations avec la Chine“.
Comprenne qui pourra !
Ensuite, évènement passé inaperçu lors du soixantième anniversaire de la création de la République Populaire de Chine, la délégation taïwanaise défila à Beijing le 1er octobre 2009, en tant que province chinoise, et non en tant qu’État invité. Personne ne semble avoir remarqué cette particularité étonnante, pourtant tout à fait significative. Chinoiserie peut-être ?
Tout cela devient obscur, n’est-ce pas ? Il y a anguille sous roche, sans aucun doute !
Laissons donc pour le moment de côté les réactions de la Chine, qui suspend la coopération militaire offerte par Obama il y a très peu de temps, et menace les É-U de sanctions économiques. On en reparlera lorsqu’on verra plus clair dans cet embrouillamini.
Contentons-nous de faire quelques hypothèses.
***
Visiblement, il s’est passé quelque chose qui a tout changé dans les intentions d’Obama, et ceci depuis très peu de temps, car la Chine a apparemment été stupéfaite de ce retournement de situation. D’ailleurs, une visite officielle du président Hu Jintao à Washington était prévue pour le courant de 2010. On verra bien si elle a lieu.
Pour ma part, je ne vois qu’une seule chose qui ait pu changer la stratégie de Washington.
Ce n’est un mystère pour personne que depuis des années les milieux politiques étasuniens tiennent la Chine pour une ennemie, la première menace contre leur hégémonie.
Depuis quinze ans, ils n’eurent de cesse d’affirmer que la Chine ne pouvait se développer à l’allure que Deng Xiao Ping lui avait insufflée. Tantôt ils prétendaient que son système bancaire était inexistant, tantôt qu’il était endetté de manière effrayante. À d’autres moments, ils disaient que la Chine vivait dans des émanations meurtrières, ou que les paysans allaient finir par se révolter, ou que la moindre crise les jetterait par terre, ou bien encore que si eux, les É-U, cessaient de leur acheter, leur économie s’effondrerait, etc. Bref, inutile de faire l’inventaire de ces insinuations sans fondements. La Chine est toujours là et leur fait un pied de nez.
La Chine a surmonté la crise d’une manière étonnante, notamment en retournant une partie importante de ses exportations vers son marché intérieur. J’ai expliqué il y a longtemps, la possibilité d’un tel retournement, dans un article où j’expliquais que la justification du fait que la Chine maintienne sa paysannerie dans une pauvreté que toute la planète lui reprochait, pouvait être qu’elle le faisait en prévision d’une perte totale ou partielle de son commerce avec les É-U. Son marché intérieur, inexistant jusqu’ici, a en effet merveilleusement rempli sa fonction selon mon interprétation, ce qu’apparemment Washington n’avait pas vu venir. J’avoue être très fier du raisonnement que j’avais tenu à cette époque.
Alors les É-U ont finalement compris que leur pronostic d’une Chine défaillante devant une crise mondiale, presque organisée à dessein par le secteur financier des É-U n’avait été qu’une simple vue de l’esprit. [ qu'on ne vienne pas nous dire en effet que les autorités étasuniennes ne savaient pas que la crise allait éclater. Des gens comme Roubini, membre de plusieurs institutions paragouvernementales les en avaient avertis depuis longtemps ]
Mais ils n’en ont été absolument certains que depuis très peu de jours, lorsque la Chine a confirmé définitivement que son taux de croissance pour 2009 se montait à 8,7% par rapport à une année 2008 relativement peu affectée par la crise, et que sa prévision pour 2010 était de 9,5%.
Et quelques jours plus tard, le département du commerce des É-U annonçait de son côté une diminution du PIB pour 2009 de 2,4%, malgré 5,7% de croissance pour le quatrième trimestre, immédiatement corrigé par le biais positif du surstockage des entreprises, ce qui, tout compte fait, ramenait l’annonce à un timide 2,2% pour les ventes finales, et abaissant ainsi le taux de l’année aux alentours d’une diminution de -2,7% du PIB par rapport à 2008, c’est-à-dire un écart de taux de 11,4 avec la Chine (8,7 + 2,7). On ne connaitra d’ailleurs son taux définitif de croissance ( ou plutôt de décroissance ) qu’à la fin du mois de mars 2010.
Quelle désillusion catastrophique pour les É-U ! Une crise pour rien ! Avoir sacrifié l’économie du pays, et s’apercevoir que le but stratégique désespérément espéré n’avait pas été atteint ! L’ennemi visé resplendissait au contraire plus brillant que jamais après la crise, terminée pour lui, devenu le premier constructeur mondial d’automobiles, le second exportateur mondial avant l’Allemagne ! Les Étasuniens comprirent brutalement que leur avenir s’était brusquement assombri, après avoir cru s’être débarrassé de leur “challenger“.
Non seulement la Chine n’avait pas failli, mais elle avait trouvé le moyen en novembre 2009 de conclure avec les pays de l’ASEAN, l’Australie et le Japon [ après que celui-ci ait élu un nouveau Premier ministre "presque antiaméricain" ] une zone de libre-échange à laquelle on n’avait pas convié “la première puissance du monde“, malgré sa demande pressante.
La Chine se permettait aussi de faire simultanément de l’Afrique une zone interdite aux Occidentaux, en utilisant les précieux dollars de ses réserves, ravis de main de maître à l’économie étasunienne pour, enfin, équiper une Afrique laissée pour compte par eux, de conclure avec l’Amérique du Sud des accords commerciaux qui les marginalisaient, de soutenir l’Iran contre leurs menaces de sanctions, et enfin, de contester l’hégémonie du dollar, alors qu’ils ne parviennent pas à obtenir de la Chine qu’elle réévalue sa propre monnaie !
***
Alors, il fallait faire quelque chose, et vite, car la catastrophe n’allait pas s’arrêter là.
Tout le monde sur le pont ! Et alors, le gouvernement eut une idée lumineuse.
N’avaient-ils pas réussi à vaincre leur précédent ennemi, pourtant très puissant lui aussi, l’U.R.S.S. ? Et de manière magistrale s’il vous plait. Pourquoi ne pas se servir de la même méthode contre la Chine, puisqu’elle avait fait ses preuves ? D’ailleurs, ils n’avaient pas le temps de trouver autre chose qui soit aussi efficace. Pour faire plier l’U.R.S.S., la tactique avait consisté à la ruiner, en la poussant à la faute. Ce fut “la guerre des étoiles” de Reagan.
On allait investir massivement dans l’armement et dans l’armée pour faire croire aux dirigeants de l’U.R.S.S. que les É-U préparaient contre eux une action militaire de grande envergure. Immédiatement, Moscou se mit à en faire autant pour se mettre en mesure de contrer cette menace. Las, les finances de l’U.R.S.S. n’étaient pas celles de “l’Amérique” de l’époque. Le budget de l’U.R.S.S. grimpa jusqu’à 40% des recettes de l’État, provoquant la faillite du pays et aboutissant en 1989 à la dissolution pure et simple de l’Union soviétique, qui avait pourtant réussi à effrayer la planète pendant des décennies.
D’où, à mon avis et par hypothèse [ on ne tardera pas à savoir si cette hypothèse tient la route ou pas, ou si une autre se présente ], ce fameux contrat d’armement de 6,4 milliards de dollars avec Taïwan, pourrait être destiné à faire croire aux Chinois qu’une sérieuse menace pèse sur eux. Fichtre ! 60 hélicoptères HawkUH-60M, 114 missiles antimissiles Patriot dans une nouvelle version sophistiquée. Le Pentagone susurre même qu’il pourrait s’ajouter à ce bric-à-brac quelques chasseurs de mines et des missiles Harpoon. Mazette !
Tout ça pour améliorer les relations avec la Chine ! Et quand on connaît les “Américains”, ça pourrait n’être qu’un début ! Oh que j’ai peur pour les Chinois !
Mais voilà, la Chine n’est pas l’U.R.S.S. et les É-U ont tellement l’habitude d’effrayer le monde avec leur ferraille, qu’ils ne doutent pas un seul instant de l’effet de cette armada sur les Chinois.
Mais ce n’est qu’un pari ! Et si les Chinois, déjà copieusement armés, ne bougeaient pas, c’est-à-dire ne mettaient pas un yuan de plus dans leur propre outillage de guerre ?
Par contre, ils possèdent une arme de défense bien plus dangereuse que tout ça : le dollar.
Eh ! Oui ! S’il leur prenait l’envie d’approfondir l’abysse économique dans lequel les É-U se sont laissés lourdement tomber ? Par exemple en leur suscitant quelques millions de chômeurs supplémentaires, voire une dizaine de millions ?
Comment ? En laissant glisser un nombre suffisant de dollars de leurs abondantes réserves sur le marché, histoire de voir s’ils trouvent preneurs. Je ne vous dis pas la suite.
Autre erreur des Étasuniens ! Eux ne penseraient pas à faire cela s’ils se trouvaient à la place des Chinois, ce n’est pas dans leurs mœurs, or ils croient toujours que les autres doivent penser comme eux. Ils ne semblent pas avoir encore compris que les Chinois n’étaient pas des “Américains”. Comme d’ailleurs dans le cas des Irakiens, des Iraniens ou des Afghans et de beaucoup d’autres.
Si mon hypothèse tient la route, alors ce sera un jeu de quitte ou double, à moins que Washington ne plie avant que la Chine n’entre en action, comme les Étasuniens ont fait pour la Géorgie, devant Poutine, ou pour le Vietnam, devant Ho Chi Minh, ou pour les missiles de Pologne, devant Medvedev.
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Ces quatre mots désignent les facettes clés de l’économe étasunienne en 2010. Comment s’articulent-elles entre elles en ce début d’année ?
CHÔMAGE
La croissance du chômage indemnisé décroit aux É-U. C’est bien, mais le nombre réel des sans emplois augmente malgré tout du fait de gros bataillons de chômeurs qui perdent tous les mois leur droit à des indemnités, car identifier la décroissance des licenciements mensuels comme une décroissance du chômage constitue une pure et simple manipulation de vocabulaire. Le chômage augmente donc moins vite, mais le nombre cumulé des chômeurs réels continue d’augmenter sans arrêt. Il n’y a donc pas encore de sortie de crise aux É-U, comme on n’a pas arrêté de nous le seriner depuis trois mois.
De cette importante “nuance” résulte le fait que lorsque l’on ajoute au chômage “officiel” les salariés à temps très partiel et les chômeurs non indemnisés, le réel chômage économique est passé de 17,2% en novembre à 17,3% en décembre, pendant que le chômage “officiel” descendait de 10,2% à 10%. Voilà comment le gouvernement parvient à faire chuter le taux de chômage lorsque le nombre de chômeurs augmente. De la pure magie ! Les pertes d’emplois “officielles” depuis le début de la crise sont passées de leur côté de 3,1 millions en 2008 à 4,2 millions en 2009, pour un total de 7,3 millions.
En effet, seul est officiel le nombre des chômeurs indemnisés, et le gouvernement hésite à augmenter la durée de l’indemnisation légale, car cela aurait pour effet de gonfler immédiatement la statistique du chômage “officiel”, avec un impact certain sur la confiance des citoyens, et par conséquent sur la consommation. Toutefois le gouvernement risque d’y être bientôt contraint s’il veut éviter que des manifestations publiques de mécontentement ne se déclenchent dans les prochains mois, d’autant que le nombre mensuel de saisies immobilières continue de jeter beaucoup de monde dans la rue. Il reste encore beaucoup de victimes des subprimes, même si on a tendance à les oublier. Le gouvernement tentera probablement de maintenir le statu quo jusqu’aux élections de mi-mandat, en novembre 2010. Mais cela lui sera certainement de plus en plus difficile d’éviter des déraillements après avoir beaucoup rassuré, car de nouveaux raisins de la colère sont en train de mûrir. Socialement, les É-U vont de plus en plus mal. L’espoir obamaniaque a perdu son effet magique.
Ce qui est particulièrement dommageable est la perte continue des emplois industriels, car ce sont les seuls qui créent une réelle richesse dans le pays. Apparemment, l’augmentation des emplois dans les services compense largement leur destruction dans l’industrie, mais leur rôle économique est bien différent. En outre, l’augmentation des services en fin d’année est constituée pour une grande part d’emplois temporaires liés à celle de l’activité commerciale de fin d’année. Elle retombera rapidement en janvier. On vient d’ailleurs d’en voir le résultat pour décembre, avec l’annonce d’une destruction de 85000 emplois, après seulement 4000 en novembre, statistique qui avait été accueillie par des cris de triomphe prématurés. Non, l’économie des É-U n’est pas sauvée et n’est pas près de l’être. On a d’ailleurs simultanément annoncé que le nombre des destructions d’emplois d’octobre avait été rectifié à 127 000 après 111 000 annoncés. On a arrêté de se frotter les mains dans les chaumières des É-U.
Tout compte fait, le chômage continue donc de prospérer dans le pays, bien que le rythme de sa progression faiblit un peu. Il ne s’arrêtera probablement complètement que lorsque la production de biens sera descendu au niveau correspondant à la réelle consommation potentielle de la population, hors nouvel endettement de celle-ci. C’est là une vérité de La Palice, mais les Étasuniens l’avait oubliée depuis quelques années.
CONSOMMATION
Dire que les Étatsuniens sont toujours très endettés est un pur truisme. D’autre part, leurs revenus ont baissé en valeur constante. Beaucoup d’entreprises ont exigé de leur personnel des baisses de salaire souvent importantes pour empêcher leur dépôt de bilan. Ce fut notamment le cas des salariés de la construction automobile et de la presse, mais pas seulement.
Les citoyens ont pris toute la mesure de leur endettement avec la crise et les risques de licenciement. Depuis un an, ils tentent de se désendetter. C’est pourquoi leur taux d’épargne qui était encore négatif à -3% en décembre 2007 s’est mis à croitre rapidement, et s’établit actuellement entre 7 et 9% selon les mois. Il est donc logique que leur niveau de consommation ait baissé d’autant, du moins en valeur.
Si donc les citoyens consomment environ 10% de moins en valeur constante qu’en 2007, il est normal que le pays ait besoin de moins importer et de moins produire, et par conséquent d’avoir moins de monde au travail. Ce qui continuera de nourrir le chômage, jusqu’à ce que le niveau de production corresponde à celui des dépenses que les consommateurs s’accordent à présent. À partir de ce nouveau niveau de chômage, le nombre de gens sans emplois restera stable, à moins que des progrès de productivité réalisés par les entreprises ne l’affectent par de nouveaux licenciements ou baisses de salaires. Ce qui n’aurait rien d’impossible, les entreprises faisant des pieds et des mains pour retrouver les bénéfices de leurs années de splendeur, au détriment de leur personnel.
CROISSANCE
Ceci étant dit, pourquoi la croissance repartirait-elle dans ces conditions ? Tout semble concourir à ce que les É-U atteignent, courant 2010, un solide niveau de stagflation, c’est-à-dire une stagnation de la production dans un environnement inflationniste, compte tenu des excès connus et continus de la machine à fabriquer des dollars fictifs, machine fermement sollicitée par le gouvernement chaque jour qui passe pour boucher les énormes trous de son budget.
CRÉDIT
Ici, nous nous trouvons devant une contradiction, car le gouvernement n’arrête pas de reprocher aux banques de trop serrer les cordons de leur bourse et de ne plus prêter assez d’argent.
Cette attitude de sa part surprend, car si la consommation n’augmente pas en raison du fait que les consommateurs ont décidé eux-mêmes de consommer moins pour pouvoir réduire leur considérable endettement, on ne voit pas comment les banques pourraient les obliger à “bouffer” du crédit malgré eux.
D’autre part, compte tenu du chômage, et de l’importance des saisies immobilières qui perdurent sur fond de licenciement persistant, les risques que courent les banques en prêtant se sont considérablement accrus. Les reproches du gouvernement ne sont donc que de la poudre aux yeux pour culpabiliser les banques et s’éviter à lui-même les critiques de la population.
Enfin, sur le front de l’investissement la situation ne peut être meilleure pour les mêmes raisons. Si les besoins de la population ont diminué, alors les investissements de production n’ont pas lieu d’être. Seuls les investissements correspondant au lancement de nouveaux produits pour soutenir la concurrence, et ceux qui ont pour but d’améliorer productivité et coûts de production peuvent justifier de nouveaux emprunts.
Même ceux-ci ne représentent plus qu’une fraction des investissements passés, et surtout, les demandes de prêts des entreprises se heurtent à présent, comme pour les particuliers, aux réticences des banques, en raison des risques accrus courus du fait de l’affaiblissement d’une grande partie des entreprises, surtout des plus petites. De toutes les manières, les investissements de productivité ayant surtout pour but un allègement des coûts salariaux, ils exercent un biais positif sur le niveau du chômage, de telle sorte que, de quelque côté que l’on se tourne, l’économie des É-U a du mal à retrouver un équilibre durable.
***
Le système bancaire ne récoltant plus que de maigres intérêts de son activité de banque de détail, il essaye d’exploiter au mieux les facilités offertes par la FED. Pour le moment, c’est le taux nul des prêts interbancaires de celle-ci qui lui permet de survivre, et de rembourser les aides financières que l’État lui a consenties par le moyen du TARP. Les étonnants bénéfices que les banques ont annoncés récemment proviennent d’une utilisation exacerbée du “carry trade“, lequel consiste à emprunter des sommes importantes à la Fed au taux de 0% et de placer ensuite ces sommes dans des pays où les taux sont plantureux, comme ceux de l’Australie par exemple où ils sont de 3,75%, et où les risques sont encore peu importants.
C’est une “industrie” parasite qui caractérise bien une économie où le trucage et l’expédient sont devenus une règle courante. Gagner ainsi des sommes fort importantes par une activité dans laquelle l’opérateur n’engage, ni sa responsabilité, ni la sueur de son front, est totalement immorale et devrait être purement et simplement interdit. Cette pratique nuit en outre à l’économie étrangère dont elle parasite les circuits monétaires, en lui prenant des intérêts qui l’affaiblissent, et n’ajoute aucune vraie richesse dans l’économie de son propre pays.
Au moins ce système maintient-il l’église au milieu du village des É-U pour le moment, selon la circularité suivante : l’État crée immédiatement des dollars, qu’il n’a pas, pour les avancer aux banques afin de leur éviter de faire faillite. La FED leur prête de son côté des sommes illimitées à 0%. Les banques n’ayant plus de revenus normaux, puisqu’elles ne prêtent plus d’argent, utilisent celui de la FED pour spéculer selon le carry trade sur les devises des pays qui jouissent encore de taux élevés. Enfin, avec les bénéfices colossaux de ce carry trade, elles peuvent rembourser les avances de l’État, de telle manière qu’elles retrouvent l’indépendance d’action que le gouvernement avait fait semblant de vouloir leur ôter, et reprendre le cours ordinaire des opérations louches qui ont provoqué la crise, car elles n’ont rien appris de celle-ci. N’est-ce pas génial ?
CONCLUSION
La crise est passée par un creux depuis la rentrée de septembre. Mais ce creux est maintenant dépassé par la remonté du chômage et quelques autres indices désagréables. Deux directions devraient donc être suivies par l’État étasunien le plus rapidement possible.
La première consisterait à suspendre ou même supprimer les aides à l’économie, telles celles des “primes à la casse” pour l’automobile, et celles dont bénéficient les nouveaux propriétaires immobiliers. L’État est en effet parvenu au bout du rouleau, et les initiatives projetées par beaucoup de pays dans le but de se passer d’un dollar essoufflé, progressent à grandes enjambées.
Les É-U ne peuvent ignorer ce mouvement, lequel, s’il devait s’accélérer, lui enlèverait la force de frappe dont il a bénéficié depuis 65 ans, et qui explique largement pourquoi ce pays a pu atteindre le niveau de croissance qui était encore le sien il y a quelques années. Il est impératif pour eux de rétablir la confiance dans le dollar, car leur hégémonie ne tient que par lui ( et non par la force armée ), et de son côté, le dollar ne tient plus que par une hégémonie désormais branlante. Leur hégémonie et le dollar marchent en effet d’un même pas. Si l’un défaille, l’autre s’efface et réciproquement.
La seconde direction est le relèvement du taux interbancaire par la FED, qui est pratiquement à “0″ depuis plus d’un an. Sans ce relèvement, le risque, actuellement nul, de voir une solide inflation s’installer très vite dans le pays, deviendrait majeur, provoquant assurément la stagflation dont je parle plus haut.
Or, c’est là que les États-Unis vont probablement frapper un mur. S’ils agissent trop vite, leur économie sera incapable de supporter une hausse significative des taux. Soyons conscients du fait que les quelques indices positifs que leur économie présente depuis quelques mois reposent entièrement sur un taux d’intérêt nul, ainsi que sur les aides à la construction automobile et à l’immobilier. Mais s’ils tardent au contraire à agir dans ce sens, s’en sera sans doute terminé à la fois pour le dollar et leur hégémonie.
Entre la perte du statut international du dollar et la ruine de leur économie, les possibilités de solutions pour le gouvernement des É-U sont à peu près inexistantes, car le temps joue actuellement contre lui. Pour le moment, il se replie sur des expédients et sur la propagande.
L’année 2010 sera très dure pour lui, son chef et sa population.
Quant à la vraisemblance d’une relance économique rapide … !
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Publié par André Serra dans Etats-Unis, Géopolitique, Politique, Réflexion, tags: asie, carry trade, Etats-Unis, g20, Japon, Mondialisation, obama, paradis
Il est sans doute temps d’ouvrir largement nos yeux vers tous les signes montrant le cuisant échec de la mondialisation à l’américaine. Ces signes ne mettent nullement en question la nécessité de faire évoluer la planète humaine vers une solidarité de plus en plus affirmée, mais réduisent par contre à néant les résultats économiques obtenus depuis vingt ans par les élucubrations de l’OMC, voulue et dominée par les É-U.
Lorsque la crise des subprimes s’est déclarée aux É-U, on pouvait encore penser que cette crise était un accident de parcours du libéralisme selon l’oncle Sam. Près de deux ans après le doute n’est plus possible, et l’échec annoncé du sommet de Copenhague prévu en décembre pour décider des mesures à prendre en matière de protection climatique, avant même qu’il ne puisse être tenu, et confirmé par la dernière réunion du forum de l’APEC tenu à Singapour, renforce la réalité de l’illusion qu’a constitué jusqu’ici la propagande étasunienne pour la mondialisation.
Depuis l’installation de Barak Obama à la Maison Blanche, les choses vont de mal en pis aux États-Unis, et les tergiversations du G20 ont débouché sur un grand vide. L’affaire des bonus a perduré, traduisant l’impuissance des États, aussi bien aux É-U qu’en Europe. Ensuite, la spéculation est repartie à grande allure, grâce au merveilleux taux d’intérêt de la FED, ramené à 0%. Une aubaine pour le carry trade.
Rappelons que cette géniale “martingale” consiste à emprunter des capitaux en dollar, à 0%, et à les faire fructifier dans un autre pays à des taux plus rémunérateurs. Par exemple en Australie où le taux de la banque centrale vient d’être porté à 3,5%. L’Australie est en effet un pays qui n’a pratiquement pas souffert de la crise et jouit d’une importante croissance, due à l’abondance de ses matières premières, et au fait que le prix de celles-ci monte actuellement en flèche.
Le carry trade, pratiqué avant la crise à partir d’un yen japonais à 0%, est devenu le garde-manger des spéculateurs étasuniens, et notamment des traders, qui ont à présent récupéré le niveau de bonus un moment ébranlé par le G20. On n’en parle plus !
La sortie de crise des É-U, annoncée au clairon, se fait maintenant très mince. L’indice d’activité industrielle de la Fed de New York vient de rechuter de 34,6 à 23,5 le mois précédent et les ventes de détail de septembre sont fortement revues à la baisse à ?2,3% contre ?1,5% estimé initialement. Le chiffre de la consommation depuis le 1er janvier a enregistré un plongeon abyssal de 8,2%.
Le G20, qui avait également bénéficié des trompettes de la Renommée, a disparu dans la brume. Les paradis fiscaux ne figurent plus sur les écrans. Ils vont pouvoir se refaire progressivement une beauté, car aucune législation particulière, dans aucun État, n’est venue contrecarrer leur renaissance. On a amusé la galerie un moment avec eux, et tout a pu rentrer dans l’ordre, ou plutôt dans le désordre.
Interviewé par la revue l’Expansion il y a quelques jours à ce sujet, Jean-Charles Rocher, professeur à l’École d’économie de Toulouse, a déclaré: « Ces derniers (les paradis fiscaux) ont été des boucs émissaires. Ils ne sont pas responsables de la crise que nous traversons aujourd’hui. C’est plus facile de pointer du doigt les Îles Caïmans ou le Luxembourg que de faire le ménage chez soi ».
En matière de régulation, grand souci du G20, les propositions ont disparu des plannings. Pour une bonne raison. Monsieur Obama n’a pas le temps de s’en occuper, l’Afghanistan, l’Iran et quelques voyages pour resserrer “les alliances” étant des problèmes plus urgents pour “l’Amérique”. Mais en fait, le secteur financier étasunien ne veut tout simplement pas de régulation. On reprendra les projets de coopération internationale plus tard. Rien ne presse, puisqu’il paraît que nous sommes sortis de la crise… ou presque !
Quant aux intentions de donner aux pays émergents une place plus grande dans les institutions internationales, également annoncées par roulements de tambour prolongés,… oubliées. “L’Amérique est de retour” ! Qui Obama pense-t-il tromper ? Tout le monde sait parfaitement que l’” Amérique ” ne tient plus qu’à un fil. Mais on a encore un peu peur de ses rugissements. On ne sait jamais !
Aujourd’hui, monsieur Obama tente de persuader les nations asiatiques que les É-U vont fortement s’engager en Asie, et il le dit avec beaucoup de force, comme il en a l’habitude avant de s’en dédire. Avec quoi dans les mains ? Il est à craindre que les Asiatiques appréhendent quelque peu ses cadeaux empoisonnés ; des batteries de missiles pour les protéger de l’Iran nucléaire, par exemple.
Dans les faits, seize nations de l’Asie-Pacifique viennent de s’engager dans un chantier d’unification économique et… politique, qui a des chances d’être beaucoup plus sérieux et solide que la mondialisation à l’américaine. Je ferai paraître un article détaillé sur cette importante question dans quelques jours. Il s’agit d’un événement considérable pour le monde.
En particulier, le Japon est en train de filer entre les doigts des É-U, et Obama le sait. Le nouveau parti au pouvoir à Tokyo a ordonné l’analyse des traités secrets conclus depuis un demi-siècle entre l’ancien parti conservateur, éliminé, et la Maison Blanche. Les Japonais ont enclenché leur décolonisation ! Leur nouveau premier ministre, Yukio Hatoyama, a été élu pour ça, et il a commencé par la base étasunienne d’Okinawa. Obama l’a mal pris ! Et pourtant ça tombe bien pour lui, il a besoin de chair à canon pour l’Afghanistan. Avec les 40000 militaires étasuniens stationnés depuis plus d’un demi-siècle dans l’archipel, il a une solution toute trouvée. À la cadence de 1300 soldats tués par an, il pourrait tenir 30 ans de plus dans ce pays !
La mondialisation sous bannière étoilée a décidément du plomb dans l’aile !
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autres articles sur la crise et les É-U :
Pourquoi la crise de 2008 ne ressemble pas à celle de 1929 ?… Parce qu’elle est pire !
La bataille du dollar
Le stratagème des É-U pour sortir de la crise en évitant la débâcle monétaire
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À un moment clé de la crise économique internationale, où la survie du dollar étasunien en tant que devise de référence du commerce international est en question, il est bon de rappeler les avantages extravagants que cette position exceptionnelle a rapporté aux USA au cours des 65 dernières années [soit depuis le traité de Bretton Wood en 1944].
Ces privilèges n’ont pas été pour rien dans l’extraordinaire essor de ce pays, qui en a profité au maximum pour atteindre sa position hégémonique actuelle. La contestation de ces privilèges, même si on n’en parle peu, s’ajoute au reproches d’instabilité sur laquelle l’ensemble de la planète s’appuie actuellement pour chercher à remplacer le dollar le plus rapidement possible, par une nouvelle devise mondiale indépendante de tout pays en particulier.
C’est pourquoi nous publions aujourd’hui le texte suivant, extrait d’un livre édité par l’institut Aspen de France en 2008, aux éditions “ Autrement ”, de la page 152 à la page 156.
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MULTIPOLAIRES
Wang Xiangsui
Le dollar procure aux États-Unis d’énormes bénéfices en tant que monnaie principale de règlement et de réserve dans le système monétaire international. Alors que presque tous les pays du monde doivent proportionner leurs dépenses à leurs recettes, les États-Unis n’y sont pas tenus. Ils demeurent le plus grand pays consommateur en dépit d’un double déficit commercial et budgétaire.
Bien sûr, l’économie mondiale n’est pas un jeu à somme nulle où les gains de l’un entraînent les pertes de l’autre. Le système économique dominé par le dollar, tout en bénéficiant aux États-Unis, rend possible le maintien de la prospérité et de la stabilité dans beaucoup d’autres pays, y compris ceux de l’Europe et le Japon. Il convient d’ailleurs d’ajouter la Chine et l’Inde à la liste des bénéficiaires au cours des vingt dernières années.
Ce fait ne peut néanmoins dissimuler l’injustice du système: tout fonctionne en effet autour des intérêts d’un seul pays. Si l’économie américaine connaissait un problème, les États-Unis pourraient transmettre la crise aux autres économies par des moyens financiers. Ainsi de l’accord du Plazza, signé par le Japon dans les années 1980 à l’incitation et sous la contrainte des États-Unis, qui englua l’économie japonaise dans dix ans de stagnation. En outre, des spéculateurs financiers américains amassent des profits en attaquant le marché par des outils dérivés financiers de leur conception, ce qui conduit nombre de pays à la crise économique. Clairement, le système monétaire du dollar, chaise à un pied, n’est pas en mesure de maintenir à long terme l’équilibre nécessaire à un développement stable du monde.
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Pour « La Revue », Richard Milne a interrogé Jean-Yves Le Gall, le PDG d’Arianespace.
Il lui a posé cette question : selon vous, est-ce un problème que les Asiatiques se tournent de préférence vers les États-Unis quand ils veulent s’expatrier ?
Jean-Yves Le Gall répondit :
Oui, c’en est un. J’ai passé une partie de mon doctorat, il y a presque trente ans, à l’université de Berkeley et j’y reviens chaque année. À l’époque, il n’y avait que des Américains. Aujourd’hui, ce sont pour moitié des Chinois et pour moitié des Indiens ; il n’y a plus d’Américains ou de scientifiques venant d’autres parties du monde. Ce sont tous ces gens qui ensuite produisent les innovations et stimulent l’économie mondiale.
© La Revue/Financial Times
Dans la question de Jean-Yves Le Gall figurait l’idée d’une expatriation. Effectivement, il y a une dizaine d’années, les Asiatiques traversaient les océans, non seulement pour faire des études qu’ils ne pouvaient faire chez eux, mais aussi pour rester ensuite aux États-Unis, où des ponts d’or leur étaient proposés. Mais ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.
Depuis, l’Inde et la Chine se sont considérablement développées, et offrent à leurs étudiants des situations assez comparables à celles qui leur sont offertes aux États-Unis. D’autre part, si les É-U restent encore en pointe par rapport au reste du monde dans beaucoup de secteurs technologiques, environ 40% de leurs usines de production ont été délocalisées, précisément le plus souvent en Asie.
Il en est résulté le fait que les gouvernements asiatiques cherchent logiquement à créer, en amont de leur industrie, les unités de recherche qui leur font défaut pour accroitre leur compétitivité en aval. La majeure partie des étudiants asiatiques de Berkeley retourne donc dans leurs pays, études faites, ou après avoir passé deux ou trois années de pratique dans de grands groupes étasuniens.
Cette évolution ne devrait pas surprendre les Étasuniens, car la même chose s’est produite avec le Japon après la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais ont commencé à produire des objets assez frustes au début de leur renaissance après 1945, puis ont envoyé leurs étudiants se former aux É-U, et ont ensuite damé le pion aux États-Unis dans beaucoup de secteurs technologiques.
C’est ainsi que des groupes très puissants, tels que Canon, Toyota, Mitsubishi, Sony et bien d’autres, se sont créés, ont produit des matériels plus compétitifs que ceux des entreprises étasuniennes, les ont d’abord exportés aux É-U, puis ont fini par installer leurs propres usines dans ce pays. Il n’y a guère d’autre explication à la quasi-disparition des industries automobiles, photographiques et autres aux États-Unis. Et c’est maintenant à l’Inde et surtout à la Chine d’en faire autant.
Il y a toutefois une différence de taille entre ces deux mutations, celle du couple Inde/Chine d’une part, et celle du Japon d’autre part. C’est que, si le Japon a réussi cette transformation remarquable avec une population inférieure à celle des É-U [en 1945 : 120 millions de Japonais contre 135 millions d'Étasuniens], l’Inde et la Chine opposent de leur côté près de deux-milliards-cinq-cents-millions d’habitants (2 500 000 000) à trois-cents-dix-millions d’Étasuniens (310 000 000) aujourd’hui ! Soit huit fois plus !
Pour réussir, le Japon a dû donner la primauté de son développement à l’exportation, son marché intérieur étant de dimension réduite, et ayant été rapidement saturé. Par contre, l’Inde et la Chine, après avoir assis leur « émergence » économique sur l’exportation comme l’avait fait le Japon, disposent encore à présent de marchés intérieurs immenses, et à peu près sous-développés.
L’une et l’autre peuvent à présent retourner leur dispositif économique stratégique vers leur propre population, ce qui explique leur sortie de crise beaucoup plus précoce que celle des pays développés, comme je l’avais d’ailleurs annoncé dans un article antérieur du 7 juillet 2009 [La bataille du dollar].
Je suis même persuadé que, tout au moins en ce qui concerne la Chine, cette situation résulte d’un plan stratégique parfaitement coordonné, conçu et arrêté depuis Deng Xiao Ping. Elle image tout à fait la puissance de la pensée chinoise, notamment celle qui s’appuie sur « L’art de la guerre de Sun Tsu », qui peut tout aussi bien s’appliquer à la stratégie économique qu’à celle des champs de bataille.
[Sur la pensée chinoise, lire les ouvrages de François Jullien]
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Notes :
L’université de Californie, Berkeley est reconnue comme l’une des cinq meilleures universités dans le monde aux côtés de Harvard, l’université de Cambridge, l’université d’Oxford et l’université Stanford. En 2007 et 2008, elle est classée au 3e rang des meilleures universités dans le monde par l’université de Shanghai.
Au milieu du XXe siècle, le campus de Berkeley vécut son âge d’or, en physique, chimie et biologie, si bien qu’on la surnomma « l’Athènes de l’Ouest ». À cette époque l’utilisation du cyclotron, inventé par Ernest Orlando Lawrence permit aux physiciens travaillant sur le campus de découvrir la plupart des éléments chimiques plus lourds que l’uranium, occasion d’engranger de nombreux prix Nobel. Deux de ces éléments, le berkélium et le californium furent ainsi nommés en l’honneur de cette université. Deux autres, le lawrencium et le seaborgium rendent hommage à deux professeurs Ernest Orlando Lawrence et Glenn T. Seaborg.
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Au centre d’un maelström d’informations économiques souvent contradictoires, je ne suis pas certain que beaucoup de monde s’y retrouve. Pourtant, la crise continue, superbement indifférente à ce qu’on dit d’elle. On dit qu’elle est terminée. On dit qu’elle ne cessera que lorsque l’économie recommencera à embaucher. On dit, on dit, on dit !!!
Mais en tous les cas, il est certain que cette foutue crise est toujours là et que, en dépit d’une inflation, bien réelle celle-là, des discours, des réunions, des forums ici ou là, des G2, 8, 20, une seule chose est démontrée tous les jours : les politiciens comme les économistes sont plantés. Leur salive coule abondamment mais leurs neurones sont plats.
Il y a cependant bien des choses contradictoires dans toute cette affaire. Prenez le secteur financier aux É-U. On a accusé leur gouvernement d’avoir renfloué les institutions financières au lieu de refinancer les malheureux emprunteurs de subprimes que l’on continue de jeter à la rue par milliers. A-t-on bien compris pourquoi ? On s’est généralement contenté de dire que l’on privilégiait ainsi les riches. Bien sûr ! Bien sûr !
Mais pas seulement. On nous l’a pourtant expliqué sans arrêt depuis plus d’un an : on avait voulu donner de l’argent aux banques, passablement ruinées, les moyens de prêter à nouveau aux gens pour qu’ils recommencent à consommer en s’endettant, et fassent ainsi repartir la locomotive de la croissance.
Fort bien ! Mais le gouvernement des É-U avait-t-il oublié que la principale cause de la crise avait précisément été l’endettement des particuliers, si élevé que ceux-ci ne pouvaient plus faire face à leurs échéances. En effet, on a toujours parlé des emprunteurs de subprimes, mais on ignora royalement les autres consommateurs, endettés souvent par de multiples cartes de crédit à des taux de 18 à 24%, et dont les difficultés de paiement émergèrent dans le même temps où la Fed commença à ré augmenter ses taux, provoquant ainsi l’éclosion de la crise des subprimes.
En somme, en faisant en sorte que les consommateurs puissent à nouveau emprunter et consommer, le gouvernement des É-U agit de telle sorte que la crise reparte à ses débuts, sans doute avec une force et des dégâts bien plus considérables.
Cependant, en supposant que les consommateurs tombent à nouveau dans le panneau, qu’achèteraient-ils ? Sans doute en grande partie des produits importés, alors qu’avant la crise, c’est la croissance des importations qui avait mené à l’alourdissement progressif du déficit commercial du pays, lequel conduisit ainsi à son tour le dollar au déclin continu de sa valeur.
Mais heureusement pour le pays, les Étasuniens ont arrêté leur consommation échevelée. Depuis l’éclatement de la crise, ils épargnent et se sont mis à rembourser leurs dettes. En décembre 2007, ils dépensaient encore 3% de plus que le montant de leurs revenus. En juillet 2009, ils étaient parvenus à épargner 7% sur leurs revenus.
Des preuves ? En juillet 2009, le crédit à la consommation a diminué d’un montant record de 21,6 milliards de dollars (source : la Fed). D’autre part, l’encours de crédit à la consommation a reculé ce même mois de 10,4% en rythme annuel. En juin, la chute du crédit avait été annoncée à 10,3 milliards, mais elle vient d’être réévaluée à 15,5 milliards !
Sur un an, le crédit à la consommation a diminué de 11,7 % !
***
On peut donc dire, d’ores et déjà, que le gouvernement des É-U a manqué sa cible deux fois. D’un côté, il a dépensé plusieurs milliards de dollars pour rien, puisque la consommation n’est pas repartie. De l’autre, par un affolant endettement de l’État, il a créé les prémisses d’une crise monétaire sans précédent, qui débouchera sans doute à terme sur la perte de l’hégémonie du dollar.
On sait que la devise étasunienne fait déjà l’objet d’attaques incessantes de nombreux États dans le monde : le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), les pays d’Amérique latine qui projettent de créer une devise commune, les Monarchies pétrolières qui vont en faire autant en 2010, etc.
Mais depuis peu, un rapport émanant cette fois de l’ONU (Les Affaires - 19 sept. 2009), propose de réduire l’influence du dollar étasunien en confiant à l’ONU la mission de créer une monnaie supranationale, c’est-à-dire indépendante des États souverains.
Le FMI jouerait le rôle de Banque Centrale Internationale pour cette monnaie, qui serait basée sur un panier de monnaies nationales, celles-ci ne disparaissant pas, mais ne jouant plus de rôle dans le commerce international.
Cette conjonction parait beaucoup trop générale et suffisamment puissante pour ne pas être écartée du revers de la main par les Étasuniens. Encore faudrait-il que ceux-ci ne suscitent pas une résurgence de la crise en cours par des actions mal évaluées.
C’est pourtant ce qu’ils semblent faire…
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(Montréal, le 18-09-2009) Les banques centrales et les gouvernements sont inféodés au dollar car ils ont peur de ce qui se passerait s’il disparaissait. Ils ne l’ont jamais envisagé, et pour eux, ce serait le trou noir. Tout serait à réinventer. En somme, pour eux, c’est comme si le dollar avait toujours existé.
Mais heureusement, les entreprises sont plus puissantes à elles toutes que les institutions politiques et financières, et n’éprouvent pas cette même peur.
Celles qui exportent, elles, craignent par dessus tout les variations de change qui mettent leurs tarifs en péril ainsi que leur trésorerie, et finalement leurs résultats, surtout lorsqu’elles contractent des commandes à long terme. C’est aussi vrai pour celles qui vendent que pour celles qui achètent. Et il en existe même de nombreuses qui contractent des emprunts en devises étrangères pour se couvrir des effets de change à la date des règlements. Elles sont généralement obligées de conclure des contrats d’approvisionnement à long terme pour stabiliser leurs coûts. C’est notamment le cas des compagnies d’aviation pour leurs approvisionnements en carburant, mais aussi celui des fabricants d’avions dont les programmes de fabrication peuvent s’étendre sur plusieurs années.
Or, il est tellement facile de s’entendre avec son client ou son fournisseur pour transiger dans une devise stable plutôt que de le faire, par habitude, en dollars. L’un come l’autre peut y trouver avantage. Mais cela ne suffit pas toujours, car la stabilité des autres devises dépend aussi des fantaisies du dollar dans une certaine mesure, car les États eux-mêmes souffrent des variations de la politique monétaire des É-U. Le dollar étant la devise nationale des É-U, il est géré en fonction de leurs seuls intérêts en toute impunité.
Adopter une devise différente dans les transactions entre entreprises ne constitue donc pas une solution totalement satisfaisante. Néanmoins, de plus en plus d’entreprises l’appliquent cependant déjà, et je crois que, de bouche à oreille, elle va progressivement se généraliser, en l’absence de l’adoption d’un nouveau système monétaire à l’échelle de la planète. Je connais en effet quelques entreprises chinoises et européennes qui s’en sont parlé et l’appliquent. C’est beaucoup plus facile qu’entre deux gouvernements, car elles n’ont pas besoin de palabrer très longtemps ensemble pour en décider.
Au niveau des gouvernements et des banques centrales, il faut également souligner la composante politique de leur inaction. Le dollar va rester encore longtemps la devise de l’occident étasunien. Il est en quelque sorte un peu la devise de l’OTAN, et tant que l’on fera subsister ce parapluie parsemé de trous qui ne sert qu’à conforter la domination militaire des É-U, les pays de l’OTAN le garderont et les É-U s’y sentiront en sécurité.
Cependant la terre tourne, et l’occident rétrécit de plus en plus vite par rapport au reste du monde.
Les pays du BRIC (Brésil, Inde, Chine et Russie) occupent à présent une place croissante dans le commerce international, et l’émergence d’une devise nouvelle dépend de plus en plus largement de l’ampleur relative des échanges internationaux de ces pays. Il est par conséquent tout à fait concevable qu’en leur sein une initiative émerge.
La bourse de Shanghai
Parmi ces pays émergents, la Chine est en train de se révéler un bon entraineur. Elle a déjà groupé autour d’elle une bonne partie des États du sud-ouest asiatique, et commerce avec eux en yuan, sa propre devise, qu’elle maintient, pour le moment du moins, à parité avec le dollar.
La Chine vient de faire un nouveau pas en direction d’un yuan dominant. Elle vient d’autoriser la bourse de Shanghai à ouvrir ses portes aux sociétés étrangères à partir du début de 2010. Bien qu’il faudra du temps avant que Shanghai ne devienne une bourse de classe mondiale, c’est la stratégie déterminée du gouvernement chinois que d’y parvenir.
Ce dernier sait que certaines conditions devront être remplies avant que cette bourse puisse tenter les gros canons de la planète : une monnaie librement convertible, ce qui n’est pas encore le cas, une libre circulation des capitaux et un système juridique qui protège la propriété efficacement. Mais tout cela est en route. D’importants progrès ont déjà été faits en ce sens depuis 10 ans et témoignent de la rapidité avec laquelle le gouvernement va probablement œuvrer dans ce sens. L’ouverture de la bourse de Shanghai marquera probablement le début d’un nouveau grand pas de cet immense pays vers une économie plus moderne encore.
La Chine possède beaucoup de capitaux, et par conséquent de nombreuses entreprises de taille moyenne dont le potentiel de production se trouve essentiellement en Chine, pourraient être tentées d’adhérer à cette bourse, dans l’intention d’émettre des actions leur permettant une expansion rapide, sur place et dans ce quartier du monde futur.
C’est en Asie que se trouve la possibilité d’étendre le marché mondial. On le constatera de plus en plus au cours des années qui viennent. La sortie de crise remarquée de la Chine en est le gage. Toutes les prévisions pessimistes que les économistes nous ont prodiguées depuis des années au sujet de l’improbabilité de la pérennité de sa croissance ont été déjouées jusqu’ici par la réalité. Je suis à peu près sûr que ça va continuer encore longtemps.
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(ce texte est rédigé en nouvelle orthographe française)
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Dans un article du Monde du 22 juillet, François Jullien conteste l’utilisation du mot “CRISE” pour désigner l’ensemble des événements que l’humanité traverse en ce moment. Il suggère plutôt d’utiliser son concept de “transformations silencieuses“, dont il a développé si brillamment la thèse dans son dernier ouvrage : “Les transformations silencieuses - Grasset - 2009“, que je suggère à tous et à chacun de lire.
Dans cet ouvrage, François Jullien oppose l’idée de transformation continue du monde, caractéristique de la pensée et de la langue chinoises, à celle de l’identification prédicative d’un sujet, concept d’origine grecque sous lequel le monde occidental continue aujourd’hui de voir le monde.
L’occidental cherche toujours à définir a posteriori les caractéristiques de tout sujet qui lui apparaît nouveau, comme celui qu’il nomme aujourd’hui “la crise”, ce phénomène émergent sans identité véritable, dont il ne soupçonnait pas le processus sous-jacent. Cette “nécessité” héritée des Grecs le conduit à rechercher des “causes immédiates” à toute crise, alors que les racines effectives de celle-ci peuvent plonger en réalité dans un passé fort lointain, et qu’une transition lente mais non perceptible (silencieuse) portait le changement qu’il découvre comme un événement subit, seulement au moment où il éclate à sa perception.
De là ce concept ou ce mot de “crise”, qui nous pousse à reconstruire tel quelle la situation que nous connaissions avant son apparition, alors que nous nous trouvons tout au contraire face à un changement définitif résultant d’une transformation silencieuse que nous avons été incapables de détecter à mesure qu’elle se produisait. Cette manière toute occidentale de penser conduit à une progression de l’histoire par sauts successifs que nous appellons des “crises”, faute d’avoir perçu à temps les processus qui nous y ont conduits, lentement et silencieusement.
C’est ce qui se passe en ce moment. Lorsque la crise financière est apparue, l’occident l’a considérée comme un accident dont il fallait réparer les outrages, par rapport à une situation antérieure qu’il fallait rétablir. D’où la méthode choisie, consistant à alimenter les banques de liquidités artificielles, de manière à leur donner les moyens de distribuer largement un crédit qui faisait brusquement défaut aux consommateurs, et à rétablir “la croissance” antérieure. D’où également la surprise de voir que cette méthode ne fonctionne pas puisque les ex-consommateurs étasuniens se sont mis à épargner tout aussi brusquement, leur taux d’épargne passant en 18 mois, de décembre 2007 à juin 2009, de 3% à 7%. Significatif pourtant !
Que s’est-il donc passé pour que nous nous révélions incapables d’effectuer cette “sortie de crise” par un retour à “l’éternel présent”, car c’est bien de cela dont il s’agit ?
La réponse à cette question est pourtant simple. Un changement progressif s’est produit depuis la fin de la guerre mondiale (dite “seconde” selon l’approche occidentale) jusqu’à nos jours. En 1945 apparaissait un premier changement, produit lui aussi par une transformation silencieuse (de 1918 à 1945), qui plaçait les États-Unis dans une position impériale par rapport à la planète, même si la “guerre froide” ait pu nous faire penser le contraire jusqu’en 1989.
Mais une position impériale, c’est l’espace d’un instant à l’échelle historique. Ça n’existe tout simplement pas, sauf de façon fugitive. Or l’esprit occidental rejette la mort. Il lutte pour l’occulter et ne l’accepte pas. Pour lui, qui croit au paradis dans une si large mesure, le présent DOIT être éternel. D’ailleurs, c’est là sans doute que se trouve l’origine des religions monothéistes - toutes perpétuant le présent dans un temps ultérieur où l’on retrouvera tous les morts du passé dans un espace transcendant. RIEN ne doit changer. Commode !
Comme nous le montre tout au long de son œuvre François Jullien, la pensée chinoise est toute autre. Nulle possibilité de religion n’y ait présente. Le monde constitue une matrice de changements continus qui s’imposent à l’Homme, et dont il lui appartient de déceler les processus souterrains (silencieux) de manière à pouvoir y faire face autant que de possible.
Dans la perspective occidentale, les seuls changements visibles résultent des décisions prises par les autorités dans le but de conserver la situation apparente du présent, avec les privilèges, les situations acquises, la propriété, les hiérarchies, etc . Aveuglé par la certitude d’avoir choisi la bonne décision, l’occidental se trouve alors incapable de percevoir les innombrables fissures qui naissent silencieusement au sein de ce fameux “présent éternel” et qui le fragilisent lentement jusqu’à l’émergence de la “crise” suivante. N’ayant pas été complètement résolue, elle se reproduist ensuite par spasmes successifs de plus en plus rapprochés, et cette enchaînement de crises conduit irrémédiablement à une révolution qui révèle dans la violence la transformation sous-jacente, devenue désormais parfaitement perceptible.
Donc, en 1945, par les hasards de l’histoire, les États-Unis se trouvent en position impériale, laquelle commencera immédiatement à se fissurer. Pour un observateur attentif à l’histoire, il serait assez facile de poser le doigt sur chacune de ces fissures, lesquelles ont conduit progressivement ce grand pays à une position qui n’est absolument plus impériale aujourd’hui.
Mais, tous les efforts étasuniens sont tendus vers une renaissance de leur passé. Tranquillisons-nous, ce passé est mort et bien mort. Nous gagnerions du temps en le reconnaissant avec humilité et en adaptant nos attitudes à la nature du changement produit par l’histoire en une transition qui aura duré 60 ans.
Revenons à aujourd’hui.
En dépit des apparences, les É-U ont repris potentiellement la place d’une nation ordinaire :
- une puissance militaire qui ressemble à s’y méprendre à celle de l’armée romaine des derniers siècles, censée assurer l’imperium sur la romanité, mais incapable de dominer le terrain,
- une doctrine politique organisée autour de valeurs démocratiques, mais en constante contradiction avec la réalité,
- un catéchisme plaidant la liberté partout dans le monde, mais acceptant chez elle une inégalité croissante,
- une réputation d’invincibilité économique, mais impuissante à faire face à la destruction des emplois, avec un chômage officiel à 9,5%, mais à 15% selon les normes européennes,
- un tiers des États fédéraux potentiellement en faillite, avec la Californie en tête, qui survit en créant de la fausse monnaie qui ne dit pas son nom.
L’état de faillite des É-U est l’illustration d’une transformation intervenue en silence, et pour laquelle aucune adaptation n’a été envisagée.
Enfin, le président, par delà ses discours brillants, poursuit l’ancienne politique extérieure de grande puissance, en Afghanistan et au Pakistan, parade encore dans les assemblées internationales, conserve Guantanamo et s’agenouille devant Israël, sauf en paroles.
Sans doute ne peut-il faire davantage, car son opinion publique a été maintenue par les médias dans une mentalité et une illusion de grandeur périmée aujourd’hui. Cette opinion publique attend patiemment que l’ancien “éternel présent américain”, composé du “rêve américain” et de la “destinée manifeste“, émerge à nouveau de l’actuel présent.
Alors que dans le monde entier des manifestations des peuples se déroulent sans discontinuer pour réclamer le changement, souvent dans des violences extrêmes, le “peuple américain” fait sagement la queue devant les bureaux de placement, et va à la pêche.
“Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark !” (Hamlet)
© André Serra http://andreserra.blogauteurs.net/blog/
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