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Inutile sans doute de raconter dans les moindres détails la triste histoire de ces deux sociétés jumelles, qui possèdent officiellement 5000 Mds de $ d’actifs [un tiers du PIB des É-U]. Freddie vient cependant de déclarer un quatrième trimestre consécutif de pertes, soit 821 millions de dollars pour le seul deuxième trimestre 2008, après avoir doublé ses provisions pour créances douteuses. De son côté, Fannie avoue une perte de 2,3 Mds pour la même période. Dans ces conditions, on peut légitimement se demander ce qui restera des actifs de ces sociétés lorsqu’elles auront totalement digéré la crise des subprimes. On sait parfaitement que, pendant les périodes de difficultés, les entreprises n’hésitent pas à différer dans une certaine mesure le provisionnement de leurs mauvaises créances pour ne pas trop entamer leur crédibilité.
Résumons simplement l’essentiel.
Freddie Mac et Fannie Mae sont deux entreprises financières qui occupent le dernier étage de la pyramide du marché immobilier des É-U. Créées respectivement en 1933 et 1954 à l’initiative du gouvernement, elles sont cependant des entreprises privées, avec actionnaires et cotations en bourse.
Leur mission consiste à refinancer les banques et établissements financiers qui proposent des emprunts hypothécaires pour l’achat de maisons ou d’appartements. Lorsque ces prêteurs de premier niveau ont épuisé leurs fonds, ils peuvent s’en procurer de nouveaux auprès de Freddie Mac et Fannie Mae en leur cédant une partie des hypothèques qu’ils détiennent, de manière à poursuivre leur activité. C’est ce qu’on appelle « se refinancer ». Les deux entreprises jumelles, prêteuses de dernier ressort, se financent de leur côté en émettant de nouvelles actions en bourse, ou en vendant des obligations à travers le réseau des banques commerciales. Elles jouissent de la garantie implicite de l’État, ce qui leur permet de bénéficier de taux d’intérêt très bas , mais elles n’ont pas accès au guichet d’escompte de la FED comme les banques commerciales et certains établissements financiers sélectionnés, recevant des dépôts du public.
On comprend donc que si Freddie Mac et Fannie Mae voient leur trésorerie s’épuiser en raison de la défaillance des emprunteurs, sans pouvoir se refinancer, le marché de la construction se trouve paralysé. Sans finance, pas de construction, et sans construction, on provoque le ralentissement ou l’arrêt de toutes les autres activités liées de près ou de loin à celle-ci, comme la construction électrique, l’ameublement, la peinture et ainsi de proche en proche celui de l’ensemble de l’économie. Le fragile équilibre économique actuel des États-Unis repose donc presque entièrement sur celui de ces deux sociétés majeures.
Aussi, lorsque Lehman Brothers émit des doutes (8 juillet) sur l’équilibre financier de Freddie Mac et de Fannie Mae, en annonçant qu’elles devaient se recapitaliser de 75 milliards de dollars pour faire face à la crise des subprimes, le choc de la nouvelle sur le marché boursier a été terrible. On comprend ça ! 75 milliards de dollars, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval ! Tout cela au moment même où Bridgewater déclarait dans un mémo confidentiel que les pertes dues à la crise des « subprimes » pourraient s’élever à 1600 milliards de dollars (9 juillet), soit près de quatre fois l’évaluation qu’en avait faite le FMI peu de temps auparavant !
Repassons donc le film de ce qui s’est passé à partir de ce moment-là.
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Freddie et Fanny n’avaient pas attendu l’information de Lehman Brothers pour agir, et s’étaient déjà mis en quête de capitaux. Mais les deux jumelles avaient vite compris qu’elles n’en trouveraient pas en les recherchant en bourse, après avoir évoqué l’intention de lever 10 Mds de $ (18 juillet). Les émissions d’actions peinent en effet à se placer en ce moment, car les investisseurs, souvent désargentés par la crise, ont développé une méfiance maladive depuis quelque temps. On les comprend !
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Elles ne pouvaient pas non plus espérer une aide du côté des fonds souverains, pourtant riches de 3000 milliards de dollars, comme avaient pu en bénéficier peu avant Merrill Lynch et Citigroup, car il était évident que l’État n’accepterait pas aussi aisément que des acteurs étrangers mettent leur nez dans des entreprises aussi stratégiques pour l’économie du pays. D’ailleurs, Henry Paulson, le secrétaire au Trésor, avait affirmé qu’il n’était pas question que le statut particulier de ces entreprises soit modifié, et qu’elles devaient pouvoir fonctionner comme auparavant.
Il ne restait donc plus que l’État lui-même qui puisse sauver ces malheureuses entreprises. Or, après le sauvetage de Bear Stearns réalisé par l’intermédiation de la FED sous la forme de son absorption par JP Morgan, de nombreuses voix s’étaient élevées contre les interventions de l’État dans la crise, et ceci pour deux raisons. D’abord pour des raisons idéologiques, le marché étant réputé pouvoir se soigner tout seul et venir à bout de toutes les difficultés par son seul fonctionnement libéré des entraves de l’État. Ensuite pour des raisons éthiques, car la manière indécente, voire malhonnête, dont le secteur financier avait agi, ne portait pas l’opinion publique à accepter qu’on aide les établissements financiers en difficulté avec les impôts des citoyens, qui n’étaient pour rien dans cette crise.
On ne devait donc, sous aucun prétexte, pratiquer une nationalisation des deux compagnies, directement ou indirectement, ainsi que le gouvernement britannique l’avait fait précédemment, pour solubiliser rapidement la faillite de Northern Rock. Néolibéralisme oblige !
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Mais d’autres défis, collatéraux et imbriqués, confrontaient dans le même temps les pouvoirs publics des É-U, tous aussi importants les uns que les autres :
- une inflation frisant les 6%,
- un équilibre social sur lequel pèse le désarroi des expulsés de la crise immobilière [2 millions fin juin, inclues les procédures en cours]. Au seul second trimestre, 739714 logements ont fait l’objet d’une nouvelle notification de l’une des étapes de la procédure de saisie,
- des procédures de saisie de logements en hausse de 14% au second trimestre par rapport au premier, et de 121% sur un an, soit plus du double, avec la perspective de les voir se poursuivre jusqu’à la fin de 2009,
- effondrement de nombreuses banques régionales : Indymac (13 juillet), plus grande faillite bancaire depuis 1984 (32 Mds d’actifs, licenciement de 53% des effectifs), est placée sous la tutelle de la FDIC (Agence fédérale d’assurance des dépôts bancaires) - absorption à rabais de Countrywide Financial par la Bank of America pour éviter sa faillite. Plus récemment, la First Heritage Bank de Californie et la First National Bank of Nevada, le 26 juillet. Depuis le début de 2008, sept banques ont fait faillite. Mais on commence à parler de National City, Sun Trust Bank, M & T Bank Corp, First Horizon National, Carlyle comme d’éventuels candidats au dépôt de bilan.
En outre, selon des estimations d’origine étasunienne, 100 à 150 banques du pays, notamment régionales, pourraient disparaître d’ici la fin de 2009.
- augmentation du déficit budgétaire de l’État pour 2009 [exercice s'étendant de septembre 2008 à août 2009], dont le montant prévu s’élève maintenant à 482 Mds de $ [3,3% du PIB], interdisant de ce fait toute nouvelle intervention financière directe de l’État, comme celle de la distribution d’un retour d’impôt de 150 millions de $ aux particuliers au cours des mois de mai et juin.
En février, la première prévision du déficit pour 2009 portait sur 410 milliards de $. La dernière version sera-t-elle la bonne ? Rien n’est moins sûr !
- chute continue du dollar depuis deux ans sur le marché des changes, et fuite progressive des entreprises devant les contrats libellés en dollar, ainsi que de la part des banques centrales étrangères pour la composition de leurs réserves de change.
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Ces multiples défis dépendant assez largement les uns des autres, il était devenu progressivement impensable, aux yeux du gouvernement, de trouver des solutions séparées pour chacun d’entre eux.
C’est sans doute la raison pour laquelle le président Bush confia à son secrétaire au Trésor, Henry Paulson, la mission de mettre sur pied un plan d’ensemble susceptible de répondre globalement à la crise, en étroite coopération avec le Congrès, car les solutions entrevues impliqueraient légalement sa participation et son accord massifs.
La rapidité exemplaire avec laquelle la loi établissant ce plan fut voté par 72 voix contre 13 au Sénat le 26 juillet, un samedi, jour de la semaine au cours duquel n’ont généralement lieu, ni débat, ni scrutin, montre bien le degré d’urgence attaché par le gouvernement des É-U à la mise en œuvre de ce plan.
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En quoi consiste le plan voté par le Congrès le 26 juillet 2008 ?
- 300 milliards de dollars d’emprunts immobiliers vont être garantis par l’État,
- 3,9 milliards seront versés aux collectivités locales pour racheter et réhabiliter une partie des maisons saisies, de manière à favoriser leur revente,
- un nouvel organisme de contrôle coiffera Freddie Mac et Fannie Mae, et sera doté de pouvoirs d’intervention importants,
- la FED est autorisée à acheter en bourse les actions des deux entreprises, ce qui lui permettra d’en régulariser le cours,
- Freddie Mac et Fannie Mae auront désormais accès au guichet d’escompte de la FED au même titre que les banques de dépôts. Le plafond de cette facilité est fixé provisoirement à 300 Mds de $. Et le plus important, à ce guichet, la Fed pourra escompter les titres structurés comportant des contrats à subprimes.
À mon sens c’est ce dernier point qui pourrait permettre de régulariser l’économie bien au-delà des problèmes du secteur financier. En effet, en donnant aux deux entreprises la possibilité d’avoir directement accès aux capitaux de la FED [par pure création de monnaie, comprenons-le bien !], elles pourront en irriguer tout le réseau bancaire en réescomptant plus largement que jamais leurs actifs immobilisés [et notamment les titres structurés adossés partiellement à des contrats subprimes, causes de la crise]. Par voie de conséquence, les banques pourront recommencer à distribuer en aval tous les crédits dont l’économie a besoin, et pas seulement ceux qui concernent la construction.
Les particuliers pourront alors reprendre le cours de leur ahurissante consommation, stoppant momentanément la stagflation dans laquelle le pays est entré depuis le début de l’année. Ainsi seront donc provisoirement colmatées toutes les avenues menant actuellement à la paralysie de l’économie étasunienne. On est maintenant très loin de l’alternative que je présentais en mai dans un autre article intitulé : Entre le ba?ton et la vaseline, les E?-U he?sitent.
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Par-delà ces futurs évènements, il est essentiel de souligner le fait que les crises qui se sont succédé aux États-Unis depuis quelques années ont toutes été causées par des interventions ou des abstentions étatiques. La bulle technologique de 2001 a été causée par un refus de l’État d’intervenir dans le contrôle des opérations de bourse. Les titres de compagnies venant à peine d’être créées ont fait l’objet d’un volume de transactions délirantes, alors même qu’aucun document financier renseignant les futurs actionnaires n’avait pu être encore établi. Pure spéculation sur un futur imprévisible.
Cette crise aurait dû entraîner naturellement une remise en ordre sévère de l’économie, mais l’État voulait empêcher un ralentissement de la croissance, aussi, pour pallier les conséquences naturelles de ce gros incident boursier, la FED baissa les taux d’intérêt de manière radicale pour relancer la machine par l’endettement des particuliers. Le taux interbancaire descendit donc jusqu’à 1% aux alentours de 2002/2003, soit en dessous du taux d’inflation réel, de l’ordre de 3%. Le résultat conduisait donc la FED à accepter de perdre de l’argent par rapport à la valeur réelle du dollar.
Il était évident que les consommateurs allaient s’en donner à cœur joie, d’où une extraordinaire demande de nouvelles constructions entraînant une inflation des prix de l’immobilier de même importance. L’habitude de consommer à crédit se développa parallèlement. Le développement immobilier s’amortissant de lui-même par l’épuisement de la demande solvable, il fallut donc trouver un moyen de prolonger cette prospérité artificielle à laquelle on s’était habitué. Ce moyen fut la mise au point de crédits particuliers pour les foyers n’ayant pas les moyens de faire face à des échéances mensuelles importantes. Ce furent les contrats de subprimes.
On ne se trouvait plus alors dans la bulle créée par l’action de l’État entre 2002 et 2005, mais dans son extension volontaire par des moyens irrationnels sur lesquels l’État ferma pudiquement les yeux. Puis survint la hausse du taux d’intérêt décidé par la FED en raison du fait que celui de 1% devenait insoutenable, et début immédiat des défauts de paiement par les titulaires de ce type de contrat. Je passe évidemment sur les détails.
Et enfin aujourd’hui, l’État, toujours lui, intervenant directement sur le cours naturel de l’économie, et plus particulièrement sur celui de la monnaie, vient de mettre en place tous les éléments d’une nouvelle bulle, celle du dollar, croyant ainsi résoudre les problèmes entraînés par la précédente.
MAIS ! Mais il y aura un prix à payer. Ce prix sera une accélération de l’affaiblissement du dollar. Derrière la bulle immobilière, apaisée, une nouvelle bulle se formera en effet assez vite, celle de la monnaie des États-Unis cette fois, qui résultera de l’abondance des liquidités fabriquées par la FED, aspirées et distribuées par le canal de Freddie Mac et Fannie Mae, regonflés à bloc, qui acheminera en sens inverse dans les oubliettes de la FED toutes les mauvaises créances qu’elles pourront désormais accepter de racheter au réseau financier. Les chiffres avancés dans cet article permettent de se faire une idée des dimensions hollywoodiennes de cette nouvelle bulle. La crise actuelle n’aura en effet été résolue que par la création continue d’une fausse monnaie ne reposant sur aucune vraie création de richesse. L’assainissement du secteur financier aura donc comme contrepartie la noyade du dollar. Cette façon de procéder aura l’avantage d’éviter la publication de statistiques, puisque les transactions seront assimilées à des transactions commerciales ordinaires.
Personne ne pourra donc plus faire de différence entre un bon dollar et un dollar frelaté. Mais il me semble qu’au plan international, le dollar sera désormais regardé avec davantage encore de suspicion qu’il ne l’est aujourd’hui, accélérant ainsi la fuite déjà commencée devant lui.
En dépit des apparences et des discours, les États-Unis seront donc devenus résolument interventionnistes en quelques années, leur gouvernement conduisant de crise en crise le pays à toute une série d’impasses cumulées atteignant progressivement toutes les structures économiques du pays.
Le néolibéralisme aura donc abouti à éliminer le libéralisme, pourtant célébré sur toutes les tribunes, faute d’avoir accepté de laisser chacune des crises traversées aller jusqu’à leur terme naturel, nettoyant au passage toutes les entreprises qui n’ont survécu jusque-là que dans l’ombre de l’État.
Les États-Unis vont donc être amenés bientôt à revenir aux pratiques de l’ère rooseveltienne, dont les effets négatifs n’ont été évités de justesse que par l’entrée en guerre du pays, en décembre 1941, après Pearl Harbor. Ils devront alors faire face à un inextricable destin.
@ André Serra http://andreserra.blogauteurs.net/blog/
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Opinion, Économie, tags: banque, bourse, chine, crise, devise, dollar, Etats-Unis, interet, or, taux
Un de mes amis lecteurs m’a demandé ce que je pensais de l’évolution des marchés boursiers d’ici l’été et les élections présidentielles des Etats-Unis. Quelle responsabilité ! Je lui ai répondu ceci, avec précaution :
Que voilà une question embarrassante, mais si excitante dans cette période incertaine !
Les marchés boursiers se trouvent au croisement de plusieurs problématiques : la campagne présidentielle, les taux d’intérêt, l’inflation, la crise des subprimes, les autres banques centrales, la psychologie et la stratégie des investisseurs, le chômage et les possibilités de crédit. Chacune de ces problématiques étant elle-même fonction de chacune des autres.
Pour arriver à formuler des pronostics sur l’étroite période de l’été, il faudrait pouvoir réaliser une sorte d’intégration mathématique, qui déboucherait probablement, non sur une ou deux solutions « raisonnables », mais sur une zone de probabilités que l’on pourrait représenter par une surface à l’intérieur de laquelle se trouveraient toutes les solutions possibles de probabilité supérieure à, disons 25%
Je me contenterai donc d’énumérer les paramètres qui me paraissent moteurs dans cette dynamique.
Tout d’abord l’impossibilité pour la FED d’augmenter son taux interbancaire, car cette augmentation aurait trop de répercussions négatives sur l’investissement et le chômage, et donc aussi sur la consommation. Je pense que Bernanke et l’administration vont donc se contenter de maintenir un discours haussier sur le dollar pour maintenir une psychologie résiliente dans la population. Si cette hypothèse se réalise, il est possible que Trichet maintienne son 4%. Mais il y aurait cependant place pour une hausse purement indicative de 0,25 portant ce taux à 4,25%, tout à fait insuffisante pour contrer une inflation qui n’est pas simplement conjoncturelle, mais surtout structurelle.
Je note au passage que la tension sur les matières premières [dont pétrole], devrait se maintenir. En effet, pour le moment la crise financière n’implique pas encore les pays du BRIC, si j’en crois les chiffres chinois, ce qui donne du poids à la théorie du découplage entre économies occidentales et économies en émergence, contrairement à l’opinion exprimée par Strauss-Kahn. La production industrielle de la Chine a en effet augmenté de 16,3% pendant les cinq premiers mois de l’année, par rapport à la même période de 2007. Cette évolution tendancielle confirme l’involution de l’économie chinoise que je pronostique depuis deux ans. J’entends par là une lente décrue de son activité exportatrice, qui serait partiellement réorientée vers des développements intérieurs d’infrastructures et d’équipements. Ce que permet la structure monodémocratique du pays.
Les importations des É-U à partir de la Chine ne devraient cependant pas décroître très vite, car le niveau de leurs coûts est toujours fort attractif pour les consommateurs étasuniens. Il est cependant à noter que les prix chinois ont augmenté de l’ordre de 8% d’une année sur l’autre, à la fois en valeur nominale et en valeur de change. Les modifications intervenues en un an dans la structure du taux de change du yuan [rappelons que le taux de change du yuan n'est pas librement négociable] au détriment du dollar, associées à la baisse continue de la valeur de ce dernier ont débouché sur une perte de 9,75% de la valeur du dollar en yuan de juin 07 à juin 08.
Pour rester dans le domaine du commerce extérieur, soyons conscients du fait que l’administration étasunienne n’a fait « mousser » la petite augmentation des exportations des É-U en mai que pour montrer l’intérêt de la baisse du dollar. Elle a cependant négligé d’évaluer son montant en valeur constante. Si elle l’avait fait, elle aurait dévoilé le fait que les exportations avaient en fait diminué d’une année sur l’autre en valeur réelle. De toute façon le commerce extérieur des É-U reste monstrueusement négatif.
Parallèlement, le flux des capitaux entrés mensuellement depuis 2007 aux É-U a décru de 50%, et ne compense plus le double déficit du pays [commerce extérieur et budget de l'État]. La FED est donc contrainte d’émettre des dollars en continu, notamment pour dégager les secours qu’elle accorde aux banques étasuniennes affaiblies par la crise des hypothèques subprimes depuis le milieu de 2007. Les récentes pertes de Lehman Brothers et Morgan Stanley constituent autant de confirmations de l’augmentation considérable des liquidités en dollars sur le marché. La baisse du dollar va donc continuer, car l’illusion de la politique d’un dollar fort va nécessairement s’écrouler rapidement devant les faits. Je ne pense pas qu’elle puisse conserver son effet jusqu’aux élections présidentielles. Le temps qui reste à courir d’ici là me paraît trop long pour que la crédulité de l’opinion publique étasunienne ne défaille pas avant.
Alors, et les marchés boursiers dans tout ça ? Pour en évaluer avec sécurité la tendance à court terme, il reste à supputer la psychologie des acteurs. Pour moi, c’est l’inconnue la plus difficile à soupeser. La raison en est que l’opinion publique n’a pas encore intégré la réalité du déclin foudroyant des Etats-Unis. Ce pays est proche de la ruine, mais c’est une vérité à laquelle très peu de gens adhèrent. Lorsque j’en parle autour de moi, pourtant avec des arguments en béton, la réaction est toujours la même : « Mais, ce n’est pas possible ! ». Cette conjoncture sociologique peut durer encore longtemps, en vertu d’un important phénomène d’hystérésis social.
Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les alliés des É-U, au niveau politique, se rendent eux-mêmes bien compte de ce qui est en train de se passer. Je crains qu’ils ne veuillent soutenir ce pays au-delà du possible, parce qu’ils croient que le monde a besoin d’un mentor, et qu’ils se demandent ce qui se passerait si son hégémonie disparaissait. Une intervention groupée des banques centrales occidentales n’est donc pas à écarter. Elle pourrait modifier la tendance actuellement forte de la déroute du dollar. Reste à savoir si une action de cette nature pourrait avoir un effet de longue durée. En effet, si de telles actions ont pu recueillir quelque succès dans le passé, la force de frappe des banques centrales a fortement décru depuis dix ou vingt ans, par rapport à celle que les marchés financiers ont eux-mêmes développées depuis.
En conclusion provisoire, je m’écarterais personnellement par prudence des marchés boursiers actuellement, et me porterais plutôt vers des achats d’or, en attendant de voir venir. L’or s’est mis à stagner sous les 900 $ l’once depuis quelques temps, mais c’était en raison de la liquidation progressive d’environ 400 tonnes d’or par le FMI, pour faire face à ses besoins de liquidités ( ll perd de l’argent en ce moment ). Lorsque ce paquet aura été liquidé, il est fort probable que l’or reprendra sa montée vers les 1000 $, et sans doute au-delà.
Bonne chance à tous.
André Serra http://andreserra.blogauteurs.net/blog/
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Opinion, Politique, Économie, tags: BCE, Bernanke, dollar, euro, fed, inflation, pétrole, Trichet
Depuis mon dernier article « Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet abattent leurs cartes », une sorte de poker menteur verbal se déroule entre Bernanke et Trichet. L’enjeu est l’augmentation des taux d’intérêt interbancaire que l’un et l’autre menacent d’augmenter pour maîtriser l’inflation qui monte de jour en jour pour diverses raisons, mais surtout en raison de l’augmentation du prix des matières premières, et plus spécifiquement du pétrole.
Pour Trichet, c’est indiscutablement la stabilité de l’euro qu’il veut défendre par un relèvement du taux d’intérêt, car cette stabilité conditionne dans une large mesure le niveau des prix intérieurs. Déjà, le taux actuel de 4 % a-t-il permis de limiter la hausse du pétrole en euro. Aux Etats-Unis, l’essence se sert actuellement à plus de 1 $ le litre contre 0,50 il y a à peine deux ans. En pourcentage il s’agit d’une augmentation bien plus considérable que celle que les Européens subissent, bien que les taxes sur l’essence soient insignifiantes aux É-U.
Depuis le 3 juin, le cirque médiatique ne cesse pas de l’autre côté de l’Atlantique. Tous les jours Bernanke se rend à une nouvelle conférence et dans un nouveau lieu pour asséner sa nouvelle doxa : « Il faut augmenter le taux d’intérêt pour sauver le dollar à tout prix ! », et il a bougrement raison. Bush en parle également à tout instant, Paulson, le Secrétaire au Trésor le fait aussi de son côté et les gouverneurs de la Fed, chacun dans son siège respectif, ne s’en privent pas non plus. Les Étasuniens sont soumis à un matraquage médiatique étonnamment soutenu. Mais pourquoi à ce point-là ?
La réponse coule de source. Il suffit de regarder les cours du dollar, de l’or et du pétrole depuis vendredi pour le comprendre, depuis que la « Parole » est lâchée. Ces trois valeurs ont repris du poil de la bête, car les Étasuniens sont persuadés que le dollar va bientôt remonter face à l’euro, que l’or va reprendre gentiment sa nature ésotérique, et que le pétrole va baisser. Ouf ! Il était temps ! ils vont pouvoir partir en vacances avec leurs 4×4 sans perdre trop d’argent ; peut-être même pouvoir partir en Europe, ce à quoi ils avaient dû renoncer jusqu’ici, et exhiber à nouveau fièrement leur dollar retapé. Finalement, pour eux, cette chute n’aura été qu’un entracte sans importance. Sacrés Américains ! Impayables !
Et prodigieux !
Alors Bernanke va-t-il tout de même hausser son taux d’intérêt ? Pas du tout ! Sa parole a soulevé des vagues d’espoir chez ses compatriotes, faisant remonter le dollar et baisser l’or et le pétrole. Tout va bien pour le moment, grâce au mystérieux pouvoir de la parole, sans même avoir eu besoin d’agir. Qui a dit que la finance était un problème mathématique ? La parole est d’or, voyons !
Alors tous les problèmes des É-U sont-ils résolus pour autant ? Pas du tout ! Bernanke a simplement gagné un mois ou deux, le temps que ce renouveau de confiance s’épuise, au retour des vacances, devant les relevés des cartes de crédit.
À la prochaine réunion du comité monétaire des gouverneurs de la FED, fin juin ou début juillet, je ne sais plus trop, Bernanke aura beau jeu de dire que les choses se sont améliorées, que les exportations frétillent, et que l’on peut attendre encore un peu, mais pas trop, avant de véritablement porter le couteau dans la plaie. Il pourra aussi lâcher 0,25 %, histoire de montrer que ça pourrait monter doucement. Le temps est tellement facile à acheter quand on sait s’y prendre !
Mais les conditions profondes de la situation économique des Etats-Unis resteront les mêmes, et le resteront encore longtemps : prodigieux endettement, déficits insondables, et j’en passe. Mais pour le moment, il s’agit simplement de tenir jusqu’aux élections, en utilisant tous les subterfuges possibles, y compris la falsification des statistiques si c’est nécessaire. Ne pas oublier que les Républicains sont en campagne ! Une chose à la fois bon sang !
En tous les cas, je ne renonce à aucun des termes de mon précédent article, dont j’ai rappelé le lien en tête de celui-ci.
© André Serra
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Opinion, Politique, Économie, tags: BCE, Bernanke, dollar, euro, fed, inflation, pétrole, Trichet
La semaine dernière, on a assisté à un double événement qui deviendra assurément historique.
Décrivons d’abord ce double événement, et nous verrons ensuite ce qui pourrait en résulter.
Tout d’abord, le mardi 3 juin, le président de la FED, Ben Bernanke, prononçait un discours dans un forum financier rassemblant un certain nombre de grands noms de la finance internationale. Par ce discours, il reconnaissait le rôle joué par la baisse du dollar dans l’inflation des prix à l’intérieur de son pays, et annonçait indirectement ainsi que la baisse du taux d’intérêt directeur de la FED était parvenu à un plancher. Et comme il exprima ensuite son intention de mener une politique monétaire appropriée contre l’inflation, tout le monde en déduisit qu’il était disposé à remonter le taux d’intérêt de la FED, actuellement de 2%, de manière à stabiliser le dollar dans un avenir proche.
Entre le bâton et la vaseline, Ben Bernanke a donc choisi le bâton, avec toutes les conséquences qui s’y rattachent pour l’économie étasunienne.
Je ferai deux commentaires sur cette décision, avant de parler du second événement qui lui fait contrepoint.
Le premier est sur le fait qu’un président de la FED ne parle jamais de l’état de la monnaie étasunienne, mais uniquement de sa politique monétaire, laissant ainsi le Secrétaire au Trésor, en ce moment Henri Paulson, le soin de dire haut et fort partout qu’il veut un dollar fort. Entre les deux fonctions, ce partage des tâches est tacite depuis fort longtemps. Le fait que Bernanke ait transgressé cette tradition n’est donc pas innocent. C’est à mon avis le signe que les choses vont très mal pour le dollar, et que le gouvernement a jugé le président de la FED plus crédible que le secrétaire au trésor pour faire passer cette décision dans le monde de la finance, en lui donnant plus de poids.
La baisse du taux directeur à 2% intervenue il y a quelques mois était destinée à relancer la machine économique, tout comme la distribution, décidée par Bush, de 150 milliards à plusieurs millions d’Étasuniens pour la même raison.
Mais au lieu des résultats espérés, la consommation se traîne, les investissements sont en panne et l’inflation grimpe à la cadence de 6%, pendant que le taux de base de la FED reste à 2%. Tout emprunt reçoit alors, comme en 2004, un cadeau de 4% en capital. Les exportations, qu’un dollar faible devait dynamiser, ne bougent pas lorsqu’on en ramène la valeur au niveau du cours de la monnaie d’il y a un an. Les bons du trésor de l’État ne sont plus souscrits désormais qu’à hauteur de 50% des adjudications par les investisseurs étrangers, obligeant ainsi la FED à faire rougir la planche à billets pour résorber un déficit budgétaire annuel de 700 milliards de dollars. À ce déficit s’ajoute la distribution des 150 milliards « donnés » par le Président à 140 millions de contribuables, pompeusement appelée « retour d’impôt », mais en fait tout simplement imprimés puisque ce montant ne figure pas dans le budget voté par le congrès. Soit un réel déficit de 850 milliards pour l’exercice en cours.
Enfin, le taux de chômage vient de passer en un seul mois de 5% à 5,5%. Il est tout à fait probable que Bernanke connaissait ce chiffre lorsqu’il a prononcé son discours. Cette nouvelle désillusion sur la reprise économique attendue, ajoutée à la mauvaise nouvelle constituée par la nécessaire recapitalisation de Lehman Brothers à hauteur de 10 milliards de dollars, qui met à bas tous les espoirs de voir prochainement la crise des subprimes se terminer, a vraisemblablement précipité l’initiative de l’administration étasunienne. Une action insuffisamment mûrie.
Le second commentaire a pour objet de souligner que, si le prix du pétrole est en hausse constante, c’est parce que le dollar baisse, et ceci pour deux raisons :
La première est que le prix du pétrole étant côté en dollar, et celui-ci baissant d’une manière continue, les producteurs de pétrole augmentent tout simplement leurs prix pour conserver leurs revenus en dollars constants. C’est donc parfaitement logique.
La seconde raison, souvent invoquée parce qu’elle fait plaisir aux détracteurs du « capitalisme et des riches », est la spéculation. Mais la véritable cause de cette spéculation est par contre passée sous silence. Elle résulte du fait que, la valeur du dollar baissant inexorablement, les investisseurs ont le souci de conserver la valeur de leurs capitaux disponibles pour ne pas la voir drastiquement réduite comme une peau de chagrin sous l’effet de cette baisse continue. Un bon moyen pour cela consiste à acheter à terme [6 mois, 9 mois, un an, voire davantage] des matières premières et notamment du pétrole, à la valeur actuelle du dollar, pour les revendre beaucoup plus tard quand le dollar aura cessé de baisser. Cette spéculation consiste donc surtout en une prise d’assurance contre la détérioration de la monnaie des É-U. Si Bernanke parvenait à stabiliser celle-ci, cette spéculation conjoncturelle cesserait immédiatement. Une stabilisation est cependant assez improbable à court et moyen terme, compte tenu de l’incessante croissance du double déficit du pays [budget de l'État et balance commerciale].
Mais ce que Bernanke s’est bien gardé de dire, c’est que le monde des affaires à l’extérieur des Etats-Unis fuit à présent le dollar. Depuis plusieurs mois, sitôt gagnés les dollars sont maintenant troqués contre des devises plus stables, et notamment contre des euros. La preuve de ce mouvement est fournie par l’évolution de la structure des réserves mondiales de change des banques centrales. La part du dollar dans ces réserves est passée de 72,6 % en 2001 à 63,9 % fin 2007, soit une régression de 12 %. Pendant la même période, la part de l’euro est passée de 17 % à 26,5 %, soit une progression de 55,6 %. Le rapport de leurs parts est donc passé de 1/4,27 à 1/2,41 en sept ans. On est donc encore loin de l’égalité, mais la rapidité de cette convergence s’est accélérée depuis deux ans.
L’allusion à une prétendue lutte contre l’inflation n’est donc probablement qu’un faux-nez destiné à dissimuler la vraie stratégie de l’administration des É-U, qui est de redorer le blason du dollar aux yeux des autres banques centrales du monde, et des grandes multinationales comme les pétroliers. Pour le moment, cette rapide disparition de la position hégémonique du dollar constitue en effet une bien plus grande préoccupation que celle de l’inflation. Ce qui ne veut pas dire que celle-ci n’est pas belle et bien en train de ronger le pouvoir de consommation de la classe moyenne étasunienne.
Pour les É-U, il est devenu de la plus haute importance d’arrêter à tout prix l’hémorragie qui érode inexorablement le privilège qu’ils possèdent depuis le traité de Bretton Woods de 1944, et qui consiste à pouvoir émettre continuellement de la monnaie papier en toute impunité. C’est cette arme prodigieuse qui permit aux É-U, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, de mener la croissance économique qu’ils connurent, notamment en leur permettant d’offrir à leur industrie des taux d’intérêt beaucoup plus bas que tous les autres pays du monde. Là se trouve en effet l’explication du développement qui fit l’admiration du monde, et non un mythique savoir faire, aujourd’hui pris en défaut.
Toujours est-il que les conséquences du discours de Bernanke ne se sont pas fait attendre. Le dollar remontait de 0,6439 € le 2 juin à 0,6482 € le 4, l’or chutait de 880 $ le 2 juin à 863 $ le 5, et le pétrole de 127 $ le 2 juin à 122 $ le 4. L’opinion étasunienne exultait et Bernanke prenait figure de héros national, à l’égal de son génial prédécesseur, Allan Greenspan.
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Mais le second événement, survenu deux jours plus tard, le jeudi 5 juin, devait faire déchanter l’Amérique, comme un coup de tonnerre nullement attendu, dans un ciel d’azur: Jean-Claude Trichet venait de boucler le piège du dollar.
À l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE qui venait de laisser intact le taux directeur de 4 %, le Président laissait négligemment entendre à la presse attentive : « Il n’est pas exclu que nous décidions de bouger sur nos taux à la prochaine réunion pour assurer l’ancrage solide des anticipations d’inflation ». Et il ajoutait, comme pour retenir son propos : « Une légère hausse de taux est possible, mais pas certaine. »
À première vue, sa position sur l’inflation semble donc identique à celle de Bernanke. Mais elle diffère d’elle cependant sur un point majeur : les É-U sont dans le trou et l’Europe ne l’est pas. L’inflation est incontestablement aux portes de l’Europe, mais cette dernière n’a qu’un endettement très faible par rapport à celui des É-U, et son activité économique est stable alors que celle des É-U vacille.
Par conséquent, remonter le taux d’intérêt de la BCE, ne serait-ce que de 0,25, soit à 4,25 %, c’est contraindre Bernanke à un effort beaucoup plus important que celui qu’il comptait faire. Pour être tout à fait méchant, les paroles de Trichet peuvent se traduire de la façon suivante, parlant à Bernanke : « Reste à 2 %, sinon je monte à 4,25 %…. en attendant mieux ». C’est en quelque sorte l’empêcher de se sortir d’affaires sans faire de sacrifices, qui ne sont pas à sa portée.
Après cette petite phrase malicieuse, le dollar tombait de 0,6482 € le 4 juin à 0,6338 € le 6, l’or remontait de 881 $ le 5 juin à 903 € le 6, et le pétrole de 122 $ le 4 juin à 138 $ le 6, dans le sillage de la baisse du dollar. Les points marqués initialement par Bernanke les 4 et 5 juin étaient ainsi reperdus, et au-delà.
L’effet de la petite phrase de Trichet avait donc été largement plus important que celui de Bernanke deux jours avant, mais de sens contraire.
Il est possible d’interpréter la position de la BCE de la façon suivante : la FED a empoisonné le marché financier de la planète depuis presque une décennie en inondant le marché monétaire de liquidités dans des proportions scandaleuses, pour pouvoir plastronner avec une économie apparemment luxuriante. Qu’elle commence donc à payer ses dettes avant de recommencer son manège ! Remonter le taux de la FED, éventuellement au niveau de la BCE en quelques mois, ce serait en effet faire à nouveau du dollar un aspirateur à capitaux pour boucher les trous du budget des É-U, et/ou continuer de rembourser des impôts aux plus riches entreprises de la planète. Ce serait un peu trop facile ! Mais la BCE vient de montrer qu’elle n’était pas dupe du stratagème de Bernanke. Actuellement, c’est en Europe que les capitaux affluent, et il convient que les choses restent ainsi pour que la planète ne soit plus menacée de faillite.
En se positionnant ainsi, comme une sorte de gendarme des marchés financiers mondiaux, la BCE protège la planète d’une future crise nettement plus importante encore que celle qu’elle est en train de traverser en raison de l’irresponsabilité égocentrique des É-U.
Comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plusieurs mois, l’euro se trouve donc naturellement sur la voie de remplacer le dollar comme principale monnaie de réserve internationale, et Jean-Claude Trichet joue un rôle actif dans cette évolution macroéconomique mondiale. Pour le bien de l’économie de la planète.
***
Toute cette information ne serait pas complète, si je ne rappelais les propos du président russe Dmitri Medvedev du samedi 7 juin au Forum économique annuel de Saint-Pétersbourg. Après avoir imputé la crise financière mondiale aux Etats-Unis : « Quelle que soit l’importance du marché américain, quelle que soit la force du système financier américain, ils ne peuvent pas se substituer au marché financier mondial ni au marché des matières premières », il ajouta :
« Je propose d’organiser une conférence internationale représentative avec les patrons des plus importantes sociétés financières et des analystes réputés (…) dès cette année. Cette tribune pourrait devenir permanente. »
C’est dire à quel point les problèmes économiques actuels se situent maintenant à l’échelle de la planète, et qu’il est urgent de mettre fin à l’hégémonie financière américaine en la remplaçant par une concertation institutionnelle planétaire.
© André Serra
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Économie, tags: BCE, crise, dollar, Etats-Unis, euro, inflation, interet, monnaie, taux, Trichet
Depuis l’explosion de la crise des subprimes aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde, à l’été 2007, et surtout la descente en spirale du taux d’intérêt interbancaire de la Fed de 5,25% à 2% il y a huit jours, tous les milieux financiers guettent avec obstination les réactions de la BCE, s’attendant à tout instant à une réplique parallèle de Jean-Claude Trichet et de ses collègues. En vain.
L’équipe de la BCE s’accroche à une seule stratégie apparente, la lutte contre une inflation en cours de potentialisation sous la montée des prix des matières premières et notamment du pétrole. Elle justifie son apparent désintérêt de la conjoncture difficile de l’économie européenne par le fait que la situation des entreprises est saine, et que la stabilité des prix conditionne un passage réussi de la crise financière actuellement traversée par l’économie mondiale.
Les récentes statistiques semblent confirmer la justesse de ce raisonnement. Le 15 mai, on apprenait que la croissance allemande avait atteint 1,5% au premier trimestre 2008 (soit 6% en rythme annuel) contre 0,3% au quatrième trimestre 2007, soit le double des prévisions des économistes. C’est dire à quel point les évaluations de ceux-ci doivent être considérées avec une certaine suspicion. Estimation n’est pas vérité.
Dans le même sens, l’estimation de la croissance de 2007 pour la France s’est transformée de 1,9% prévisionnel en 2,2% dans son résultat définitif. De surcroît, ce serait les investissements des entreprises qui auraient entraîné cette embellie, et non la consommation, dans un processus combien plus positif ! Parallèlement, l’endettement des particuliers européens se serait globalement réduit au cours de cette période en raison d’un moindre recours au crédit. Évolution encourageante, diamétralement opposée à celle de l’économie étasunienne.
En cherchant à accélérer la consommation intérieure des É-U au moyen de la réduction de son taux de base interbancaire, la Fed provoque en effet simultanément une augmentation des tensions inflationnistes ainsi qu’un gonflement inquiétant de la bulle d’endettement des particuliers, bulle qui éclatera à son tour dans les mois qui viennent, dans la foulée de celle des subprimes.
On peut trouver dans ces événements la confirmation de la sagesse manifestée par les autorités de la Banque Centrale Européenne, laquelle a privilégié la défense de la monnaie à l’aventure d’une création monétaire ininterrompue qu’aurait immanquablement provoquée un abaissement du taux d’intérêt dans la zone euro. En agissant ainsi, la BCE a protégé le pouvoir d’achat de la monnaie européenne à l’intérieur de la zone euro. Même si certaines augmentations de prix ont été constatées pour certains produits, celles des coûts de matières premières, dont le pétrole, ont été bien moindres pour les européens que pour les étasuniens, dotés d’une devise en forte régression du fait de la baisse du taux d’intérêt de la FED.
Pour souligner le décrochage progressif de l’économie étasunienne par rapport à l’économie européenne, un autre élément est à prendre en considération, celui des injections de liquidités par les banques centrales dans le système bancaire. En dépit des apparences, il ne s’agit pas des mêmes processus aux É-U et en Europe.
Aux É-U, ces nouvelles liquidités représentaient une création monétaire pure, au moyen de la planche à billets, car les réserves monétaires de la Fed étaient pratiquement inexistantes, sur fond d’un déficit budgétaire de l’État annoncé à 38% cette année et d’un déficit commercial récurrent, le tout ajouté à un déficit antérieur cumulé représentant plusieurs années de PNB. Dans cette aide au système bancaire du pays, il s’agissait donc d’une monnaie de singe, et son important volume ne pourra qu’affaiblir la tenue du dollar au cours des mois qui viennent, tout en renforçant les tensions inflationnistes nées de la hausse des matières premières, et en particulier de celle du pétrole.
L’Europe disposant au contraire de réserves importantes en devises, les injections de liquidités dans le système bancaire européen put au contraire se faire avec facilité, et n’entraînera que très peu d’effets inflationnistes.
Tout n’est cependant pas rose en Europe, et la vague stagflationniste qui naît actuellement aux É-U aura nécessairement des effets en Europe au cours de l’année qui vient. Cependant, grâce à l’action courageuse de la BCE et de son président, Jean-Claude Trichet, et en dépit des critiques acerbes qui leur ont été adressées par de nombreux responsables politiques, dont le président français Nicolas Sarkozy, l’Europe peut espérer passer ce prochain cap dans de meilleures conditions que les É-U ou la Grande-Bretagne.
Un aspect important de la comparaison des attitudes des deux banques centrales, BCE et FED, réside dans la différence entre les messages qu’elles ont adressés à leurs économies respectives. Un changement de taux d’intérêt de base est précisément un message en soi, adressé tant aux entreprises qu’aux particuliers [lire à ce sujet l’article de Pascal Salin publié le 14 octobre 2007 dans le Figaro].
De janvier 2001 à juin 2004, soit en 40 mois, la FED a fait varier son taux d’intérêt de base de 6,5% à 1%, adressant ainsi à l’économie les messages suivants : le taux d’intérêt de l’argent est une composante élastique de l’économie. Qu’il monte ou qu’il baisse, cela n‘a aucune importance. Si les citoyens ont besoin de consommer et n’ont pas d’argent disponible, aucun problème, la FED peut en fabriquer selon les besoins. Elle n’hésite pas à prêter aux banques au taux de 1% quand celui de l’inflation est de 2,5%, soit une véritable distribution gratuite de dollars. L’argent n’a plus vraiment de prix, seule compte la consommation, même si les produits achetés viennent de l’étranger. Les États-Unis sont tellement puissants qu’ils sont le seul pays de la planète à pouvoir fabriquer de la monnaie en toute impunité depuis les accords de Bretton Woods signés en 1944. Ces messages sont très clairs et directement responsables du montage financier des subprimes.
Et puis brusquement, de juillet 2004 à juin 2006, changement de décor, le taux d’intérêt repart à la hausse pour aboutir à 5,25% où il culmine sur l’éclatement d’une bulle astronomique jetant sur le trottoir des dizaines de milliers de familles dont on reprend la maison pour défaut de paiement. Mais les messages continuent dans la même veine : les banques étasuniennes sont proches de la faillite ? Qu’à cela ne tienne ! Tiens, voilà des liquidités, et si vous en voulez d’autres, vous n’avez qu’à demander. Quant aux sans-logis, Dieu les a punis de leur naïveté. Ils l’ont bien cherché !
Ne paniquons pas, les messages de la FED continuent ! Retour en six mois à un taux d’intérêt de 2%, en dépit d’une inflation passée à 3,6%. Consommez maintenant !
Pendant ce temps, une BCE décriée par tous maintient l’Europe sur une ligne de stabilité (relative) des prix. Début 2006, son taux directeur est de 2,25% et passe à 2,50% en mars, 2,75% en juin, 3% en août, 3,25% en octobre, 3,50% en décembre, 3,75% en mars 2007. Il est finalement porté à 4% en juin 2007, et est resté à ce taux depuis. On peut admirer ce long glissement de 1,75% en deux ans par rapport aux dents de scie désordonnées du dollar. À chaque nouvelle petite touche, le même message passe : le danger de l’inflation se maintient en s’accroissant lentement. Aucun effet de panique et le cours de l’euro s’accroît progressivement dans le même temps sans à-coup notable. Les entreprises et les particuliers en comprennent le message et agissent en conséquence, même si un certain agacement se manifeste devant cette lente progression. L’euro prouve ainsi sa stabilité, et par là, sa vocation à devenir LA monnaie internationale par excellence, car la mission d’une telle monnaie, appelée à soutenir une économie de plus en plus mondialisée, consiste précisément à maintenir fermement la valeur d’achat de son unité, pour la meilleure régularité possible des transactions internationales.
***
Nous y voilà ! Comme je le soupçonnais déjà dans un précédent article intitulé “Jean-Claude Trichet a raison”, la stratégie actuelle de la BCE semble destinée à offrir au monde une monnaie stable et efficace pour le règlement des transactions internationales, en remplacement du dollar, devise actuellement en perdition, seulement soutenue par une mystique historique dont le substrat est devenu largement obsolète. Dans ce précédent article, j’énumérais un certain nombre d’initiatives prises par des entreprises, des pays et des institutions, pour utiliser l’euro de manière de plus en plus générale.
Il est certain que dans une conjoncture politique mondiale lourde de tensions stratégiques et économiques, il n’est pas possible qu’une initiative de cette taille puisse être proposée de but en blanc par une autorité politique nationale. Tout le monde y pense, mais personne n’ose en parler. La classe politique attend sagement la suite du dépérissement du dinosaure impérial, dont on craint les convulsions.
Le remplacement du dollar se fera donc très lentement, au niveau de l’économie d’entreprise, propulsée par le bouche-à-oreille. Combien de temps cela prendra-t-il pour qu’une partie significative du commerce soit traitée en euros ? Personne ne peut actuellement le dire. Mais en attendant, Jean-Claude Trichet et son équipe continueront sans doute à veiller au maintien de l’euro dans son statut d’alternative crédible au dollar : stabilité, dosage dans la conduite de la politique du crédit, concertation avec les autres banques centrales, sérieux et discipline, toutes qualités destinées à forcer le respect des grands de ce monde, et surtout des nouveaux (BRIC).
Enfin, sous-jacent à cet effort, on constatera sans doute un renforcement progressif de l’unité européenne, et l’adaptation continue de celle-ci aux profonds changements du monde.
© André Serra - http://www.andreserra.blogauteurs.net/blog/
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Réflexion, Économie, tags: change, crédit, déficit, dette, dollar, Etats-Unis, fed, hégémonie, inflation, taux d’intérêt
L’économie des États-Unis prend de plus en plus la forme d’une peau de chagrin, car elle rétrécit à vue d’œil. Il devient donc impératif que le gouvernement de ce pays bouge, et qu’il trouve des solutions rapides et efficaces pour redresser la barre. Mais peut-il en trouver et les appliquer ? En existe-t-il seulement une ?
George Bush et Henry Paulson, son secrétariat au trésor, renouvellent de temps à autre leur proclamation pour un dollar fort, mais cela ne l’empêche pas de baisser continuellement. Il ne faut pas en effet se leurrer sur sa bonne tenue apparente, car elle est essentiellement due aux apports des fonds souverains aux banques étasuniennes en difficulté : quelques dizaines de milliards de dollars. Cet effet factice une fois passé, la tendance lourde du dollar à la baisse se manifestera à nouveau.
D’ailleurs Bernanke, le président de la FED, se garde bien de tout pronostic à ce sujet. Il sait en effet que des deux stratégies qui s’offrent à lui, aucune n’est satisfaisante :
— augmenter les taux d’intérêt pour juguler l’inflation qui progresse. Bernanke voit bien que le prix des matières premières ne cesse de monter, tant en raison de la croissance continue des pays émergents que de l’augmentation des coûts d’accès au pétrole. Une augmentation des taux d’intérêt serait donc la bienvenue pour modérer cette inflation, ainsi que pour rendre plus attrayants les placements en dollars de capitaux étrangers, indispensables pour boucher les trous des deux énormes déficits jumeaux du pays, ceux du budget de l’État et du commerce extérieur. Cela permettrait aussi de freiner la chute du dollar et de reprendre un peu de terrain à l’euro.
Mais augmenter les taux d’intérêt, c’est aussi freiner les investissements nécessaires pour soutenir l’emploi qui s’étiole, accroître la productivité et réduire la consommation, laquelle a tellement besoin de crédit en raison de l’endettement délirant de la population et de la baisse de ses revenus.
— mais si, au contraire, la FED baissait le coût du crédit pour relancer la production comme la consommation, alors l’afflux des capitaux étrangers se tarirait inévitablement. Le cours du dollar verrait sa baisse s’accélérer, renchérissant ainsi le coût des produits importés et notamment le précieux pétrole. Si seulement les Chinois voulaient bien augmenter leur taux de change ! Mais ils s’entêtent à ne le faire qu’au compte-goutte, ce qui renforce la tendance des entreprises étasuniennes à se délocaliser selon un flux qui ne cesse de s’enfler, vidant progressivement le pays de sa substance, c’est-à-dire le privant de sa capacité à résister à la crise.
Que le taux d’intérêt augmente ou baisse, les É-U se trouvent donc coincés dans un garrot financier dont ils ne peuvent se débarrasser. À moins que…
À moins qu’ils ne comprennent enfin que leur hégémonie leur coûte trop cher, et qu’ils ne se débarrassent d’un fatras de dépenses qui siphonnent leurs forces vives. Il leur faudrait ainsi renoncer à leur présence militaire un peu partout dans le monde en d’innombrables bases. Supprimer aussi leurs nouvelles fabrications de guerre, seul résidu notable de leur industrie en déroute, mais d’une utilité bien discutable compte tenu de leur supériorité militaire actuelle, si ce n’est pour limiter la croissance du chômage qui vient de redémarrer chez eux, faute d’autres productions plus utiles, désormais réalisées au-delà de l’océan pacifique.
Mais ce serait mal connaître les Étasuniens que de les croire capables d’une telle humilité et d’un tel réalisme. Il leur est tout à fait impossible de comprendre que leur déclin est à leur porte, et plus encore d’accepter la perte de l’hégémonie dont ils jouissent depuis tant d’années.
Alors pourquoi ces extraordinaires dépenses militaires ?
Ne seront-ils pas tentés, dans une manœuvre désespérée, de reprendre leur destin en main en envahissant des zones stratégiques comme le Moyen-Orient (Syrie et Liban compris, fermant le pont Israël-Irak), mais aussi le Caucase (la Géorgie est actuellement présidée par Mikheil Saakachvili, fermement pro-américain et candidat à l’OTAN), le Pakistan, verrou possible à revers de l’Iran et de l’Afghanistan, et les cinq républiques musulmanes entre Caspienne et Chine, coin pétrolier et gazier entre Chine et Russie. Les É-U y possèdent des bases militaires depuis le 11 septembre 2000, susceptibles de constituer des têtes de pont efficaces pour l’exécution d’une telle stratégie.
Au travers du Pakistan, les É-U aimeraient bien pouvoir également contrôler le port en eau profonde que la Chine y a construit sur la mer d’Oman pour son approvisionnement en pétrole, dans le but d’éviter le détroit de Malacca, sous le contrôle actuel des escadres étasuniennes. Il y a un précédent : par ce moyen, les É-U ont bloqué l’approvisionnement en pétrole du Japon en 1941 pour stopper son expansion militaire en Asie.
On sait bien que les É-U ne possèdent pratiquement pas de troupes terrestres, mais leur état-major n’a pas encore totalement abandonné sa stratégie de destruction massive par voie aérienne, précédant une occupation légère du terrain associée à une subversion dollarisée des élites locales.
Leur visée serait ainsi stratégiquement double : étouffer la croissance exponentielle de la Chine qui rongent leur économie jusqu’à l’os, puis rétablir l’empire universel du dollar, actuellement en dégénérescence cancéreuse rapide, en l’imposant par la crainte à une Europe sans muscles, à une Russie revancharde, mais encore militairement faible, ainsi qu’à une Chine affamée par un blocus terrestre et maritime.
Ce n’est là qu’une hypothèse, un peu théâtrale, mais si elle devait voir le jour, sous cette forme ou sous une autre, ce serait le Stalingrad des É-U. Eux ne le savent pas, mais Hitler non plus ne l’avait pas prévu, et pourtant il y est allé.
Bon vent pour tous !
©André Serra
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Le point tournant
Les premières années du nouveau siècle ont montré une lente érosion de la valeur du dollar, accompagnée de la progression rapide de l’endettement extérieur de ce grand pays. Simultanément, une diminution assez rapide de son industrialisation se poursuivait au profit de pays étrangers, qui lui procurent à présent tous les biens qu’ils produisaient auparavant sur leur sol. Leurs prix, bien meilleur marché, leur permettent de ne pas augmenter les salaires de leur population. Sa croissance économique faisait jusqu’ici l’admiration du monde entier, mais elle était essentiellement assise sur un extraordinaire boum immobilier généré par des taux d’intérêt inférieurs au taux de détérioration de la monnaie, et s‘accompagnait de la disparition à peu près totale de l’épargne nationale. Tout cela sur fond d’aventurisme guerrier coûteux et sans grand intérêt.
À partir de 2004, des signes d’essoufflement de cette croissance apparurent. Toutes les familles ayant les moyens de posséder une maison neuve l’avaient faite construire, et l’immense capacité financière qui en avaient assumé la réalisation se trouva sans emploi, et commença à être rongée par l’inflation. Les établissements financiers du pays allaient commencer à perdre de l’argent, ce qui constitue un péché majeur au pays de l’oncle Sam.
Ils songèrent alors à toutes ces familles insolvables selon les normes bancaires, qui n’avaient pu accéder à la propriété, faute de crédit, et pensèrent qu’il y avait sans doute là une nouvelle poche de croissance sur laquelle ils pourraient poser leurs derricks financiers.
Leur esprit entreprenant et imaginatif conçurent alors un dispositif financier génial, et qu’ils pensaient sans risque, du moins pour eux, connu sous le non de « subprime ». Ce dispositif consistait à proposer aux familles impécunieuses deux ou trois années de prêt à faible taux, pour rendre supportables les échéances de cette première période, et de rétablir ensuite des échéances normales à taux variable, tenant compte, bien entendu, du risque supérieur encouru par le prêteur. L’argument pour conclure ces contrats était simple : la valeur des maisons croissant depuis plusieurs années à un taux annuel de l’ordre de 15%, à la fin de la période d’échéances faibles les futurs propriétaires seraient sans aucun doute en mesure, soit d’honorer les nouvelles échéances, soit encore de ré hypothéquer leur bien à partir d’une valeur bien supérieure, soit encore de le vendre avec un beau profit. Au pire, l’établissement prêteur saisirait la maison et c’est lui qui réaliserait un beau profit.
Mais pour que ce montage astucieux réussisse, il était indispensable que deux conditions soient remplies. Il fallait d’abord que la hausse du prix des maisons continue au même rythme que celui que l’on connaissait, et qu’ensuite les taux d’intérêt restent également au même niveau. Autrement dit, il fallait que le présent soit éternel.
Malheureusement, les calculs des groupes financiers lancés dans ces transactions, qui joignaient une extrême naïveté à un sens aigu de l’escroquerie, se révélèrent peu réalistes au contact de l’économie réelle. Aucune de ces conditions ne fut remplie. Le prix des maisons se stabilisa puis se mit à décroître, à mesure que les taux d’intérêt se mirent, eux, à croître. La fin de la période des échéances faibles des premières subprimes arriva, et la réalité des lois économiques réapparut sous la forme des premières échéances fortes impayées et des premières procédures de saisies. Le mouvement s’amplifia au fil des mois et…
Le marché des subprimes débouche sur une crise financière de grande ampleur
Le déclenchement de cette crise a été provoqué par la hausse rapide du taux d’intérêt de base, porté par la FED de 1% à 5,25% entre 2004 et 2006 pour lutter contre une inflation naissante, mais surtout pour protéger le dollar, de plus en plus menacé par l’alourdissement considérable des dettes extérieures du pays. Les hypothèques ayant été consenties sur la base de taux variables à partir de la deuxième ou troisième année des prêts, il est devenu brusquement impossible aux propriétaires peu argentés de faire face à cette hausse rapide de leurs échéances.
Le nombre de maisons, et donc de familles concernées, serait de l’ordre de 3 millions. Déjà, au 24 août 2007, 1.268.525 défauts de paiements avaient été constatés par un site spécialisé dans l’immobilier. Mais ces défauts de paiement ne portent encore que sur les plus anciennes hypothèques de subprimes. Si on se base sur une valeur moyenne de ces propriétés de 250.000 dollars à la date de ces contrats, c’est donc un montant de 750 milliards de dollars qui est en question, et non 400 comme les milieux officiels des É-U tentent de l’accréditer, ce qui constituerait déjà une impasse fort honorable pour les moyens de plus en plus limités de ce pays.
Pour le moment les propriétés déjà saisies par les prêteurs sont invendables à leurs prix d’achats en raison de la forte baisse des prix. Les établissements financiers en cause essaient donc de les conserver pour des jours meilleurs. Mais on sait que dans la plupart des régions du pays, un grand nombre sont maintenant squattées par des sans-abris, lesquels utilisent tout ce qu’ils trouvent de combustible dans ces maisons pour se chauffer ou faire leur cuisine. La valeur de ces maisons risque donc de baisser très rapidement en-deça des prix du marché.
Mais ce n’est pas tout. Les contrats à subprimes ont été en effet soigneusement mixés avec d’autres créances plus saines pour créer de nouveaux véhicules de placements financiers par ce qu’ont a appelé des opérations de titrisation. Mais la composition des titres ainsi créés n’étaient pas communiquée aux acheteurs, et personne n’est plus capable d’établir leur contenue avec précision aujourd’hui. Ils ont été revendus à l’ensemble des établissements du secteur financier, notamment aux banques de détail, et souvent revendus à nouveau par celles-ci à des investisseurs particuliers.
Ce n’est donc plus seulement la partie « subprime » d’un titre qui est considérée comme suspecte, puisqu’on ne connaît pas la proportion qu’elle occupe dans sa valeur, mais sa totalité, soit sur un montant qui peut être le double, le triple ou même davantage encore de la valeur de sa seule partie « subprime ». Cette considération permet de comprendre pourquoi cette crise est systémique et puisse entraîner la paralysie de l’ensemble des transactions interbancaires pratiquement interrompues, et pas seulement les mouvements typiquement « subprime ». Or, sans ces flux financiers l’économie ne peut fonctionner. Elle est paralysée et en état de choc .
L’ensemble du système financier des Etats-Unis est donc à terre, et pour longtemps. Même la valeur des saisies déjà effectuées pour non-paiement des échéances, s’est révélée inférieure à celle des crédits consentis, le prix moyen de ces maisons ayant chuté de 20 à 30% depuis les premières difficultés rencontrées, dès le début de 2007.
© André Serra [fin de la 1ère partie]
Voir la 2ème partie.
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Les rustines de la FED
Les atermoiements de la FED [le Federal Reserve System] depuis les premiers mois de 2007 faisaient craindre le pire. Le statu quo monétaire était devenu impossible. La FED se mit alors à louvoyer, se sentant prisonnière d’un double risque contradictoire . D’une part, celui d’une inflation croissante provoquée par la baisse continue du dollar sous la pression de l’endettement croissant du pays, associée à la hausse persistante des matières premières. D’autre part, celui de l’inévitable chute de la croissance artificielle de l’économie, du fait de l’arrivée à son terme du traitement de perfusion de dollars administré par Greenspan depuis 2001, pour faire face à l’effondrement du marché des valeurs technologiques. En voulant éviter Charybde, les Etats-Unis étaient tombés dans Scylla !
Pour arrêter l’emballement de la planche à billets qui alimentait le marché immobilier par le biais de taux d’intérêt exagérément favorables, et celui de la baisse subséquente du dollar, il lui aurait fallu monter les taux au moins jusqu’à 6%, et peut-être au-delà. Au contraire de cela, la FED s’est arrêtée à 5.25%, avant de redescendre en catastrophe à 3% en moins de deux semaines, pour tenter d’endiguer la crise financière impulsée par les défauts de paiement des emprunteurs à subprimes :13% d’échéances impayées par les emprunteurs, 10% par les autres acquéreurs d’immeubles, et envol des défauts de paiement des cartes de crédit !
Pour empêcher la décroissance de l’économie qui aurait naturellement résultée de l’arrêt de l’immobilier, dont la fin du cycle n’avait été retardé que par le subterfuge financier des subprimes, il aurait fallu que la FED pratique une hausse de taux plus progressive, passant de 1% à 2 ou 3%, mais dans ce cas la situation économique n’aurait évité, ni une inflation galopante, ni un minimum de déflation. D’où la difficulté de choisir l’impasse la moins funeste !
Au lieu de cela, n’étant pas parvenu à choisir le gouffre d’une inflation débridée ou celui d’une sévère décroissance, les États-Unis voguent actuellement vers la stagflation, le pire des deux mondes, c’est-à-dire à la fois l’inflation et la déflation. Le tout avec, en toile de fond, la pression d’un endettement désormais impossible à résorber autrement que par un effondrement de la valeur du dollar, ce qui fait peur à tout le monde, mais semble inévitable à court terme. En somme, la même catastrophe traversée par l’Allemagne pendant la République de Weimar en 1923, mais pour des raisons différentes. Les brouettes pour transporter les dollars-papier ne sont plus très loin ! Leur fabrication pourrait fournir du travail aux futurs chômeurs du dernier empire.
Face à la crise des subprimes impayés, une seule issue : boucher les trous avec des dollars que l’on n’a pas ! Assurer coûte que coûte la liquidité des banques pour éviter la fermeture de leurs guichets, faute d’argent. Des milliers de milliards de dollars offerts aux établissements bancaires, ceux-ci refusant désormais de se faire mutuellement crédit, chacun étant suspecté de posséder ces fameuses créances irrécouvrables dont elles ont elles-mêmes inondé le marché, et dont personne n’est capable, ni d’en faire un inventaire précis, ni de les localiser exactement.
Or, la planche à billets, c’est tout simplement l’inflation qui monte à l’horizon, et le discrédit bancaire communiqué à la monnaie elle-même : le dollar.
L’ombre portée du carry trade
Tout cela est déjà fort préoccupant, mais on a jusqu’ici laissé complètement de côté un autre gouffre dont on ne parle pas encore, celui du carry trade, dont j’ai parlé dans un autre article, « Taux d’intérêt : Jean-Claude Trichet a raison » .
Ces prêts aux pauvres gens ont en effet été le plus souvent réalisés à partir de capitaux que ces mêmes établissements financiers ont eux-mêmes empruntés à des banques étrangères à des taux très bas. À celles du Japon ou de la Suisse par exemple. Ces établissements bénéficiant des taux les plus bas du marché actuellement dans le monde, la différence de taux entre ces emprunts et leur replacement sur le marché étasunien leur a permis de dégager des profits colossaux sans rien faire d’autre que des virements.
Il ne s’agit donc pas seulement pour les banques étasuniennes de renoncer aux importants profits budgétés dans leurs bilans grâce au carry trade, ce qui serait après tout assez moral. Mais surtout de faire face aux importants remboursements des emprunts faits à l’étranger, que les défections des emprunteurs finaux rendent désormais impossibles dans les temps prévus par le montage de cette monumentale opération de subprime articulée sur le carry trade, astuce qui consistait à faire de l’argent, … sans argent.
La difficulté de rembourser ces capitaux se fera jour bientôt, et ne fera qu’augmenter la pression exercée sur le statut de la monnaie des États Unis dans le monde. Ils devront alors laisser la place à un tout autre système monétaire. Peut-être sous la houlette de Nations-Unis remodelés. Dans le monde où nous vivons, il n’est plus possible d’accepter qu’une monnaie nationale domine une humanité de plus en plus globalisée.
© André Serra [fin de la 2ème partie]
Voir la 3ème partie.
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Les rustines de George Bush
Parallèlement aux migraines de la FED, la présidence du pays a le devoir d’empêcher tout développement d’une panique au sein du monde économique, dans l’ombre menaçante de 1929.
Ici encore, une seule solution :?des dollars et encore des dollars, avec le même fournisseur, la planche à billets, puisque le trou du budget de l’État frise encore cette année les 500 milliards de dollars. Pour le Président, ce n’est pas le système bancaire qu’il s’agit de sauver de la faillite, mais 1.300.000 foyers en rupture de paiement de leurs échéances immobilières, en attendant les autres, 1.700.000 sans doute, dont les échéances sont encore à taux réduits car ce sont les emprunteurs les plus récents. On les retrouvera en 2008 et 2009. En les attendant, il faut rapidement saper toute onde de panique qui pourrait naître de cette abomination de tant de monde jeté dans la rue sans ménagement.
La grande Amérique se prépare donc à se voiler à nouveau la face. Comme après Katrina…
Et là, en face de ces 750 milliards neutralisés par les subprimes, mentionnés plus haut, le plan Bush propose un maigre 168 milliards de dollars. Pas du tout, comme on pourrait le croire, pour aider les quelques dizaines de milliers de familles déjà jetées en vrac sur les trottoirs avec leurs meubles, un peu partout dans le pays, mais pour « soutenir » la consommation des particuliers, sans laquelle l’économie étasunienne s’aplatirait en quelques mois sans coup férir.
Alors, pour les expulsés, c’est aux banques prêteuses que l’on demande de surseoir aux saisies, et même de renoncer aux hausses de taux prévus dans les contrats.
Mais les choses ne s’arrêtent pas encore là. Ce n’est pas fini ! Ce merveilleux télescopage financier aboutit aussi au budget de l’État.
Les rustines du budget
Or, sur ces entrefaites, l’infatigable Bush a dévoilé le 4 mars son budget 2009. Qu’y trouve-t-on ?
3.100 milliards de dollars de dépenses, qui ne sont couvertes qu’à 86,87% par les recettes, compte tenu des nouvelles réductions d’impôt, toujours sous prétexte de relance économique. Le déficit prévu est donc de 407 milliards de dollars, soit 13,13% des dépenses et 2,9% du PIB prévu. Sensiblement égal au déficit prévu pour l’exercice 2008 en cours (410 Mds), mais le double de l’exercice 2006 (162 Mds).
L’endettement va donc continuer à un rythme accru et engendrer des tensions inflationnistes additionnelles. Associée à la baisse des taux impulsée par la FED, la baisse du dollar va donc s’accélérer au cours des deux années qui viennent. Et c’est sans compter les conséquences des baisses de taux à venir, que la FED va bien être obligée de pratiquer dans les quelques mois qui viennent, pour amortir un total aplatissement de l’économie.
De plus, un grand nombre de dépenses sociales ont été fortement réduites (celles de la santé et de l’aide sociale), laissant ces dépenses à la charge des États fédéraux, dont les impôts ou l’endettement devront augmenter symétriquement.
Mais le plus curieux, et pas tellement inattendu de la part du Président, est la hausse de 7,5% du budget du Pentagone à 515 milliards, auxquels s’ajouteront 70 milliards supplémentaires hors budget pour les opérations militaires d’Afghanistan et de l’Irak.
Le pays sera donc encore mieux défendu ! Il est vrai qu’il est entouré d’ennemis si puissants, comme chacun sait ! En fait, mon avis est qu’il convient d’examiner l’augmentation des dépenses militaires sous un autre angle. Du fait du déplacement de l’industrie étasunienne dans les pays émergents, à hauteur d’environ 40% de son ancien potentiel, le seul moyen de conserver un minimum d’activité industrielle dans le pays consiste à augmenter la fabrication de matériel militaire, même s’il ne doit servir à rien. On fabriquera donc de nouvelles armes et on mettra au rencart les plus anciennes. Heureusement qu’il est encore interdit à l’industrie de l’armement de se déplacer à l’étranger, sans quoi on pourrait se demander de quoi vivraient les Étasuniens dans les années qui viennent. Peut-être seulement des commissions perçues par les courtiers en bourse et des honoraires des avocats. Sans doute les citoyens de cet empire à la dérive croient-ils que les Chinois et autres contributeurs étrangers continueront encore longtemps à les approvisionner en biens de toutes sortes, en se contentant de recevoir en échange des vignettes vertes imprimées avec la gueule de Washington !
© André Serra
[fin de la 3ème et dernière partie]
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Réflexion, Économie, tags: dollar, Etats-Unis, euro, kennedy, monnaie, or, taux
Un gigantesque tsunami agite la sphère financière du monde en ce moment. On n’a pas encore reçu son meilleur. Sa source a pris naissance aux États-Unis dès le début de la révolution conservatrice américaine du président Reagan, à partir de janvier 1981. Elle s’est élargie progressivement ensuite sous les trois périodes de la famille Bush, malgré la parenthèse Clinton, et a été portée à son paroxysme par les actes irresponsables du gouvernement et de l’administration du dernier Bush, appuyée sur la complicité active de la banque centrale dirigée par Greenspan, depuis 2001. Ce tsunami financier vient de s’abattre sur la société étasunienne avec une violence qui ne fait que débuter, et peut prolonger son action destructrice sur l’ensemble de l’économie mondiale, si les pays les plus concernés ne prennent pas à temps les mesures qui s’imposent. Le monde entier est concerné. Il est confronté à un virage structurel décisif.
Depuis 27 ans, cette lame de fonds est alimentée par un endettement continu des Etats-Unis coupé de brefs répits. Ce comportement dévastateur n’aurait pas été possible sans les accords de Bretton Woods de 1944. Je vais donc les rappeler brièvement.
***
Les accords monétaires de Bretton Woods furent signés après la seconde guerre mondiale, le 22 juillet 1944, par les 44 nations alliées. Celles-ci pensaient alors résoudre les problèmes financiers issus de la guerre et poser les bases d’un système monétaire mondial qui devrait durer longtemps, et qui permettrait de résoudre à l’avenir tous les problèmes de stabilité des changes et de crises monétaires.
Les situations des participants étaient très déséquilibrées. Les nations européennes sortaient de la guerre ruinées et très endettées. Au contraire, les É-U avaient doublé leur production industrielle pendant les cinq années de guerre et possédaient des créances importantes sur leurs alliés, auxquels ils avaient vendu à crédit des quantités faramineuses d’armes et de fournitures de toutes sortes pendant cette période, de laquelle leur pays était sorti indemne de son côté et en pleine possession de ses moyens économiques.
Le dollar apparut donc comme le pôle naturel d’une nouvelle organisation des échanges du monde libre. Il était en effet essentiel que soit assurée une grande stabilité des taux de change, pour ne pas retomber dans une ère de dévaluations compétitives et de protectionnismes douaniers exagérés, que l’on avait connue pendant l’entre-deux-guerres. On se rappelait que c’était cette instabilité et ces pratiques qui avaient entraîné la crise de 1929 d’abord, et la déflation puis le chômage ensuite, jusqu’à la seconde guerre mondiale.
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Bretton_Woods]
Les principales décisions prises à Bretton Woods furent les suivantes :
— abandon de l’étalon or , en vigueur jusque-là en tant que référence monétaire commune. Jusque là, le prix de ce métal avait paru suffisamment indépendant des États pour pouvoir assurer une certaine stabilité des changes. On lui reprochait cependant son insuffisante élasticité, résultant d’une production à croissance lente, car elle maintenait la masse des liquidités monétaires entre des limites étroites qui ne permettaient pas de faire face aux périodes de récession, non plus qu’aux phases de croissance rapide. On lui attribuait d’ailleurs une part de la responsabilité de la crise de 1929.
— étant donné la place dominante qu’il occupait à cette époque dans le commerce international, le dollar devenait la référence de toutes les autres monnaies, lui-même étant rattaché à l’or , de manière à pouvoir introduire une certaine élasticité dans le système. En 1934, sa valeur avait été fixée par Roosevelt à 35$ l’once d’or. Elle pouvait cependant varier en fonction des nécessités. Mais, en 1961, Kennedy prit l’engagement solennel, tout à fait inconsidéré, de ne pas toucher à cette parité. Cette décision revenait à paralyser le nouveau système comme l’avait fait l’or lui-même, son prédécesseur, en entraînant le blocage des échanges internationaux dans le cas d’une inflation liée, par exemple, à la fluctuation naturelle du prix des matières premières. Mais au moins jusque-là, le rôle des É-U avait-il été véritablement international et leur responsabilité parfaitement assurée.
Mais, le fait d’assumer ce rôle donna aux É-U la possibilité d’émettre autant de quantité de dollars qu’ils le désiraient, puisque chaque dollar imprimé les enrichissait d’un trente-cinquième d’once d’or en toute quiétude, sans que la valeur de leur monnaie en souffre par rapport aux autres monnaies. Le rapport de celles-ci avec le dollar restait donc le même. Tant que les gouvernements des États-Unis respectèrent un minimum d’éthique à cet égard, tout allait bien, mais lorsqu’ils se mirent à outrepasser largement cette retenue, le système prit un biais dangereux qu’ils sont actuellement en train de payer.
Cette propriété du système de Bretton Woods leur permettait en effet deux choses :
- de financer leurs déficits budgétaires sans conséquences économiques internes,
- de baisser les taux d’intérêt du crédit, sans que la valeur de leur monnaie en soit affectée.
Ils comprirent très vite qu’ils avaient réussi à placer entre leurs mains une fort puissante méthode susceptible d’entraîner une croissance rapide de leur économie.
- D’une part , la possibilité de financer le budget de l’État par la création monétaire, au moins partiellement, leur permit de pratiquer une politique fiscale très légèr e , avantageant ainsi outrageusement leur industrie au détriment de celles des autres pays, qui ne bénéficiaient pas du même privilège. Les É-U jouirent donc, depuis 1944, d’une prééminence qui s’apparentait à celle d’un suzerain du Moyen Âge sur ses vassaux féodaux.
- D’autre part , la possibilité de pratiquer des taux d’intérêt très bas leur permettait des investissements industriels peu coûteux, tout en exportant indirectement dans les autres pays l’inflation qu’ils créaient ainsi chez eux sans risques. Au surplus, cette inflation avait l’avantage de dévaluer l’endettement qu’ils contractaient de façon continue tout au long de cette période avec les pays qui possédaient d’importants excédents commerciaux vis-à-vis d’eux, comme le Japon et l’Allemagne, les dépouillant ainsi du fruit de leur travail sans qu’ils n’aient rien à dire, et peut-être même sans qu’ils s’en aperçoivent.
Cette « astuce » fut cependant éventée par Jacques Rueff, le très compétent conseiller financier du général De Gaulle. Fort logiquement, ce dernier demanda alors aux É-U le paiement en or des excédents commerciaux que la France dégageait de ses échanges avec eux. La France y gagna beaucoup, car le dollar avait alors une valeur réelle considérablement plus faible [facteur de 2,2] que celle, toute théorique de 35$ l’once d’or, que Kennedy s’était imprudemment engagé à maintenir devant le Congrès contre vents et marée en 1961. Il avait été lui-même victime de l’illusion entretenue aux É-U depuis 1944, que le dollar s’identifiait à l’or, et dans ce pays où les croyances métaphysiques se créent facilement, cette illusion était devenue peu à peu l’un des facteurs de l’idéologie nationale. Leur hégémonie monétaire s’était peu à peu transformé en une réalité divine, éternelle. À cette époque déjà, les Étasuniens pensaient que leur « empire » était fait pour rester. Leur méconnaissance et leur désintérêt de l’histoire du monde allait bientôt leur jouer des tours.
On peut ainsi constater, dans ce domaine de la monnaie, l’un des nombreux effets négatifs pervers du sentiment pathologique de supériorité que le peuple étasunien entretient depuis la seconde guerre mondiale. Encore pourrait-on d’ailleurs faire remonter cette disposition d’esprit à celui des voyageurs du « Mayflower ». Rien ne se crée, tout se transforme !
Du fait de l’inflation monétaire irresponsable induite par la plupart des gouvernements des États-Unis, la situation devint vite intolérable pour eux, car elle avait entraîné une diminution considérable du stock d’or de Fort-Knox, et le 15 août 1971, le président Nixon prit une décision radicale en proclamant « Je déclare le dollar flottant » , détachant ainsi définitivement le dollar de l’or.
Alors que cet événement aurait dû remettre en question l’ensemble des dispositions arrêtées à Bretton Woods, l’habitude internationale acquise de considérer le dollar comme une valeur sûre lui permit de conserver son rôle dominant. Ayant usé et abusé jusque-là de ce rôle, le dollar était devenu progressivement de fait la monnaie des échanges internationaux, particulièrement sur le marché pétrolier et celui des matières premières. Sa domination de 27 ans avait en effet entraîné le déplacement de tous les marchés boursiers sur la terre américaine, confortant ainsi sa prééminence pour l’avenir, en dépit de tout changement qui pouvait survenir dans la nature même de sa monnaie, comme cette décision de Nixon qui la débarrassait définitivement de toute contrainte économique vis-à-vis du reste du monde .
Ce que l’on a oublié aujourd’hui, c’est que l’extraordinaire augmentation de richesse des É-U au cours du XXème siècle reposait sur une injustifiable inégalité du statut monétaire des nations, et non sur une filiation biblique dont il plaît toujours aux Étasuniens de se réclamer. Jusqu’à aujourd’hui, cette richesse était considérée comme le résultat de talents particuliers aux « Américains ». En réalité, ces « talents » relevaient d’une escroquerie financière géante, et la crise qui a débuté il y a deux mois va probablement avoir pour principal avantage de retirer aux É-U ce privilège inavouable de pouvoir produire de la richesse en imprimant du papier.
Cette crise devrait assez rapidement déboucher sur la tenue d’une nouvelle conférence de Bretton Woods, où le dollar sera contraint de renoncer à tous ses pouvoirs. Que les Etats-Unis jouent dans leur cour avec leur monnaie, cela les regarde. Mais que le reste du monde en reçoive les éclats négatifs est insupportable, et ne doit plus être toléré.
Déjà, dans le monde, on s’inquiète de la détérioration du dollar, puisqu’il s’avère ne plus pouvoir jouer son rôle de valeur de réserve. On sait que le Venezuela et l’Iran se trouvent en pointe dans cette démarche, de telle sorte que l’on néglige leur opinion, car on connaît leur opposition radicale aux Etats-Unis. Mais ce dont on parle moins, et qui est pourtant beaucoup plus sérieux, ce sont les conversations entre les Émirats Arabes Unis et le Qatar à propos d’un projet de création d’une monnaie du golfe persique, de manière à protéger leurs revenus, que la faiblesse récurrente du dollar menace. C’est aussi la Russie qui cherche à vendre désormais son gaz en roubles. C’est ensuite l’Europe et la BCE, qui pensent sérieusement à remplacer le dollar par l’euro, ce qui pourrait expliquer que Jean-Claude Trichet pratique une politique de taux d’intérêt rigoureuse, comme pour bien montrer que l’euro possède les qualités nécessaires pour prendre le relais du dollar. C’est enfin la Chine, dont le yuan devient de plus en plus la devise commerciale préférée dans les transactions inter-asiatiques. Et toujours la Chine, qui, avec plus de mille milliards de réserves monétaires en dollars a commencé l’achat d’actifs bancaires aux Etats-Unis sous prétexte de leur venir en aide, mais qui cherche de cette manière à protéger la valeur de ses réserves « dollar » en les convertissant en actifs, troquant ainsi une devise en déshérence contre des biens dont la valeur est indépendante de la monnaie qui l’exprime.
Qu’on ne s’y méprenne pas ! Les Etats-Unis ne traversent pas une crise ordinaire. L’immensité de leur dette internationale, la délocalisation de près de 40% de leur industrie dans les pays en développement, une épargne nulle, un territoire de plus en plus souvent ravagé par des tornades d’une violence croissante à mesure que l’effet de serre progresse, une population dont l’alphabétisation régresse et dont 25% est obèse, ne disposent plus ce pays à rester le maître du monde. Son heure est maintenant passée.
Il lui reste cependant une puissance matérielle, et notamment militaire, dont il pourrait vouloir user pour s’accrocher à sa splendeur passée, dans la paranoïa qui le traverse depuis le 11 septembre 2001. On peut donc s’attendre à des convulsions erratiques et aventureuses, avant que l’aigle n’avoue ses ailes brisées.
J’y reviendrai.
© André Serra
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