Indépendance du Québec : Agir, mais en phase avec les propensions de l’histoire
Publié par André Serra dans Géopolitique, Québec, Réflexion, tags: Canada, chine, Histoire, indépendance, QuébecLa phrase suivante :
Taisons-nous et laissons l’histoire se dérouler à son aise
se trouvait dans mon récent article, paru dans Le Devoir du 19 novembre, et intitulé : De l’inconvénient de vivre au présent, article remanié ensuite par moi sous le titre :
L’indépendance du Québec est inscrite dans les tendances de l’histoire .
Cette phrase a fait l’objet de commentaires de Jean Lapointe et de Jacques Nadeau, qui l’ont interprétée comme un appel à l’abandon de toute action en faveur de l’indépendance du Québec, l’histoire devant, dans sa grande bonté, nous l’apporter sur un plat d’argent.
Je reconnais volontiers que cette phrase pouvait laisser à penser que tel était mon état d’esprit. Pourtant il n’en est rien. Mon article était un commentaire critique d’un texte de Jérôme Guay paru dans le Devoir du 27 octobre, où l’auteur écrivait avec beaucoup de conviction :”Le Québec réel est un Québec qui s’est toujours défini par sa survie, à un point tel qu’il a toujours refusé de considérer l’hypothèse de sa disparition, pourtant inéluctable”.
C’est contre cette affirmation sans fondement que je m’élevais, et c’est contre elle que j’écrivais en conclusion : «taisons-nous…» . Ma phrase manquait donc de précision. Elle ne disait pourtant rien d’autre. Elle visait une parole vide, sans contenu. Se taire, ou ne pas parler, ce qui est équivalent, ne veut en aucune manière dire «ne pas agir» , et ce serait faire une erreur sémantique qu’assimiler ces deux verbes employés négativement : «ne pas parler» et «ne pas agir» . Parler n’est pas agir, mais on peut agir sans parler.
Cette précision étant apportée, je suis heureux que ces deux commentaires m’offrent l’opportunité de développer ma pensée sur la stratégie à suivre dans notre quête de l’indépendance du Québec.
Comme je le démontrais tout au long de l’article, l’histoire se déroule souvent sans que les pauvres hommes que nous sommes y puissent grand-chose, et des évènements importants surviennent fréquemment sans que nous les ayons prévus, tant le déroulement de l’histoire répond à des tendances souterraines difficiles à détecter. Ce n’est souvent que longtemps après qu’un évènement se soit produit, qu’il est possible à des historiens patentés de faire émerger la chaîne causale qui a conduit à cet évènement, quelquefois même en laissant des ambiguïtés insolubles de côté.
C’est pourquoi, suivant en cela la pensée chinoise, nous devons être à l’affût des propensions de l’histoire, et s’interdire toute initiative qui pourrait se trouver en contradiction avec elles. Cela ne veut certes pas dire que nous ne devons pas agir en attendant que la nature nous apporte l’objet de tous nos désirs. Le sage chinois recommande : «agir sans agir» . Formule ambiguë qu’il me faut décoder.
Un exemple d’action en contradiction avec les propensions du moment nous a été donné par le référendum de 1995 relatif à l’indépendance du Québec. Même pour un observateur peu entraîné, il pouvait apparaître à l’époque qu’il n’existait aucun potentiel de situation en faveur de l‘indépendance à ce moment-là. Cet échec a donc assez gravement compromis l’avènement d’une situation plus favorable. Il a éloigné nettement la possibilité de l’indépendance.
Il est donc fondamental d’écarter toute possibilité d’échec sur la route de la libération du pays. Si une seule possibilité d’échec existe, il faut s’interdire de poser tout geste susceptible de la faire apparaître (ne pas agir).
Aussi, lorsqu’aucune propension de la sphère géopolitique n’existe en faveur de cette option, il faut suivre les recommandations de Sun Tzu, c’est-à-dire agir de biais, et non de front. D’une part il faut rassurer l’adversaire pour se ménager ses bonnes grâces, lui faire croire qu’il n’a pas lieu de nous craindre, lui laisser croire que nous avons abandonné nos projets (ne pas agir de front ). Par contre, il convient de profiter de ce temps d’apaisement pour se renforcer (agir de biais ). Ce ne sont pas les raisons de le faire qui manquent au Québec !
Il faut d’abord faire en sorte que le peuple du Québec élève la qualité de sa propre langue, sans quoi l’adversaire ne le respectera pas. Cela signifie qu’il faut des résultats rapides, soutenus, et s’en donner les moyens. Il faut aussi rejoindre le niveau économique des autres provinces, et ci possible le dépasser. Là aussi il faut s’en donner les moyens efficaces, sans tomber dans des «projets de société » qui n’engendrent que des bavardages inefficaces, et font songer à un peuple qui rêve en couleur.
Il faut cesser de philosopher, retrousser les manches et ne pas s’empêcher d’emprunter les méthodes de ses adversaires si elles sont efficaces. Comment penser que le Québec pourrait fonctionner avec des politiques en contradiction absolues avec celles de ses voisins. Quelle utopie ! Il n’y a qu’une fois arrivé en position d’être respecté que l’on peut commencer à donner des leçons aux autres. Avant cela, on ne peut passer que pour des bavards sans cervelle.
Voyez les Chinois ! Ce serait une erreur de croire qu’ils deviennent progressivement des occidentaux, en ne se basant que sur les manières qu’ils semblent adopter extérieurement. Il y a une autre façon d’interpréter leur fulgurante progression. Ils appliquent tout simplement la stratégie de Sun Tzu, font semblant d’entrer dans les bonnes grâces des Étasuniens, adoptent celles de leurs méthodes qui réussissent en rejetant les autres, et asphyxient gentiment leur système économique en protestant de leurs bonnes intentions. Mais ils ne cèdent sur rien d’essentiel de leurs objectifs : Taïwan, le Tibet, la protection de leur domaine maritime, l’édification d’une marine de guerre qui sera bientôt la seconde du monde, la valeur de leur monnaie, le Yuan, leur système politique enfin, qui cesserait d’être efficace s’ils devaient céder aux prêcheurs prônant la démocratie depuis des pays qui ne le sont pourtant plus guère.
Et surtout, ils poursuivent une politique d’instruction systématique qui élève très rapidement le niveau d’une population déjà très scolarisée, pour laquelle ils construisent une université par mois. Un exemple à suivre.
Une stratégie inverse de celle de Sun Tzu est celle que préconisait l’allemand Clausewitz. Pour lui, une guerre ne pouvait être remportée que par une concentration de forces considérables, très visibles par conséquent, suivi d’un assaut brutal, rapide et généralisé qui devait renverser l’adversaire et le détruire. Cette méthode-là est celle des occidentaux. Elle n’a débouché jusqu’ici que sur la Bérézina, Waterloo, le Vietnam et l’Irak.
En ce moment, c’est pourtant cette méthode que continue d’utiliser le parti québécois. On en a vu les résultats : des Waterloo, et on continuera à recueillir les mêmes tant que l’on parlera sans agir, et tant que l’on montrera les crocs à nos adversaires, des crocs pleins de caries.





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