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Archives pour la catégorie “Politique”


Lorsqu’une maison brûle, l’arroser d’essence n’est pas une bonne méthode pour éteindre l’incendie. Aussi, dans l’affaire du Caucase, faut-il y aller avec une bonne dose de rationalité si on veut bien comprendre les événements et les comportements des acteurs, en s’interdisant bien sûr les préjugés, les émotions et les affirmations expéditives, et en lisant le moins possible les médias.
Dressons d’abord un état des lieux sommaire.
Après l’effondrement de l’Union Soviétique, les anciennes Républiques Autonomes ont choisi d’être indépendantes de la Russie. Tout au plus ont-elles souvent accepté d’adhérer à la CEI (Communauté des États Indépendants), structure politique assez lâche qui constitue une sorte de structure de concertation.
Cela se passe plutôt bien avec les cinq républiques situées entre Chine et Caspienne : Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan.
*1*
Rappelons par contre le conflit qui a opposé l’Arménie et l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1994, en raison de l’existence, à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, d’une zone montagneuse, le Haut-Karabagh, essentiellement peuplée d’Arméniens. La population de cette enclave choisit à son tour de prendre son indépendance, et, après un référendum positif, proclama la République du Haut-Karabagh.
L’Azerbaïdjan protesta et voulut alors récupérer ce territoire qui lui avait été dévolu par la grâce de Staline aux alentours de 1920, malgré les protestations de ses habitants - est-ce que ça vous rappelle quelque chose de récent ? - une guerre s’ensuivit, et l’Arménie s’en mêla pour assister sa population sœur de l’enclave.
Un cessez-le-feu intervint en 1994. Le Haut-Karabagh se rattacha logiquement à l’Arménie, mais la communauté internationale ne reconnut pas l’indépendance du Haut-Karabagh et considère toujours aujourd’hui qu’il fait partie de l’Azerbaïdjan - est-ce que ça ne vous rappelle pas aussi quelque chose ? - mais heureusement, l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient peuplés de gens plus sages que ceux qui régissent aujourd’hui la «communauté internationale», et les choses s’arrêtèrent là.
Pour résoudre ce conflit, on s’appuya donc sur le principe selon lequel la terre appartient à celui qui l’habite, ce qui semble fort raisonnable, car par le jeu des migrations et de la démographie, il est tout à fait évident que les frontières démographiques évoluent et finissent par ne plus coïncider avec les frontières politiques, dont le tracé est surtout fonction des lignes de puissance qui fracturent le monde. Il semble donc normal que des réajustements de frontières doivent finir par s’imposer d’une façon ou d’une autre en fonction du désir des populations concernées, en tenant compte du fait que des populations ayant une unité culturelle forte [langue, religion, ethnie] trouvent très naturel de vivre ensemble sur un même territoire.
C’est d’ailleurs en raison de ces considérations que l’indépendance du Kosovo a été admise récemment par la «communauté internationale», en violation des principes de la charte des Nations Unies qui font de la fixité des frontières un précepte absolu.
*2*
La même chose vient de se produire un peu plus à l’ouest du Caucase entre la Géorgie et deux de ses enclaves, l’Abkhazie et l’Ossétie du sud, qui lui avaient été dévolues en 1922, à nouveau par Staline.
Mais cette fois, la «communauté internationale» glapit contre la Russie, qui avait agi de la même manière dans le conflit arménien, 14 ans auparavant, à la satisfaction de tous. Surprenant ! Pourquoi ?
J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé aucune raison objective à cette attitude. Finalement, je me suis rabattu sur une idée qui ne me satisfait guère : c’est que la Géorgie était devenue un satellite de l’orbite étasunienne, avec un président étasunien, des armes étasuniennes, et même deux mille « conseillers militaires étasuniens » qui ont dû se carapater très vite à travers la Turquie pour ne pas être capturés par l’armée russe et être montrés sur tous les écrans du monde comme preuves du complot de Bush.
Au passage, j’ai remarqué que la seule timide preuve de la non forfaiture des Étasuniens dans cette affaire tient à deux déclarations de l’ambassadeur des É-U à Tbilissi, et de la secrétaire d’État Rice, indiquant que les États-Unis avaient conseillé Saakachvili de ne pas entreprendre d’opération militaire contre les enclaves. Personne n’a réagi à la suite de ces déclarations. Elles sont pourtant lourdes de sens.
D’abord elles ont été faites huit à dix jours après le premier engagement, ce qui laisse à penser que les É-U voulaient attendre de savoir comment le vent allait tourner avant de se défausser. Curieux ! Mais surtout, elles constituent l’aveu que les É-U étaient au courant des intentions de Saakachvili, et qu’ils n’ont rien fait pour l’en dissuader, le fait de seulement le mettre en garde n’étant pas acceptable, puisque l’armée géorgienne a été constituée par les fameux « conseillers militaires étasuniens », entièrement équipée de matériel étasunien et entrainée par eux. Ils avaient donc le pouvoir d’imposer à Saakachvili de rester tranquille.
*3*
Autre chose curieuse : la plupart des gens ont parfaitement compris que la Géorgie était l’agresseur de premier niveau. Mais alors s’est déclenché une nouvelle guerre, médiatique cette fois, et l’assourdissant caquetage des associés de l’OTAN a réussi à faire croire aux médias que, tout bien pesé, c’était la Russie l’agresseur. Pourquoi ?
La seule explication que j’ai trouvée peut paraître un peu simpliste, mais je la donne quand même : l’armée géorgienne est une création des États-Unis. Bien qu’équipée de pied en cape par les États-Unis et entraînée par les redoutables « conseillers militaires étasuniens », elle n’a pas tenu 24 heures devant les Russes. Où était donc le problème ? Je pense que les Étasuniens en étaient restés au souvenir de la lourde et inefficace armée soviétique, alors qu’ils se sont heurtés à une armée moderne, parfaitement organisée et commandée. On est loin de la guerre de Tchétchénie où les Russes se battaient contre des bandes terroristes.
Il fallait donc impérativement masquer ce nouvel échec des États-Unis par un vacarme médiatique tonitruant et passer pour la victime plutôt que pour l’agresseur. Pure hypocrisie ! Pour cela, un bouc émissaire était nécessaire, et… comme l’écrivait notre bon La Fontaine :

Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! Quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.

D’où, l’ostracisme dont la Russie est maintenant l’objet.
On voulait bien qu’elle soit intervenue pour protéger les Ossètes, mais envahir le chérubin étasunien, quel épouvantable crime ! Elle l’aurait fait, paraît-il, d’une manière excessive. Avons-nous déjà vu qu’une guerre ne soit pas violente ? Une guerre pacifique en somme, dont des exemples seraient peut-être celles d’Afghanistan et d’Irak.
Si les troupes russes restent un peu plus longtemps que prévu, quelle en est l’importance ? On peut comprendre que la Russie finisse de nettoyer ce qui reste de l’armée « américaine » de Saakachvili, pour qu’il ne soit pas tenté de recommencer. Logique aussi que les troupes russes repartent avec une prime de risque sous la forme du matériel offert par la Graaande Amérique et dont les secrets, s’il y en a, peuvent être très précieux à découvrir, dans les drones, le matériel de communication et bien d’autres objet militaires sophistiqués. Une telle récolte ne se fait pas du jour au lendemain. Mais, visiblement, cela met mal à l’aise l’oncle Sam, qui préfèrerait garder ses petits secrets.
Le journal « Le Monde » est même allé jusqu’à soupçonner la Russie de vouloir annexer la Géorgie. Quelle stupidité ! Il s’agissait simplement de neutraliser ce pays dont Saakachvili voulait faire le levier qui ferait tomber l’ours Russe. Trop petit, le mercenaire étasunien !
On n’en est pas resté là. Faute d’avoir réussi à faire trébucher l’ours russe, on allait donc le bannir de l’OTAN, du G8, de l’OMC, bref de toutes les précieuses innovations étasuniennes fabriquées pour domestiquer le monde et promener en laisse ses courtisans. Jusqu’ici, ça avait parfaitement marché. Mais à présent ?
L’OTAN ne comprend à peu près que l’armée des É-U, et vogue d’échec en échec. À part les É-U, les autres font tapisserie et ne savent qu’offrir leur territoire pour le truffer de bases militaires étasuniennes. Qu’y ferait la Russie ? Ça ne peut plus guère l’intéresser.
Le G8 est un club qui s’occupe des affaires du monde. Ah bon ! Et bien dans quel foutu état serait le monde si le G8 ne s’en occupait pas ! À part demander à la Chine à chaque réunion de réévaluer le yuan - ce qu’elle ne fait pas, ou peu - que fait-il ? S’ajouter la Russie ne ferait qu’admettre un bavard de plus, et Poutine a vraiment autre chose à faire que de se balader pour prendre l’apéritif avec les grands de ce monde.
L’OMC contrôle le commerce mondial. Ah oui ! La belle affaire ! Le monde n’a pas attendu l’OMC pour commercer sur toute la planète depuis des temps immémoriaux. Lorsqu’une plainte est déposée sur le bureau de l’OMC pour violation des accords, il faut un minimum de deux ans pour instruire l’affaire. S’y ajoutent deux autres années pour l’appel qu’interjette nécessairement le pays délinquant. Il faut ensuite à peu près doubler ce temps, car il est possible de faire traîner éternellement les procédures sous prétexte d’études d’expert et de contre étude d’experts de la partie adverse. Je dois en oublier. Consultez les dossiers de plaintes non traitées, comme celles du Canada contre les É-U par exemple. Vous serez surpris
L’OMC ne sert donc à rien. À preuve le récent échec du cycle de Doha au sujet des produits agricoles. Franchement, qu’irait faire dans cette galère la Russie, alors qu’il est si rapide et si efficace de revenir à la pratique des anciens accords bilatéraux, dont la mise en place était facile et qui donnaient satisfaction à tout le monde. La Russie n’a jamais souffert de ne pas appartenir à ce nouveau club étasunien.
Donc, toutes ces menaces envers la Russie ne servent à rien, sinon à souligner l’impuissance dans laquelle se trouvent ceux qui les profèrent.
Il est pourtant facile d’imaginer ce que devraient faire tous ces gorgés d’importance pour que la Russie sortent plus rapidement de la Géorgie.
Il faudrait tout simplement qu’ils cessent de japper en tournant autour d’elle comme des caniches autour d’un chien danois. Ce qui doit prodigieusement amuser Poutine et Medvedev.
@ André Serra http://andreserra.blogauteurs.net/blog/

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Comments 2 commentaires »

Croire que l’histoire du monde va reprendre son cours après cette crise comme si de rien n’était, serait faire preuve d’une grande naïveté. La Russie a montré de belle manière qu’elle existe et que la période pendant laquelle on pouvait lui faire impunément des pieds de nez est bel et bien révolue. Après avoir consciencieusement aboyé comme à leur accoutumée, les É-U aux pieds nickelés vont rentrer sagement dans leur niche et chercher un autre moyen pour faire élire McCain en novembre. Après on verra.
La crise géorgienne va se terminer par l’indépendance de l’Abkhazie et celle de l’Ossétie du sud, laquelle fusionnera avec sa sœur du nord, dont Staline l’avait séparée en 1922. L’opposition géorgienne va sans doute éliminer l’américain Saakachvili d’une manière ou d’une autre (sa famille se trouve d’ailleurs déjà en Ukraine sous la protection du président Viktor Iouchtchenko, son allié), et retrouver une relation amicale avec la Russie. Enfin l’OTAN verra sa popularité baisser fortement après avoir révélé son incapacité à résoudre les problèmes du monde [une fois de plus], et par suite son inutilité, sinon sa nocivité.
Après cette crise, les quatre plaques tectoniques majeures de la planète, Europe, Russie, Chine et É-U pourraient évoluer de la manière suivante :

L’EUROPE [Union Européenne]
En suscitant des déclarations contradictoires de la part des Chefs des États qui composent l’Union Européenne, la crise a mis en évidence le profond défaut d’unité de cette dernière. L’absence de consensus que tous ont pu constater semble procéder de deux groupes de facteurs :

- l’hétérogénéité du passé historique des membres de l’Union
Il existe une hostilité résiduelle contre la Russie de la part des anciens satellites de l’U.R.S.S. Leurs populations n’ont pas encore réussi à tourner la page. Il leur faudra encore une génération pour y parvenir. À leur ostracisme envers la Russie correspond une mythification de l’ « Amérique », qu’ils ont créée et entretenue pendant les 45 ans de leur sujétion. Ils n’ont pas encore découvert et accepté la réalité objective de l’impérialisme égocentrique des États-Unis. Ce sont là deux aspects inséparables l’un de l’autre.
À l’inverse, les membres fondateurs de l’Union, et plus particulièrement leurs opinions publiques, sont parfaitement conscients de la malfaisance des É-U pour le monde. Leurs élites politiques ont cependant conservé une mentalité « atlantique » qui les empêche de rompre nettement leurs attaches avec Washington, par manque de confiance en leurs propres forces. Ce manque de confiance résulte lui-même du défaut d’unité et donc de solidité de l’ensemble politique qu’ils ont voulu construire, et pour l’édification duquel il faut reconnaître que des progrès considérables ont été accomplis.
Au contraire, les opinions publiques ont parfaitement intégré cette réalité et désapprouve le suivisme de leurs gouvernements vis-à-vis des États-Unis. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les articles des bloggeurs et les commentaires de leurs lecteurs. Et ceci est aussi vrai des lecteurs de droite que des lecteurs de gauche. Voir sur ce point mon précédent article.

- les objectifs secondaires de l’Union
La construction de l’Union a essentiellement visé la normalisation du fonctionnement administratif des États de l’Union, en délaissant les fondements autrement plus solides que sont les Affaires étrangères et la Défense. La raison en est précisément aussi le manque d’unité historique, lequel a entrainé l’absence d’une unité de destin. C’est parce qu’instinctivement les politiciens comprenaient les difficultés de cette problématique qu’ils ont sciemment évité les vraies fondations de l’Union pour se consacrer à ses seuls aspects administratifs.
C’est pourquoi une analyse plus approfondie de leur part devrait pouvoir leur faire reconnaître l’erreur qu’a constituée la trop grande rapidité de l’extension de l’aire géographique de l’Union, notamment celle qui fut dirigée vers les anciens satellites soviétiques, sous la pression des Étasuniens pour des raisons multiples. C’est notamment pour cette raison qu’elle cale sur l’intégration de la Turquie [que les Étasuniens soutiennent aussi], car elle a maintenant conscience de cette erreur.
En ce sens, on peut supposer que les pressions étasuniennes avaient pour motif d’affaiblir l’Europe et d’empêcher son rapprochement de la Russie, conscients qu’ils étaient sans doute du fait que les États de l’est européen feraient tout pour s’opposer à un tel rapprochement.
Comment faire maintenant pour sortir de cette ornière?

Un nécessaire reconditionnement de l’Europe
Dans l’organisation de l’Europe actuelle existent plusieurs strates politiques, chacune associant un nombre variable de pays selon les objectifs poursuivis. Cela entraine une grande souplesse dans l’adhésion des partenaires, mais aussi une complexité de fonctionnement qui nuit à l’efficacité globale d’un tel système.
Ce que je suggère, malgré tout, est d’ajouter au-dessus de cette pyramide d’organismes disparates [qu’il faudra bien conserver pendant un certain temps], une strate plus spécifiquement politique et stratégique, dont l’unité de vue, de décision et d’action puisse lui procurer une détermination, une force, une vitesse de réaction et par suite une efficacité considérablement supérieures à celles de l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui.
Cette strate politique supplémentaire, fédéraliste et au-dessus des autres, que l’on pourrait dénommer les États Unis d’Europe (EUE) ne grouperait que les États fondateurs de la première étape de l’Europe, l’Allemagne, l’ex Benelux [Belgique, Luxembourg et Pays-Bas], la France et l’Italie. Pourraient se joindre à ce groupe quelques autres États de l’Europe de l’ouest susceptibles de partager la même volonté d’union, comme l’Espagne, le Portugal, l’Autriche, et peut-être la Hongrie, la Slovénie et la Croatie. Le critère d’entrée dans l’EUE serait l’acceptation d’abandonner leur souveraineté en matière d’Affaires étrangères, de Défense, de finances et de Commerce extérieur, à un gouvernement central sous l’autorité d’un Président élu pour quatre ou cinq ans, et contrôlé par deux assemblées : un Sénat représentant les nations et une assemblée représentant les populations.
Bien entendu, dans cette nouvelle structure il ne devrait plus y avoir ni concessions, ni exceptions, ni statuts particuliers, ce dont L’UE n’a que trop souffert jusqu’ici. Les États n’acceptant pas ces conditions seraient tout simplement priés de rester à l’extérieur du groupe, sans que celui-ci les attende pour commencer à agir. Bien entendu, les décisions du groupe seraient désormais prises à la majorité simple.
Alors l’Europe ne se trouverait plus dans un camp ou dans un autre. Elle serait enfin devenue elle-même, c’est-à-dire indépendante, car elle sortirait bien entendu de l’OTAN, qui n’a plus de sens depuis l’effondrement de l’U.R.S.S. Cette politique aurait immédiatement pour effet de supprimer la crispation récurrente de la Russie et la ramènerait progressivement dans le giron européen.
Concrètement, seraient écartés les anciens satellites de l’U.R.S.S., notamment la Pologne, empêcheur perpétuel de tourner en rond, et bien entendu la Grande Bretagne, qui s’exclurait d’elle-même car elle n’a pas encore compris que son destin a cessé d’être atlantique, à moins qu’entre temps une indépendance de l’Écosse ne la jette dans les bras de l’Europe dans un grand élan de lucidité. Au fil du temps, tôt ou tard et l’un après l’autre, je suis persuadé que tous les États laissés pour compte viendraient cogner à la porte du groupe fondateur en acceptant les règles communes.
Cependant, pour qu’une telle initiative ait des chances de succès, il serait indispensable qu’un homme suffisamment fort et décidé se lève pour l’initier et la défendre avec vigueur. Je pense qu’un homme comme Sarkozy pourrait faire l’affaire. J’ai observé son attitude pendant la crise géorgienne, et j’ai admiré sa réserve. Contrairement à Bush ou Merkel, il n’a pointé du doigt aucune responsabilité particulière. Il a su rester à l’écart et a œuvré seulement pour faire arrêter la violence. Il n’a pas aboyé pour que les troupes russes quittent la Géorgie plus vite qu’il n’était possible, en comprenant, sans le dire, que les Russes veuillent désarmer totalement le pays avant toute chose, pour éviter le retour du dictateur pro-américain qu’est Saakachvili. C’est là une qualité qui siérait parfaitement à un réel Président d’une Europe reconditionnée.

La RUSSIE
À l’égard de la Russie comme de la Chine, l’attitude européenne a toujours été calquée avec soumission sur celle des É-U, sans que les Européens se rendent bien compte qu’ils ne faisaient en cela que se mettre au service d’un « souverain » hégémonique, égocentrique et prétentieux. Sous prétention de démocratie, argument central de la propagande étasunienne que toutes les attitudes de ce pays ont successivement travestie au cours des crises passées, l’Europe s’est toujours laissé enchainer par une politique hors de tout réalisme.
Pourtant, l’action des É-U en Russie, sous les règnes de Gorbatchev et de Eltsine, a clairement conduit ce pays à la faillite et au pillage pendant plusieurs années, sous prétexte de démocratie et de libre marché. Mais l’Europe ne l’a ni vu ni compris, et a laissé faire. Si la Russie se trouvait face à un désastre économique profond au moment où Poutine l’a reçue des mains de Eltsine, c’est bien parce que les É-U avaient entrepris de la détruire économiquement et socialement pour éliminer définitivement un rival potentiel. Le seul fait que la Chine, partant des mêmes prémisses, ait réussi son émergence en quelques années sans le secours des « conseillers américains » vient prouver les faits. Pendant les 10 années, de 1989 à 1999, pendant lesquelles les É-U ont « conseillé » Eltsine, la production industrielle a été divisée par trois, le PIB par deux, et le revenu par habitant a baissé de 75% (Susbielle – Les royaumes combattants – First - 2008). Le PIB russe n’a rattrapé celui de 1990 qu’en janvier 2007 et l’économie russe croît actuellement de 7% par an. Il a fallu à Poutine 8 années pour réussir la renaissance de son pays détruit par les États-Unis. Sachant cela, devons-nous vraiment nous étonner de l’antiaméricanisme de Poutine. Il serait préférable que nous imitions sa lucidité.
Poutine avait donc recueilli une nation exsangue. Il a sans doute eu recours à des méthodes que certains ont jugé intelligent de dénoncer, mais il a réussi. S’il est devenu un héros national pour la plupart de ses concitoyens, c’est à cause de cette réussite, en dépit des critiques de l’occident et de quelques groupuscules russes, naïvement troublés par un modèle occidental en voie de décalcification continue.
En réalité, Poutine est un patriote russe, qui se serait tourné vers l’Europe si les pays de l’ouest européen, inféodés à Washington, avaient eu l’intelligence de comprendre que leurs véritables adversaires étaient les É-U et non la Russie. Ce sont les É-U que l’Europe devrait donc à présent isoler, et non la Russie. Il est d’ailleurs particulièrement intéressant de constater que ce sont les politiciens et les médias qui sont subjugués par les É-U et non l’opinion publique, beaucoup plus clairvoyante [cf. Opinion publique contre opinion du pouvoir politique].
À plus long terme, une intégration de la Russie ne serait plus alors impossible à envisager, et l’Europe pourrait s’étendre de Brest à Vladivostok comme l’avait espéré le général de Gaulle, équilibrant ainsi la puissance de la Chine, laquelle ne serait d’ailleurs pas devenue pour autant une ennemie. Entre temps, après avoir rongé leurs freins, les États-Unis seraient peut-être devenus un peu plus fréquentables.

La CHINE
Après les JO de Pékin, le Tibet sera un peu mis de côté devant la réussite de cette manifestation et la ponctualité de son déroulement, bien que les médias occidentaux n’aient eu de cesse, la veille encore de l’ouverture des jeux, de faire naître toutes sortes d’inquiétudes sur le smog, la circulation, l’alimentation, que sais-je encore ? Comme pour la Russie, on va bien être obligés de se rendre compte qu’après la vieille Europe de Rumsfeld, on va bientôt pouvoir parler de la vieille Amérique de McCain. L’Europe va-t-elle enfin arrêter de se boucher la vue avec Manhattan, dont les gratte-ciels tombent les uns après les autres dans l’escarcelle des milliardaires arabo asiatiques ?
Mais on reviendra rapidement au business, en se rendant compte que la crise financière étasunienne aura assez peu marqué l’économie chinoise. L’enrichissement de la Chine, commencé au bord de la mer, se poursuit à une vitesse rapide vers l’intérieur du continent. Les médias nous parlent sans cesse des paysans chinois, nombreux et pauvres. Mais ils ne parlent jamais « chiffres ». Lorsque Deng Xiaoping a lancé la nouvelle économie chinoise et annoncé l’ouverture des deux premières zones économiques spéciales (ZES) qui a marqué le démarrage de l’industrialisation de la Chine, il n’y avait pas plus de 100.000 Chinois dans les villes et autour de 1 million dans les zones rurales. En 2008, il y a aux alentours de 600.000 Chinois dans les villes, jouissant d’une économie moderne, et approximativement 700.000 ruraux vivant de l’agriculture. Le sens de cette répartition s’accélère d’année en année et l’économie intègre de plus en plus vite des technologies de pointe qui rivalisent à présent avec celles de l’occident.
La Chine n’a pas à craindre de réduction sévère de ses exportations, car elle possède encore un arrière-pays important qui absorbe petit à petit tous les excédents de son industrie. Le revenu de ses paysans a été multiplié par quatre en quelques années, et ce mouvement se poursuit sans obstacle. La croissance de ce grand pays continuera donc à vive allure. Si ralentissement il y avait, il est peu vraisemblable que son taux de croissance annuel tombe en dessous de 8%.

Les ÉTATS-UNIS
Comme je l’ai souligné dans quelques autres articles, les Étasuniens seront bien obligés de continuer à acheter en Chine, ou ailleurs en Asie, les produits qu’eux ne produisent plus ou qui sont moins chers que ceux produits par eux. L’inégalité qui continue de croître aux É-U conduit en effet les plus pauvres à chercher les produits les moins chers. Si les É-U mettaient en pratique leurs rêves protectionnistes, ils provoqueraient chez eux une crise sociale majeure. Il leur est donc impossible d’enrayer leur descente aux enfers du déficit commercial, qui tend à faire de leur dollar une véritable peau de chagrin.
Vont-ils comprendre que c’est leur système économique, confortablement assis sur des doctrines dépassées, qui fonde leur propension au déclin ? C’est peu probable, parce que ce sont précisément ces doctrines qui leur ont permis, jusqu’à la fin du siècle dernier, de connaître l’incontestable développement qui a été le leur. Leur esprit, sensible au dogmatisme, ne leur permet pas une remise en question rapide de leurs façons de faire actuelles. Un peuple, dont 95% des habitants croient encore à l’existence d’un ectoplasme créateur, qui privilégie le phantasme du créationnisme (intelligent design) à la poursuite des travaux scientifiques issus du darwinisme, et dont un habitant sur trois ou quatre est obèse, ne peut s’attendre à rester la lumière du monde.
Nous allons donc assister à une décroissance continue de ce pays, à travers des hauts et des bas, bien entendu, car aucune tendance n’est strictement linéaire. Le moindre signe un peu positif fait ici monter la bourse en asperge, mais par contre, les signes négatifs ne sont pris en compte qu’avec lenteur. Les Étasuniens ne peuvent imaginer qu’ils se trouvent sur une pente descendante. Pourtant, l’accumulation incessante de leurs dettes devrait les alerter. Déjà, de nombreuses entreprises étrangères et banques centrales se débarrassent peu à peu de leurs dollars. Les Étasuniens pensent que les fonds souverains les financent parce qu’ils sont riches, alors que la vraie raison est leur désir de se débarrasser le plus vite possible de leurs réserves en dollars. Mieux vaut en effet un gratte-ciel à Manhattan, même s’il peut perdre de sa valeur, qu’un tas de dollar en papier monnaie dont la valeur peut chuter de manière imprévisible et pour une durée incertaine.
Cette tendance à l’appauvrissement, vraisemblablement inéluctable tant qu’elle n’est pas clairement perçue par les intéressés, réduira donc progressivement l’énergie que ce pays consacre bien inutilement à maintenir un interventionnisme hégémonique têtu.
Mais comme je l’ai écrit, il y aura des hauts et des bas. De courtes périodes meilleures pourront faire croire à un retour en grâce de la fortune. Ce ne seront pourtant que des sursis sans suite.
Pour conclure, il est important de souligner que les É-U sont victimes d’une mythologisation de l’Amérique et du dollar, à la fois par les étrangers et par eux-mêmes. Elle a parfaitement fonctionné jusqu’ici, mais tout mythe finit par s’étioler devant la réalité des faits, et celle-ci est en train de gagner. Il suffira d’attendre pour le constater.
@ André Serra http://andreserra.blogauteurs.net/blog/

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Comments Un commentaire »

VOX POPULI, VOX DEI !
Avec cette crise du Caucase, les opinions sont surchauffées et vont dans tous les sens. Tout un chacun ressent un immense besoin d’y voir clair. Pourquoi ?
Eh bien, sans doute parce qu’il s’agit d’un combat mondial. À ma gauche, Saakachvili, Président de la Géorgie, frauduleusement réélu en janvier 2008. À ma droite, Poutine, Premier ministre de Russie, nommé par son ancien Premier ministre, élu Président du pays entre temps. Donc, de prime abord, ce procès se déroule entre deux grands défenseurs de la démocratie.
Le premier est assisté par Bush et sa secte de cireurs de pompes étasuniennes. Le second assiste l’Ossétie du sud, sœur ethnique, linguistique et culturelle de l’Ossétie du nord, qui a été séparée d’elle en 1922 par le grand charcutier qu’était Staline. Ce dernier, environné d’une multitude de petites nationalités difficiles à domestiquer, décida d’appliquer la doctrine incontournable de tout pouvoir digne de ce nom : diviser pour régner. Il conserva l’Ossétie du nord dans l’U.R.S.S en tant que région autonome, et donna l’Ossétie du sud à la Géorgie, également en tant que région autonome de ce pays.
Il en rajoutera cependant un petit peu pour plus d’efficacité, en déportant les habitants de l’Ingouchie, musulmans d’un pays limitrophe de l’Ossétie du nord, puis en donnant aux Ossètes une partie de l’Ingouchie ainsi dépeuplée. Mélange absolument détonnant. Lorsqu’après 1989 les Ingouches reçurent l’autorisation de rentrer chez eux, ils y trouvèrent des Ossètes installés dans leurs maisons et sur leurs terres. Vous comprendrez que les embrassades furent assez sanglantes. Bref.
Par un référendum de novembre 2007, le peuple de l’Ossétie du sud vota à 99% l’affirmation de son désir d’être indépendant. Par ailleurs, on sait qu’il désire passionnément fusionner à nouveau avec le peuple d’Ossétie du nord, où il pourrait retrouver cousins, proches ou lointains, neveux et nièces, dans une langue et une culture bien distinctes de la langue géorgienne.
On comprendra que cela ne faisait pas l’affaire de Saakachvili, car il ne faut pas perdre de vue qu’il se dit démocrate. Lui préférait de beaucoup conserver le cadeau fait par Staline à son pays. C’aurait été porter un coup bas à sa mémoire, le cher homme !
Il en a donc parlé à son protecteur Bush, démocrate lui aussi. Il fallait faire cesser ce scandale. Depuis quand le peuple peut-il éprouver des désirs qui ne soient pas conformes à la démocratie ?
Bush comprit qu’il tenait là une bonne solution pour remonter dans les faveurs de son opinion publique, et peut-être même donner un coup de main à ce pauvre McCain qui peine dans les sondages des présidentielles étasuniennes. Il fournit donc moult armes de toutes natures, missiles, avions, drones à Saakachvili, en utilisant les bons soins d’Israël, qui ne pouvait évidemment pas lui refuser ce service. Ah ! Si Israël n’était pas là… il faudrait l’inventer.
Et pour faire marcher toute cette quincaillerie, il lui envoya aussi un bon millier de « conseillers militaires » afin d’apprendre à sa plantureuse armée comment s’en servir.
Bien entendu, les Russes qui, comme on le sait, ne sont pas démocrates, et par conséquent sont aveugles, sourds et muets, ne se sont absolument pas doutés de ce qui se préparait dans un silence absolument parfait, puisque les Étasuniens sont équipés de chaussures comportant des semelles de caoutchouc fabriquées par Nyke.
Alors, le jour même où les joutes olympiques commençaient à Beijing [tiens ! tiens !], l’armée américanisée de Saakachvili se présenta à la frontière de l’Ossétie du sud, après une bonne préparation d’artillerie sur Tskhinvali, la capitale, pour tenir les Ossètes bien éveillés. Mais, passons sur ce que toute armée digne de ce nom fait subir à une population civile innocente.
À ce moment là, les Géorgiens, armés de pied en cap, eurent la grande surprise de voir débouler à leur rencontre une armée Russe caparaçonnée de chars de fort tonnage, qui n’étaient nullement romains. L’idée que ces nouveaux venus venaient les saluer ne leur traversa que très rapidement l’esprit, et ils prirent leurs jambes à leur cou pour rentrer prestement chez eux, à l’exception de quelques uns qui décidèrent de rester en Ossétie pour l’éternité.
On comprend le courroux qui s’empara de Bush, alerté par un Saakachvili angoissé. Une telle action de la part des Russes n’était pas du tout prévue dans leur plan, et on sait pertinemment que des plans dûment établis par le Pentagone ne peuvent absolument pas ne pas fonctionner.
Alors, le futur ancien Président des É-U EXIGEA ( !) des Russes qu’ils retournent dans leurs casernes. Lorsqu’il reçut ce message, Poutine sourit pour la première fois depuis de nombreuses années.
La plupart des grands chefs d’État du monde dénoncèrent alors l’attaque des Russes, car, par magie sans doute, l’agression de Saakachvili était devenue celle de Poutine dans la même soirée.
Bon ! La suite reste à venir. Mais j’ai tout de même été surpris sur le coup, et j’ai même failli changer d’avis sur la question. Alors j’ai voulu savoir si beaucoup de monde avait compris comme moi que c’étaient les Géorgiens qui avaient ouvert le bal, ou si d’autres pensaient au contraire que c’étaient les Russes, comme l’affirmaient toutes les cliques politiques ou presque.
Je suis donc allé consulter les blogs d’une bonne dizaine de sites de journaux et de nouvelles sur le web. Au total, j’ai donc lu entre 300 et 400 commentaires sur cette malheureuse affaire.
Quelle ne fut pas ma surprise de me rendre compte que, dans une proportion de 4 sur 5, soit 80%, ces commentaires désignaient Saakachvili comme agresseur et provocateur, mais plus encore Bush et ses courtisans, dont ils dénonçaient l’agressivité et l’impérialisme. Quand à ceux qui désignaient Poutine et la Russie d’un doigt vengeur, ils étaient immédiatement taxés de naïveté et de suivisme par le commentaire qui suivait le leur.
C’est troublant, et montre que les finasseries politiques conduisent trop souvent à des impasses dangereuses, alors que le peuple, qui détient la souveraineté, paraît-il, mais que l’on ne consulte qu‘une fois tous les quatre à cinq ans, est souvent plus réaliste que ceux qui prétendent les diriger, et même aussi que les médias qui se contentent assez souvent d’adopter la pose du perroquet.
Plus troublant encore, alors que les problématiques du Kosovo et de l’Ossétie sont strictement les mêmes, les grands de ce monde insistent bruyamment pour qu’elles soient résolues différemment. On a fait du Kosovo un État indépendant en le prenant à la Serbie qui le possédait juridiquement depuis des lustres, mais on veut empêcher l’Ossétie du sud de l’être pour ne pas modifier les frontières de la Géorgie. Dans les deux cas, il s’agit pourtant de populations fort différentes de celles qui les oppriment. Il s’agit strictement du même problème dans les deux cas.
Mais, il y a cependant une toute petite différence. Ici, Saakachvili est américain, et il s’agit des « INTÉRÊTS de l’Amérique ».
@ André Serra http://andreserra.blogauteurs.net/blog/

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Depuis mon dernier article « Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet abattent leurs cartes », une sorte de poker menteur verbal se déroule entre Bernanke et Trichet. L’enjeu est l’augmentation des taux d’intérêt interbancaire que l’un et l’autre menacent d’augmenter pour maîtriser l’inflation qui monte de jour en jour pour diverses raisons, mais surtout en raison de l’augmentation du prix des matières premières, et plus spécifiquement du pétrole.
Pour Trichet, c’est indiscutablement la stabilité de l’euro qu’il veut défendre par un relèvement du taux d’intérêt, car cette stabilité conditionne dans une large mesure le niveau des prix intérieurs. Déjà, le taux actuel de 4 % a-t-il permis de limiter la hausse du pétrole en euro. Aux Etats-Unis, l’essence se sert actuellement à plus de 1 $ le litre contre 0,50 il y a à peine deux ans. En pourcentage il s’agit d’une augmentation bien plus considérable que celle que les Européens subissent, bien que les taxes sur l’essence soient insignifiantes aux É-U.
Depuis le 3 juin, le cirque médiatique ne cesse pas de l’autre côté de l’Atlantique. Tous les jours Bernanke se rend à une nouvelle conférence et dans un nouveau lieu pour asséner sa nouvelle doxa : « Il faut augmenter le taux d’intérêt pour sauver le dollar à tout prix ! », et il a bougrement raison. Bush en parle également à tout instant, Paulson, le Secrétaire au Trésor le fait aussi de son côté et les gouverneurs de la Fed, chacun dans son siège respectif, ne s’en privent pas non plus. Les Étasuniens sont soumis à un matraquage médiatique étonnamment soutenu. Mais pourquoi à ce point-là ?
La réponse coule de source. Il suffit de regarder les cours du dollar, de l’or et du pétrole depuis vendredi pour le comprendre, depuis que la « Parole » est lâchée. Ces trois valeurs ont repris du poil de la bête, car les Étasuniens sont persuadés que le dollar va bientôt remonter face à l’euro, que l’or va reprendre gentiment sa nature ésotérique, et que le pétrole va baisser. Ouf ! Il était temps ! ils vont pouvoir partir en vacances avec leurs 4×4 sans perdre trop d’argent ; peut-être même pouvoir partir en Europe, ce à quoi ils avaient dû renoncer jusqu’ici, et exhiber à nouveau fièrement leur dollar retapé. Finalement, pour eux, cette chute n’aura été qu’un entracte sans importance. Sacrés Américains ! Impayables !
Et prodigieux !
Alors Bernanke va-t-il tout de même hausser son taux d’intérêt ? Pas du tout ! Sa parole a soulevé des vagues d’espoir chez ses compatriotes, faisant remonter le dollar et baisser l’or et le pétrole. Tout va bien pour le moment, grâce au mystérieux pouvoir de la parole, sans même avoir eu besoin d’agir. Qui a dit que la finance était un problème mathématique ? La parole est d’or, voyons !
Alors tous les problèmes des É-U sont-ils résolus pour autant ? Pas du tout ! Bernanke a simplement gagné un mois ou deux, le temps que ce renouveau de confiance s’épuise, au retour des vacances, devant les relevés des cartes de crédit.
À la prochaine réunion du comité monétaire des gouverneurs de la FED, fin juin ou début juillet, je ne sais plus trop, Bernanke aura beau jeu de dire que les choses se sont améliorées, que les exportations frétillent, et que l’on peut attendre encore un peu, mais pas trop, avant de véritablement porter le couteau dans la plaie. Il pourra aussi lâcher 0,25 %, histoire de montrer que ça pourrait monter doucement. Le temps est tellement facile à acheter quand on sait s’y prendre !
Mais les conditions profondes de la situation économique des Etats-Unis resteront les mêmes, et le resteront encore longtemps : prodigieux endettement, déficits insondables, et j’en passe. Mais pour le moment, il s’agit simplement de tenir jusqu’aux élections, en utilisant tous les subterfuges possibles, y compris la falsification des statistiques si c’est nécessaire. Ne pas oublier que les Républicains sont en campagne ! Une chose à la fois bon sang !
En tous les cas, je ne renonce à aucun des termes de mon précédent article, dont j’ai rappelé le lien en tête de celui-ci.
© André Serra

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La semaine dernière, on a assisté à un double événement qui deviendra assurément historique.
Décrivons d’abord ce double événement, et nous verrons ensuite ce qui pourrait en résulter.
Tout d’abord, le mardi 3 juin, le président de la FED, Ben Bernanke, prononçait un discours dans un forum financier rassemblant un certain nombre de grands noms de la finance internationale. Par ce discours, il reconnaissait le rôle joué par la baisse du dollar dans l’inflation des prix à l’intérieur de son pays, et annonçait indirectement ainsi que la baisse du taux d’intérêt directeur de la FED était parvenu à un plancher. Et comme il exprima ensuite son intention de mener une politique monétaire appropriée contre l’inflation, tout le monde en déduisit qu’il était disposé à remonter le taux d’intérêt de la FED, actuellement de 2%, de manière à stabiliser le dollar dans un avenir proche.
Entre le bâton et la vaseline, Ben Bernanke a donc choisi le bâton, avec toutes les conséquences qui s’y rattachent pour l’économie étasunienne.
Je ferai deux commentaires sur cette décision, avant de parler du second événement qui lui fait contrepoint.
Le premier est sur le fait qu’un président de la FED ne parle jamais de l’état de la monnaie étasunienne, mais uniquement de sa politique monétaire, laissant ainsi le Secrétaire au Trésor, en ce moment Henri Paulson, le soin de dire haut et fort partout qu’il veut un dollar fort. Entre les deux fonctions, ce partage des tâches est tacite depuis fort longtemps. Le fait que Bernanke ait transgressé cette tradition n’est donc pas innocent. C’est à mon avis le signe que les choses vont très mal pour le dollar, et que le gouvernement a jugé le président de la FED plus crédible que le secrétaire au trésor pour faire passer cette décision dans le monde de la finance, en lui donnant plus de poids.
La baisse du taux directeur à 2% intervenue il y a quelques mois était destinée à relancer la machine économique, tout comme la distribution, décidée par Bush, de 150 milliards à plusieurs millions d’Étasuniens pour la même raison.
Mais au lieu des résultats espérés, la consommation se traîne, les investissements sont en panne et l’inflation grimpe à la cadence de 6%, pendant que le taux de base de la FED reste à 2%. Tout emprunt reçoit alors, comme en 2004, un cadeau de 4% en capital. Les exportations, qu’un dollar faible devait dynamiser, ne bougent pas lorsqu’on en ramène la valeur au niveau du cours de la monnaie d’il y a un an. Les bons du trésor de l’État ne sont plus souscrits désormais qu’à hauteur de 50% des adjudications par les investisseurs étrangers, obligeant ainsi la FED à faire rougir la planche à billets pour résorber un déficit budgétaire annuel de 700 milliards de dollars. À ce déficit s’ajoute la distribution des 150 milliards « donnés » par le Président à 140 millions de contribuables, pompeusement appelée « retour d’impôt », mais en fait tout simplement imprimés puisque ce montant ne figure pas dans le budget voté par le congrès. Soit un réel déficit de 850 milliards pour l’exercice en cours.
Enfin, le taux de chômage vient de passer en un seul mois de 5% à 5,5%. Il est tout à fait probable que Bernanke connaissait ce chiffre lorsqu’il a prononcé son discours. Cette nouvelle désillusion sur la reprise économique attendue, ajoutée à la mauvaise nouvelle constituée par la nécessaire recapitalisation de Lehman Brothers à hauteur de 10 milliards de dollars, qui met à bas tous les espoirs de voir prochainement la crise des subprimes se terminer, a vraisemblablement précipité l’initiative de l’administration étasunienne. Une action insuffisamment mûrie.
Le second commentaire a pour objet de souligner que, si le prix du pétrole est en hausse constante, c’est parce que le dollar baisse, et ceci pour deux raisons :
La première est que le prix du pétrole étant côté en dollar, et celui-ci baissant d’une manière continue, les producteurs de pétrole augmentent tout simplement leurs prix pour conserver leurs revenus en dollars constants. C’est donc parfaitement logique.
La seconde raison, souvent invoquée parce qu’elle fait plaisir aux détracteurs du « capitalisme et des riches », est la spéculation. Mais la véritable cause de cette spéculation est par contre passée sous silence. Elle résulte du fait que, la valeur du dollar baissant inexorablement, les investisseurs ont le souci de conserver la valeur de leurs capitaux disponibles pour ne pas la voir drastiquement réduite comme une peau de chagrin sous l’effet de cette baisse continue. Un bon moyen pour cela consiste à acheter à terme [6 mois, 9 mois, un an, voire davantage] des matières premières et notamment du pétrole, à la valeur actuelle du dollar, pour les revendre beaucoup plus tard quand le dollar aura cessé de baisser. Cette spéculation consiste donc surtout en une prise d’assurance contre la détérioration de la monnaie des É-U. Si Bernanke parvenait à stabiliser celle-ci, cette spéculation conjoncturelle cesserait immédiatement. Une stabilisation est cependant assez improbable à court et moyen terme, compte tenu de l’incessante croissance du double déficit du pays [budget de l'État et balance commerciale].
Mais ce que Bernanke s’est bien gardé de dire, c’est que le monde des affaires à l’extérieur des Etats-Unis fuit à présent le dollar. Depuis plusieurs mois, sitôt gagnés les dollars sont maintenant troqués contre des devises plus stables, et notamment contre des euros. La preuve de ce mouvement est fournie par l’évolution de la structure des réserves mondiales de change des banques centrales. La part du dollar dans ces réserves est passée de 72,6 % en 2001 à 63,9 % fin 2007, soit une régression de 12 %. Pendant la même période, la part de l’euro est passée de 17 % à 26,5 %, soit une progression de 55,6 %. Le rapport de leurs parts est donc passé de 1/4,27 à 1/2,41 en sept ans. On est donc encore loin de l’égalité, mais la rapidité de cette convergence s’est accélérée depuis deux ans.
L’allusion à une prétendue lutte contre l’inflation n’est donc probablement qu’un faux-nez destiné à dissimuler la vraie stratégie de l’administration des É-U, qui est de redorer le blason du dollar aux yeux des autres banques centrales du monde, et des grandes multinationales comme les pétroliers. Pour le moment, cette rapide disparition de la position hégémonique du dollar constitue en effet une bien plus grande préoccupation que celle de l’inflation. Ce qui ne veut pas dire que celle-ci n’est pas belle et bien en train de ronger le pouvoir de consommation de la classe moyenne étasunienne.
Pour les É-U, il est devenu de la plus haute importance d’arrêter à tout prix l’hémorragie qui érode inexorablement le privilège qu’ils possèdent depuis le traité de Bretton Woods de 1944, et qui consiste à pouvoir émettre continuellement de la monnaie papier en toute impunité. C’est cette arme prodigieuse qui permit aux É-U, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, de mener la croissance économique qu’ils connurent, notamment en leur permettant d’offrir à leur industrie des taux d’intérêt beaucoup plus bas que tous les autres pays du monde. Là se trouve en effet l’explication du développement qui fit l’admiration du monde, et non un mythique savoir faire, aujourd’hui pris en défaut.
Toujours est-il que les conséquences du discours de Bernanke ne se sont pas fait attendre. Le dollar remontait de 0,6439 € le 2 juin à 0,6482 € le 4, l’or chutait de 880 $ le 2 juin à 863 $ le 5, et le pétrole de 127 $ le 2 juin à 122 $ le 4. L’opinion étasunienne exultait et Bernanke prenait figure de héros national, à l’égal de son génial prédécesseur, Allan Greenspan.
***
Mais le second événement, survenu deux jours plus tard, le jeudi 5 juin, devait faire déchanter l’Amérique, comme un coup de tonnerre nullement attendu, dans un ciel d’azur: Jean-Claude Trichet venait de boucler le piège du dollar.
À l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE qui venait de laisser intact le taux directeur de 4 %, le Président laissait négligemment entendre à la presse attentive : « Il n’est pas exclu que nous décidions de bouger sur nos taux à la prochaine réunion pour assurer l’ancrage solide des anticipations d’inflation ». Et il ajoutait, comme pour retenir son propos : « Une légère hausse de taux est possible, mais pas certaine. »
À première vue, sa position sur l’inflation semble donc identique à celle de Bernanke. Mais elle diffère d’elle cependant sur un point majeur : les É-U sont dans le trou et l’Europe ne l’est pas. L’inflation est incontestablement aux portes de l’Europe, mais cette dernière n’a qu’un endettement très faible par rapport à celui des É-U, et son activité économique est stable alors que celle des É-U vacille.
Par conséquent, remonter le taux d’intérêt de la BCE, ne serait-ce que de 0,25, soit à 4,25 %, c’est contraindre Bernanke à un effort beaucoup plus important que celui qu’il comptait faire. Pour être tout à fait méchant, les paroles de Trichet peuvent se traduire de la façon suivante, parlant à Bernanke : « Reste à 2 %, sinon je monte à 4,25 %…. en attendant mieux ». C’est en quelque sorte l’empêcher de se sortir d’affaires sans faire de sacrifices, qui ne sont pas à sa portée.
Après cette petite phrase malicieuse, le dollar tombait de 0,6482 € le 4 juin à 0,6338 € le 6, l’or remontait de 881 $ le 5 juin à 903 € le 6, et le pétrole de 122 $ le 4 juin à 138 $ le 6, dans le sillage de la baisse du dollar. Les points marqués initialement par Bernanke les 4 et 5 juin étaient ainsi reperdus, et au-delà.
L’effet de la petite phrase de Trichet avait donc été largement plus important que celui de Bernanke deux jours avant, mais de sens contraire.
Il est possible d’interpréter la position de la BCE de la façon suivante : la FED a empoisonné le marché financier de la planète depuis presque une décennie en inondant le marché monétaire de liquidités dans des proportions scandaleuses, pour pouvoir plastronner avec une économie apparemment luxuriante. Qu’elle commence donc à payer ses dettes avant de recommencer son manège ! Remonter le taux de la FED, éventuellement au niveau de la BCE en quelques mois, ce serait en effet faire à nouveau du dollar un aspirateur à capitaux pour boucher les trous du budget des É-U, et/ou continuer de rembourser des impôts aux plus riches entreprises de la planète. Ce serait un peu trop facile ! Mais la BCE vient de montrer qu’elle n’était pas dupe du stratagème de Bernanke. Actuellement, c’est en Europe que les capitaux affluent, et il convient que les choses restent ainsi pour que la planète ne soit plus menacée de faillite.
En se positionnant ainsi, comme une sorte de gendarme des marchés financiers mondiaux, la BCE protège la planète d’une future crise nettement plus importante encore que celle qu’elle est en train de traverser en raison de l’irresponsabilité égocentrique des É-U.
Comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plusieurs mois, l’euro se trouve donc naturellement sur la voie de remplacer le dollar comme principale monnaie de réserve internationale, et Jean-Claude Trichet joue un rôle actif dans cette évolution macroéconomique mondiale. Pour le bien de l’économie de la planète.
***
Toute cette information ne serait pas complète, si je ne rappelais les propos du président russe Dmitri Medvedev du samedi 7 juin au Forum économique annuel de Saint-Pétersbourg. Après avoir imputé la crise financière mondiale aux Etats-Unis : « Quelle que soit l’importance du marché américain, quelle que soit la force du système financier américain, ils ne peuvent pas se substituer au marché financier mondial ni au marché des matières premières », il ajouta :
« Je propose d’organiser une conférence internationale représentative avec les patrons des plus importantes sociétés financières et des analystes réputés (…) dès cette année. Cette tribune pourrait devenir permanente. »
C’est dire à quel point les problèmes économiques actuels se situent maintenant à l’échelle de la planète, et qu’il est urgent de mettre fin à l’hégémonie financière américaine en la remplaçant par une concertation institutionnelle planétaire.
© André Serra

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Tout d’abord une remarque. L’intérêt porté à cet événement ailleurs qu’à l’endroit où il va se passer prête à croire que le Président des États-Unis est aussi celui de la planète. Pourquoi ?

À l’exception du Canada et du Mexique, les proches voisins des É-U et leurs partenaires dans l’Alena, dont les étroites relations économiques et politiques avec eux peuvent dépendre du choix du nouveau président, il semble que le reste du monde n’ait pas encore pris totalement la mesure du profond déclin dans lequel la « superpuissance » est entrée depuis une douzaine d’années. Son influence sur le cours du monde s’est considérablement affaiblie depuis.

Une seconde remarque est l’auréole dont les « non-américains » coiffent la tête du candidat Obama. Ils croient assez naïvement qu’il va changer la propension des Étasuniens à se croire comptables du sort de l’humanité et les seuls à connaitre un modèle politique indépassable.

Cette obsession obamatique porte ainsi une large portion du public international à croire que les électeurs étasuniens partagent leur opinion et leurs souhaits, rendant ainsi l’élection d’Obama certaine.

À mes yeux cette croyance est une illusion. Voici pourquoi :

Aujourd’hui, à un stade de la campagne électorale où la désignation d’Obama comme candidat officiel du parti démocrate semble à peu près acquise, on peut seulement porter un regard attentif sur la campagne finale entre Barak Obama et John McCain.

Barak Obama se présente comme un unificateur du peuple des É-U. Cela montre de bons sentiments, mais lorsqu’on connaît les profondes divisions de ce pays, religieuses, ethniques, économiques, on lui souhaite bien du plaisir [lire = Hans-Georg Betz – Etats-Unis : une nation divisée, Guerre culturelle et idéologique – Éd. Autrement (2008)]. Il n’a de toute manière confié à personne comment il procèderait, ce qui laisse à penser quil s’agit davantage d’un vœu pieux que d’une stratégie bien définie.

Il annonce qu’il retirera les grands pieds étasuniens du sol irakien. Fort bien, mais qui serait contre en dehors du complexe militaro-industriel ? Pour cette question aussi, comment s’y prendra-t-il ? S’agira-t-il d’une évacuation pure et simple ? Jamais les citoyens étasuniens n’accepteront de partir sans qu’un constat de victoire parfaitement médiatisable ne soit clairement établi. L’orgueil nationaliste des Étasuniens est insondable. Ils ont encore le Vietnam à l’esprit.
Il désire revernir la carrosserie du pays aux yeux du monde en allant causer aux Cubains et aux Iraniens. Personnellement, j’approuve. Mais que proposera-t-il à ces gens-là ? Sur ce plan aussi il reste muet.
Beaucoup d’affirmations, mais peu de programmes. Lorsque le temps viendra d’affronter McCain, même ceux qui auront été de son bord pour l’investiture démocrate lui demanderont des précisions, et ce jour-là, il ne lui suffira plus de bien parler et de mettre la main sur le cœur.
John McCain le premier le poussera dans ses retranchements et le dénoncera comme un apprenti sorcier. Il aura beau jeu de souligner son inexpérience des affaires fédérales [Barak Obama n’a jamais occupé de poste de responsabilité au niveau national - il a seulement été élu sénateur de l’État de l’Illinois en 1996, et n’est sénateur fédéral que depuis le 2 novembre 2004].

McCain est un dur à cuire, un héros national unanimement respecté [consulter Wikipedia]. Ancien officier, son père et son grand-père étaient des amiraux de la Navy. Prisonnier des Vietnamiens, il a supporté et survécu à des sévices abominables. Aux yeux des Étasuniens, il est un vrai « Américain », de par sa famille et par son courage passé. Au niveau du sentiment national, Obama ne fera pas le poids devant lui, et c’est un point décisif pour les citoyens des É-U. Les seuls points qui seront défavorables à McCain seront son âge et son état de santé.
Déjà à ce stade-là, Obama serait battu. Mais l’arbitre du jeu restera la situation économique du pays. Pas celle d’aujourd’hui, en mai ! Celle dont on parlera en novembre.
Dans des articles antérieurs, j’ai déjà parlé de la situation économique actuelle des É-U, avant et depuis l’éclatement de la crise financière des subprimes. Elle reste préoccupante, et nombreux sont les économistes qui pensent qu’elle perdurera encore longtemps à ce niveau. De nouvelles pertes bancaires sont attendues pour le reste de l’année 2008, et même pour le début de 2009. Le dollar est vu à 0,55€ dans quelques mois, et la hausse du pétrole sera sans doute, de ce fait, encore bien présente.
L’inflation est officiellement de 3,6%, mais certains économistes pensent qu’elle a été bricolée en utilisant des coefficients saisonniers et des ajustements assez suspects [voir La Chronique Agora], et la chiffreraient volontiers entre 5 et 6%. Le gouvernement des É-U a beau se trouver des formules plus ou moins académiques pour affirmer que le pays n’est pas en récession et qu’il veut un dollar fort, ce n’est que de la poudre aux yeux. Les É-U sont bel et bien en récession et leur situation aura sans doute encore périclité d’ici novembre ! C’est sur ce fonds-là que jouera l’ultime ressort des présidentielles étasuniennes, quand tout le monde aura oublié les discours enflammés du début de campagne.
En novembre, les électeurs répéteront sans doute en chœur la fameuse antienne de Bill Clinton au cours de sa première campagne présidentielle : « The economy, stupid ! », en réponse à ceux qui lui demandaient ce qu’il fallait faire. Il faudra bien que les candidats y répondent de manière appropriée.
Si Obama n’a pas en réserve un programme économique crédible à présenter à ce moment-là, je pense que les électeurs se tourneront instinctivement vers le candidat dont ils pourront penser qu’il possède l’esprit de décision pour faire les bons choix, et la poigne nécessaire pour les faire adopter et appliquer, parce qu’il l’aura montré concrètement à travers les difficultés de sa propre existence. Je ne doute pas que ce soit alors John McCain.
© André Serra

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Depuis l’explosion de la crise des subprimes aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde, à l’été 2007, et surtout la descente en spirale du taux d’intérêt interbancaire de la Fed de 5,25% à 2% il y a huit jours, tous les milieux financiers guettent avec obstination les réactions de la BCE, s’attendant à tout instant à une réplique parallèle de Jean-Claude Trichet et de ses collègues. En vain.
L’équipe de la BCE s’accroche à une seule stratégie apparente, la lutte contre une inflation en cours de potentialisation sous la montée des prix des matières premières et notamment du pétrole. Elle justifie son apparent désintérêt de la conjoncture difficile de l’économie européenne par le fait que la situation des entreprises est saine, et que la stabilité des prix conditionne un passage réussi de la crise financière actuellement traversée par l’économie mondiale.
Les récentes statistiques semblent confirmer la justesse de ce raisonnement. Le 15 mai, on apprenait que la croissance allemande avait atteint 1,5% au premier trimestre 2008 (soit 6% en rythme annuel) contre 0,3% au quatrième trimestre 2007, soit le double des prévisions des économistes. C’est dire à quel point les évaluations de ceux-ci doivent être considérées avec une certaine suspicion. Estimation n’est pas vérité.
Dans le même sens, l’estimation de la croissance de 2007 pour la France s’est transformée de 1,9% prévisionnel en 2,2% dans son résultat définitif. De surcroît, ce serait les investissements des entreprises qui auraient entraîné cette embellie, et non la consommation, dans un processus combien plus positif ! Parallèlement, l’endettement des particuliers européens se serait globalement réduit au cours de cette période en raison d’un moindre recours au crédit. Évolution encourageante, diamétralement opposée à celle de l’économie étasunienne.
En cherchant à accélérer la consommation intérieure des É-U au moyen de la réduction de son taux de base interbancaire, la Fed provoque en effet simultanément une augmentation des tensions inflationnistes ainsi qu’un gonflement inquiétant de la bulle d’endettement des particuliers, bulle qui éclatera à son tour dans les mois qui viennent, dans la foulée de celle des subprimes.
On peut trouver dans ces événements la confirmation de la sagesse manifestée par les autorités de la Banque Centrale Européenne, laquelle a privilégié la défense de la monnaie à l’aventure d’une création monétaire ininterrompue qu’aurait immanquablement provoquée un abaissement du taux d’intérêt dans la zone euro. En agissant ainsi, la BCE a protégé le pouvoir d’achat de la monnaie européenne à l’intérieur de la zone euro. Même si certaines augmentations de prix ont été constatées pour certains produits, celles des coûts de matières premières, dont le pétrole, ont été bien moindres pour les européens que pour les étasuniens, dotés d’une devise en forte régression du fait de la baisse du taux d’intérêt de la FED.
Pour souligner le décrochage progressif de l’économie étasunienne par rapport à l’économie européenne, un autre élément est à prendre en considération, celui des injections de liquidités par les banques centrales dans le système bancaire. En dépit des apparences, il ne s’agit pas des mêmes processus aux É-U et en Europe.
Aux É-U, ces nouvelles liquidités représentaient une création monétaire pure, au moyen de la planche à billets, car les réserves monétaires de la Fed étaient pratiquement inexistantes, sur fond d’un déficit budgétaire de l’État annoncé à 38% cette année et d’un déficit commercial récurrent, le tout ajouté à un déficit antérieur cumulé représentant plusieurs années de PNB. Dans cette aide au système bancaire du pays, il s’agissait donc d’une monnaie de singe, et son important volume ne pourra qu’affaiblir la tenue du dollar au cours des mois qui viennent, tout en renforçant les tensions inflationnistes nées de la hausse des matières premières, et en particulier de celle du pétrole.
L’Europe disposant au contraire de réserves importantes en devises, les injections de liquidités dans le système bancaire européen put au contraire se faire avec facilité, et n’entraînera que très peu d’effets inflationnistes.
Tout n’est cependant pas rose en Europe, et la vague stagflationniste qui naît actuellement aux É-U aura nécessairement des effets en Europe au cours de l’année qui vient. Cependant, grâce à l’action courageuse de la BCE et de son président, Jean-Claude Trichet, et en dépit des critiques acerbes qui leur ont été adressées par de nombreux responsables politiques, dont le président français Nicolas Sarkozy, l’Europe peut espérer passer ce prochain cap dans de meilleures conditions que les É-U ou la Grande-Bretagne.
Un aspect important de la comparaison des attitudes des deux banques centrales, BCE et FED, réside dans la différence entre les messages qu’elles ont adressés à leurs économies respectives. Un changement de taux d’intérêt de base est précisément un message en soi, adressé tant aux entreprises qu’aux particuliers [lire à ce sujet l’article de Pascal Salin publié le 14 octobre 2007 dans le Figaro].
De janvier 2001 à juin 2004, soit en 40 mois, la FED a fait varier son taux d’intérêt de base de 6,5% à 1%, adressant ainsi à l’économie les messages suivants : le taux d’intérêt de l’argent est une composante élastique de l’économie. Qu’il monte ou qu’il baisse, cela n‘a aucune importance. Si les citoyens ont besoin de consommer et n’ont pas d’argent disponible, aucun problème, la FED peut en fabriquer selon les besoins. Elle n’hésite pas à prêter aux banques au taux de 1% quand celui de l’inflation est de 2,5%, soit une véritable distribution gratuite de dollars. L’argent n’a plus vraiment de prix, seule compte la consommation, même si les produits achetés viennent de l’étranger. Les États-Unis sont tellement puissants qu’ils sont le seul pays de la planète à pouvoir fabriquer de la monnaie en toute impunité depuis les accords de Bretton Woods signés en 1944. Ces messages sont très clairs et directement responsables du montage financier des subprimes.
Et puis brusquement, de juillet 2004 à juin 2006, changement de décor, le taux d’intérêt repart à la hausse pour aboutir à 5,25% où il culmine sur l’éclatement d’une bulle astronomique jetant sur le trottoir des dizaines de milliers de familles dont on reprend la maison pour défaut de paiement. Mais les messages continuent dans la même veine : les banques étasuniennes sont proches de la faillite ? Qu’à cela ne tienne ! Tiens, voilà des liquidités, et si vous en voulez d’autres, vous n’avez qu’à demander. Quant aux sans-logis, Dieu les a punis de leur naïveté. Ils l’ont bien cherché !
Ne paniquons pas, les messages de la FED continuent ! Retour en six mois à un taux d’intérêt de 2%, en dépit d’une inflation passée à 3,6%. Consommez maintenant !
Pendant ce temps, une BCE décriée par tous maintient l’Europe sur une ligne de stabilité (relative) des prix. Début 2006, son taux directeur est de 2,25% et passe à 2,50% en mars, 2,75% en juin, 3% en août, 3,25% en octobre, 3,50% en décembre, 3,75% en mars 2007. Il est finalement porté à 4% en juin 2007, et est resté à ce taux depuis. On peut admirer ce long glissement de 1,75% en deux ans par rapport aux dents de scie désordonnées du dollar. À chaque nouvelle petite touche, le même message passe : le danger de l’inflation se maintient en s’accroissant lentement. Aucun effet de panique et le cours de l’euro s’accroît progressivement dans le même temps sans à-coup notable. Les entreprises et les particuliers en comprennent le message et agissent en conséquence, même si un certain agacement se manifeste devant cette lente progression. L’euro prouve ainsi sa stabilité, et par là, sa vocation à devenir LA monnaie internationale par excellence, car la mission d’une telle monnaie, appelée à soutenir une économie de plus en plus mondialisée, consiste précisément à maintenir fermement la valeur d’achat de son unité, pour la meilleure régularité possible des transactions internationales.
***
Nous y voilà ! Comme je le soupçonnais déjà dans un précédent article intitulé “Jean-Claude Trichet a raison”, la stratégie actuelle de la BCE semble destinée à offrir au monde une monnaie stable et efficace pour le règlement des transactions internationales, en remplacement du dollar, devise actuellement en perdition, seulement soutenue par une mystique historique dont le substrat est devenu largement obsolète. Dans ce précédent article, j’énumérais un certain nombre d’initiatives prises par des entreprises, des pays et des institutions, pour utiliser l’euro de manière de plus en plus générale.
Il est certain que dans une conjoncture politique mondiale lourde de tensions stratégiques et économiques, il n’est pas possible qu’une initiative de cette taille puisse être proposée de but en blanc par une autorité politique nationale. Tout le monde y pense, mais personne n’ose en parler. La classe politique attend sagement la suite du dépérissement du dinosaure impérial, dont on craint les convulsions.
Le remplacement du dollar se fera donc très lentement, au niveau de l’économie d’entreprise, propulsée par le bouche-à-oreille. Combien de temps cela prendra-t-il pour qu’une partie significative du commerce soit traitée en euros ? Personne ne peut actuellement le dire. Mais en attendant, Jean-Claude Trichet et son équipe continueront sans doute à veiller au maintien de l’euro dans son statut d’alternative crédible au dollar : stabilité, dosage dans la conduite de la politique du crédit, concertation avec les autres banques centrales, sérieux et discipline, toutes qualités destinées à forcer le respect des grands de ce monde, et surtout des nouveaux (BRIC).
Enfin, sous-jacent à cet effort, on constatera sans doute un renforcement progressif de l’unité européenne, et l’adaptation continue de celle-ci aux profonds changements du monde.
© André Serra - http://www.andreserra.blogauteurs.net/blog/

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L’économie des États-Unis prend de plus en plus la forme d’une peau de chagrin, car elle rétrécit à vue d’œil. Il devient donc impératif que le gouvernement de ce pays bouge, et qu’il trouve des solutions rapides et efficaces pour redresser la barre. Mais peut-il en trouver et les appliquer ? En existe-t-il seulement une ?
George Bush et Henry Paulson, son secrétariat au trésor, renouvellent de temps à autre leur proclamation pour un dollar fort, mais cela ne l’empêche pas de baisser continuellement. Il ne faut pas en effet se leurrer sur sa bonne tenue apparente, car elle est essentiellement due aux apports des fonds souverains aux banques étasuniennes en difficulté : quelques dizaines de milliards de dollars. Cet effet factice une fois passé, la tendance lourde du dollar à la baisse se manifestera à nouveau.
D’ailleurs Bernanke, le président de la FED, se garde bien de tout pronostic à ce sujet. Il sait en effet que des deux stratégies qui s’offrent à lui, aucune n’est satisfaisante :
— augmenter les taux d’intérêt pour juguler l’inflation qui progresse. Bernanke voit bien que le prix des matières premières ne cesse de monter, tant en raison de la croissance continue des pays émergents que de l’augmentation des coûts d’accès au pétrole. Une augmentation des taux d’intérêt serait donc la bienvenue pour modérer cette inflation, ainsi que pour rendre plus attrayants les placements en dollars de capitaux étrangers, indispensables pour boucher les trous des deux énormes déficits jumeaux du pays, ceux du budget de l’État et du commerce extérieur. Cela permettrait aussi de freiner la chute du dollar et de reprendre un peu de terrain à l’euro.
Mais augmenter les taux d’intérêt, c’est aussi freiner les investissements nécessaires pour soutenir l’emploi qui s’étiole, accroître la productivité et réduire la consommation, laquelle a tellement besoin de crédit en raison de l’endettement délirant de la population et de la baisse de ses revenus.
— mais si, au contraire, la FED baissait le coût du crédit pour relancer la production comme la consommation, alors l’afflux des capitaux étrangers se tarirait inévitablement. Le cours du dollar verrait sa baisse s’accélérer, renchérissant ainsi le coût des produits importés et notamment le précieux pétrole. Si seulement les Chinois voulaient bien augmenter leur taux de change ! Mais ils s’entêtent à ne le faire qu’au compte-goutte, ce qui renforce la tendance des entreprises étasuniennes à se délocaliser selon un flux qui ne cesse de s’enfler, vidant progressivement le pays de sa substance, c’est-à-dire le privant de sa capacité à résister à la crise.
Que le taux d’intérêt augmente ou baisse, les É-U se trouvent donc coincés dans un garrot financier dont ils ne peuvent se débarrasser. À moins que…
À moins qu’ils ne comprennent enfin que leur hégémonie leur coûte trop cher, et qu’ils ne se débarrassent d’un fatras de dépenses qui siphonnent leurs forces vives. Il leur faudrait ainsi renoncer à leur présence militaire un peu partout dans le monde en d’innombrables bases. Supprimer aussi leurs nouvelles fabrications de guerre, seul résidu notable de leur industrie en déroute, mais d’une utilité bien discutable compte tenu de leur supériorité militaire actuelle, si ce n’est pour limiter la croissance du chômage qui vient de redémarrer chez eux, faute d’autres productions plus utiles, désormais réalisées au-delà de l’océan pacifique.

Mais ce serait mal connaître les Étasuniens que de les croire capables d’une telle humilité et d’un tel réalisme. Il leur est tout à fait impossible de comprendre que leur déclin est à leur porte, et plus encore d’accepter la perte de l’hégémonie dont ils jouissent depuis tant d’années.
Alors pourquoi ces extraordinaires dépenses militaires ?
Ne seront-ils pas tentés, dans une manœuvre désespérée, de reprendre leur destin en main en envahissant des zones stratégiques comme le Moyen-Orient (Syrie et Liban compris, fermant le pont Israël-Irak), mais aussi le Caucase (la Géorgie est actuellement présidée par Mikheil Saakachvili, fermement pro-américain et candidat à l’OTAN), le Pakistan, verrou possible à revers de l’Iran et de l’Afghanistan, et les cinq républiques musulmanes entre Caspienne et Chine, coin pétrolier et gazier entre Chine et Russie. Les É-U y possèdent des bases militaires depuis le 11 septembre 2000, susceptibles de constituer des têtes de pont efficaces pour l’exécution d’une telle stratégie.
Au travers du Pakistan, les É-U aimeraient bien pouvoir également contrôler le port en eau profonde que la Chine y a construit sur la mer d’Oman pour son approvisionnement en pétrole, dans le but d’éviter le détroit de Malacca, sous le contrôle actuel des escadres étasuniennes. Il y a un précédent : par ce moyen, les É-U ont bloqué l’approvisionnement en pétrole du Japon en 1941 pour stopper son expansion militaire en Asie.
On sait bien que les É-U ne possèdent pratiquement pas de troupes terrestres, mais leur état-major n’a pas encore totalement abandonné sa stratégie de destruction massive par voie aérienne, précédant une occupation légère du terrain associée à une subversion dollarisée des élites locales.
Leur visée serait ainsi stratégiquement double : étouffer la croissance exponentielle de la Chine qui rongent leur économie jusqu’à l’os, puis rétablir l’empire universel du dollar, actuellement en dégénérescence cancéreuse rapide, en l’imposant par la crainte à une Europe sans muscles, à une Russie revancharde, mais encore militairement faible, ainsi qu’à une Chine affamée par un blocus terrestre et maritime.
Ce n’est là qu’une hypothèse, un peu théâtrale, mais si elle devait voir le jour, sous cette forme ou sous une autre, ce serait le Stalingrad des É-U. Eux ne le savent pas, mais Hitler non plus ne l’avait pas prévu, et pourtant il y est allé.
Bon vent pour tous !

©André Serra
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Avant de se persuader que Barack Obama pourrait être un bon président des É-U pour le monde, il serait bon de se demander deux choses :
— pourrait-il être un bon président pour les É-U eux-mêmes ?
— aurait-il les moyens de faire quelque chose pour le monde, et quoi ?
Ce qui me fait poser ces deux questions vient de ce qu’une sorte d’Obamania semble s’être emparée de l’opinion publique dans le monde occidental, comme si ce nouveau personnage du cirque américain pouvait être fort différent de ces concitoyens, et comme si l’avenir de la planète dépendait du Président des É-U. Je pense qu’il devient urgent que les gens répondent à ces deux questions, avant d’arrêter leur opinion.

***

Concernant Obama, il est essentiel d’aller au-delà de ses propos enflammés, qui emporte l’enthousiasme des foules étasuniennes à chacune de ses sorties en public, car il n’y a vraiment aucune proposition réaliste ou réalisable dans ses discours. Juste de la fumée qui sent bon. À la veille d’une sévère déconfiture économique de son pays, on n’entend de sa part aucune proposition précise pour éviter sa ruine, pas le moindre avis sur la nature de cette crise, pas la moindre idée de ce qu’il en pense, ni même s’il en pense quelque chose. The economist observe qu’il ne fait que « répéter aux gens qu’ils méritent de gagner plus et d’entrevoir de meilleures perspectives » . Quels sont les moyens qu’il emploierait pour modifier cette situation périlleuse ?
Il n’a que le mot changement à la bouche, mais omet soigneusement de donner ses réponses personnelles au « quoi, comment, avec quel argent » auquel tout responsable économique se doit de répondre, que ce soit dans une entreprise artisanale ou à la tête d’un état. On peut en déduire, ou qu’il n’a pas de solutions, ou bien qu’il préfère les cacher. Dans les deux cas, je pense qu’il vaut mieux aller voir ailleurs.

***

Mais il y a mieux. L’opinion prend pour acquis qu’Obama, étant élu, se comporterait différemment que son insoutenable prédécesseur. Or, l’un des principaux conseillers qu’il a choisis pour l’assister dans sa campagne est Zbigniew Brzezinski , ancien conseiller à la sécurité du président Carter entre 1977 et 1981, et qui fonde en1973 la commission Trilatérale , cette institution privée qui, aussi peu démocratique que possible, possède une influence importante et secrète sur tous les gouvernements de la planète.
Il a publié plusieurs ouvrages, dont Le grand échiquier en 1993, l’échiquier dont il parle étant la planète, et Le vrai choix , révision du premier en 1994, pour tenir compte de l’affaire du 11 septembre 2001.
On pourrait considérer que la préoccupation de Brzezinski dans ces ouvrages est essentiellement géostratégique, mais il est animé d’une foi tellement inébranlable dans la toute puissance des Etats-Unis, que cela enlève beaucoup d’objectivité à ses analyses, pourtant généralement bien documentées, et en fait un idéologue plutôt qu’un expert. Sans aucunement démontrer la justesse de son opinion, il s’est persuadé que la stabilité et la paix dans le monde dépendent étroitement d’une hégémonie des É-U sur la planète, appuyée sur l’Europe comme puissance d’appoint.
Pour cibler le personnage, voici un extrait du grand échiquier , donc en 1997, il y a 10 ans : En Europe certains signes témoignent de la fin de l’élan en faveur de l’intégration et de l’expansion ; les nationalismes européens traditionnels pourraient d’ici peu se réveiller. Un fort taux de chômage persiste même dans les États européens les plus avancés, suscitant des réactions xénophobes qui pourraient très vite entraîner la France ou l’Allemagne vers l’extrémisme et le chauvinisme. Il se pourrait même qu’une véritable situation révolutionnaire soit en train de prendre forme. Le calendrier européen ne sera suivi que si les aspirations de cette région à l’unité sont encouragées avec force par les Etats-Unis [p. 251 ].
Dix ans après, le lancement de l’euro le 1er janvier 2002 et le traité de Lisbonne en 2007 ont dû le désappointer à cet égard, l’Europe ayant pu aisément se passer des conseils de Big brother . N’est-ce pas suffisant pour conclure à un véritable strabisme géopolitique chez Brzezinski : mépris condescendant pour l’Europe, qui a des problèmes mais qui avance quoiqu’il en pense, et admiration sans limite pour des États-Unis tout puissants, qui dirigent la planète du haut de leur socle biblique et n’ont pas de problèmes ?
Et c’est à ce personnage à la vue courte qu’Obama fait confiance pour le guider dans les Dardanelles de la politique mondiale ? Aux dernières nouvelles, il paraîtrait qu’il aurait décidé de s’en séparer, mais davantage sans doute pour ne pas être compromis par son idéologie impériale, que pour des différences de conviction.
Obama connaît-il les relations de son conseiller ? Certainement, car Brzezinski est présent depuis des années dans la vie politique de son pays. Un sénateur ne peut ignorer sa personnalité, ses convictions et son entourage.
Il devrait donc aussi connaître ses bonnes relations avec Huntington , auteur impayable du Choc des Civilisations [1996], ouvrage célébré pendant quelque temps en raison du choc provoqué par ses surprenantes hypothèses, puis délaissé car excessivement réducteur dans son analyse des structures de l’humanité, bien plus complexes que la seule prise en compte des civilisations. Obama partage-t-il l’analyse indécente d’Huntington sur les guerres entre les civilisations ?
Obama doit donc savoir que Brzezinski et Huntington ont écrit un livre ensemble [Political Power : USA/USSR, New York, Viking Press, 1963 ], et que leurs conceptions sont donc très proches.
Tous deux appartiennent à la même mouvance politique que l’auteur de La fin de l’histoire et le dernier Homme [1993], Fukuyama , lequel a lui aussi défrayé les chroniques du monde entier, avant de faire éclater de rire tous ceux qu’il avait émerveillé de surprise pendant un court moment d’inattention. La fin de l’Histoire ! Pensez donc !
Après la chute de ce qu’on appelait l’Empire soviétique, la fin de l’Histoire, pour lui, c’était les États-Unis et la démocratie, modèles désormais indépassables sur lesquels tous les peuples allaient devoir s’aligner tôt ou tard. Du plus pur conservatisme, descendu en ligne droite de la May Flower ! Comment Obama pourrait ne pas l’avoir lu ?
Trois dates : 1993, 1996 et 1997, une seule tranche de mythologie et d’aberration, Que pensent en ce moment ces trois évangélistes de l’américanisme, d’une Amérique en crise profonde ?

Et Obama dans tout ça ?
Eh bien ! Un vrai américain, tout simplement !

© André Serra

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Un gigantesque tsunami agite la sphère financière du monde en ce moment. On n’a pas encore reçu son meilleur. Sa source a pris naissance aux États-Unis dès le début de la révolution conservatrice américaine du président Reagan, à partir de janvier 1981. Elle s’est élargie progressivement ensuite sous les trois périodes de la famille Bush, malgré la parenthèse Clinton, et a été portée à son paroxysme par les actes irresponsables du gouvernement et de l’administration du dernier Bush, appuyée sur la complicité active de la banque centrale dirigée par Greenspan, depuis 2001. Ce tsunami financier vient de s’abattre sur la société étasunienne avec une violence qui ne fait que débuter, et peut prolonger son action destructrice sur l’ensemble de l’économie mondiale, si les pays les plus concernés ne prennent pas à temps les mesures qui s’imposent. Le monde entier est concerné. Il est confronté à un virage structurel décisif.
Depuis 27 ans, cette lame de fonds est alimentée par un endettement continu des Etats-Unis coupé de brefs répits. Ce comportement dévastateur n’aurait pas été possible sans les accords de Bretton Woods de 1944. Je vais donc les rappeler brièvement.

***

Les accords monétaires de Bretton Woods furent signés après la seconde guerre mondiale, le 22 juillet 1944, par les 44 nations alliées. Celles-ci pensaient alors résoudre les problèmes financiers issus de la guerre et poser les bases d’un système monétaire mondial qui devrait durer longtemps, et qui permettrait de résoudre à l’avenir tous les problèmes de stabilité des changes et de crises monétaires.
Les situations des participants étaient très déséquilibrées. Les nations européennes sortaient de la guerre ruinées et très endettées. Au contraire, les É-U avaient doublé leur production industrielle pendant les cinq années de guerre et possédaient des créances importantes sur leurs alliés, auxquels ils avaient vendu à crédit des quantités faramineuses d’armes et de fournitures de toutes sortes pendant cette période, de laquelle leur pays était sorti indemne de son côté et en pleine possession de ses moyens économiques.
Le dollar apparut donc comme le pôle naturel d’une nouvelle organisation des échanges du monde libre. Il était en effet essentiel que soit assurée une grande stabilité des taux de change, pour ne pas retomber dans une ère de dévaluations compétitives et de protectionnismes douaniers exagérés, que l’on avait connue pendant l’entre-deux-guerres. On se rappelait que c’était cette instabilité et ces pratiques qui avaient entraîné la crise de 1929 d’abord, et la déflation puis le chômage ensuite, jusqu’à la seconde guerre mondiale.
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Bretton_Woods]
Les principales décisions prises à Bretton Woods furent les suivantes :
— abandon de l’étalon or , en vigueur jusque-là en tant que référence monétaire commune. Jusque là, le prix de ce métal avait paru suffisamment indépendant des États pour pouvoir assurer une certaine stabilité des changes. On lui reprochait cependant son insuffisante élasticité, résultant d’une production à croissance lente, car elle maintenait la masse des liquidités monétaires entre des limites étroites qui ne permettaient pas de faire face aux périodes de récession, non plus qu’aux phases de croissance rapide. On lui attribuait d’ailleurs une part de la responsabilité de la crise de 1929.
— étant donné la place dominante qu’il occupait à cette époque dans le commerce international, le dollar devenait la référence de toutes les autres monnaies, lui-même étant rattaché à l’or , de manière à pouvoir introduire une certaine élasticité dans le système. En 1934, sa valeur avait été fixée par Roosevelt à 35$ l’once d’or. Elle pouvait cependant varier en fonction des nécessités. Mais, en 1961, Kennedy prit l’engagement solennel, tout à fait inconsidéré, de ne pas toucher à cette parité. Cette décision revenait à paralyser le nouveau système comme l’avait fait l’or lui-même, son prédécesseur, en entraînant le blocage des échanges internationaux dans le cas d’une inflation liée, par exemple, à la fluctuation naturelle du prix des matières premières. Mais au moins jusque-là, le rôle des É-U avait-il été véritablement international et leur responsabilité parfaitement assurée.
Mais, le fait d’assumer ce rôle donna aux É-U la possibilité d’émettre autant de quantité de dollars qu’ils le désiraient, puisque chaque dollar imprimé les enrichissait d’un trente-cinquième d’once d’or en toute quiétude, sans que la valeur de leur monnaie en souffre par rapport aux autres monnaies. Le rapport de celles-ci avec le dollar restait donc le même. Tant que les gouvernements des États-Unis respectèrent un minimum d’éthique à cet égard, tout allait bien, mais lorsqu’ils se mirent à outrepasser largement cette retenue, le système prit un biais dangereux qu’ils sont actuellement en train de payer.

Cette propriété du système de Bretton Woods leur permettait en effet deux choses :
- de financer leurs déficits budgétaires sans conséquences économiques internes,
- de baisser les taux d’intérêt du crédit, sans que la valeur de leur monnaie en soit affectée.

Ils comprirent très vite qu’ils avaient réussi à placer entre leurs mains une fort puissante méthode susceptible d’entraîner une croissance rapide de leur économie.
- D’une part , la possibilité de financer le budget de l’État par la création monétaire, au moins partiellement, leur permit de pratiquer une politique fiscale très légèr e , avantageant ainsi outrageusement leur industrie au détriment de celles des autres pays, qui ne bénéficiaient pas du même privilège. Les É-U jouirent donc, depuis 1944, d’une prééminence qui s’apparentait à celle d’un suzerain du Moyen Âge sur ses vassaux féodaux.
- D’autre part , la possibilité de pratiquer des taux d’intérêt très bas leur permettait des investissements industriels peu coûteux, tout en exportant indirectement dans les autres pays l’inflation qu’ils créaient ainsi chez eux sans risques. Au surplus, cette inflation avait l’avantage de dévaluer l’endettement qu’ils contractaient de façon continue tout au long de cette période avec les pays qui possédaient d’importants excédents commerciaux vis-à-vis d’eux, comme le Japon et l’Allemagne, les dépouillant ainsi du fruit de leur travail sans qu’ils n’aient rien à dire, et peut-être même sans qu’ils s’en aperçoivent.
Cette « astuce » fut cependant éventée par Jacques Rueff, le très compétent conseiller financier du général De Gaulle. Fort logiquement, ce dernier demanda alors aux É-U le paiement en or des excédents commerciaux que la France dégageait de ses échanges avec eux. La France y gagna beaucoup, car le dollar avait alors une valeur réelle considérablement plus faible [facteur de 2,2] que celle, toute théorique de 35$ l’once d’or, que Kennedy s’était imprudemment engagé à maintenir devant le Congrès contre vents et marée en 1961. Il avait été lui-même victime de l’illusion entretenue aux É-U depuis 1944, que le dollar s’identifiait à l’or, et dans ce pays où les croyances métaphysiques se créent facilement, cette illusion était devenue peu à peu l’un des facteurs de l’idéologie nationale. Leur hégémonie monétaire s’était peu à peu transformé en une réalité divine, éternelle. À cette époque déjà, les Étasuniens pensaient que leur « empire » était fait pour rester. Leur méconnaissance et leur désintérêt de l’histoire du monde allait bientôt leur jouer des tours.
On peut ainsi constater, dans ce domaine de la monnaie, l’un des nombreux effets négatifs pervers du sentiment pathologique de supériorité que le peuple étasunien entretient depuis la seconde guerre mondiale. Encore pourrait-on d’ailleurs faire remonter cette disposition d’esprit à celui des voyageurs du « Mayflower ». Rien ne se crée, tout se transforme !
Du fait de l’inflation monétaire irresponsable induite par la plupart des gouvernements des États-Unis, la situation devint vite intolérable pour eux, car elle avait entraîné une diminution considérable du stock d’or de Fort-Knox, et le 15 août 1971, le président Nixon prit une décision radicale en proclamant « Je déclare le dollar flottant » , détachant ainsi définitivement le dollar de l’or.
Alors que cet événement aurait dû remettre en question l’ensemble des dispositions arrêtées à Bretton Woods, l’habitude internationale acquise de considérer le dollar comme une valeur sûre lui permit de conserver son rôle dominant. Ayant usé et abusé jusque-là de ce rôle, le dollar était devenu progressivement de fait la monnaie des échanges internationaux, particulièrement sur le marché pétrolier et celui des matières premières. Sa domination de 27 ans avait en effet entraîné le déplacement de tous les marchés boursiers sur la terre américaine, confortant ainsi sa prééminence pour l’avenir, en dépit de tout changement qui pouvait survenir dans la nature même de sa monnaie, comme cette décision de Nixon qui la débarrassait définitivement de toute contrainte économique vis-à-vis du reste du monde .
Ce que l’on a oublié aujourd’hui, c’est que l’extraordinaire augmentation de richesse des É-U au cours du XXème siècle reposait sur une injustifiable inégalité du statut monétaire des nations, et non sur une filiation biblique dont il plaît toujours aux Étasuniens de se réclamer. Jusqu’à aujourd’hui, cette richesse était considérée comme le résultat de talents particuliers aux « Américains ». En réalité, ces « talents » relevaient d’une escroquerie financière géante, et la crise qui a débuté il y a deux mois va probablement avoir pour principal avantage de retirer aux É-U ce privilège inavouable de pouvoir produire de la richesse en imprimant du papier.
Cette crise devrait assez rapidement déboucher sur la tenue d’une nouvelle conférence de Bretton Woods, où le dollar sera contraint de renoncer à tous ses pouvoirs. Que les Etats-Unis jouent dans leur cour avec leur monnaie, cela les regarde. Mais que le reste du monde en reçoive les éclats négatifs est insupportable, et ne doit plus être toléré.
Déjà, dans le monde, on s’inquiète de la détérioration du dollar, puisqu’il s’avère ne plus pouvoir jouer son rôle de valeur de réserve. On sait que le Venezuela et l’Iran se trouvent en pointe dans cette démarche, de telle sorte que l’on néglige leur opinion, car on connaît leur opposition radicale aux Etats-Unis. Mais ce dont on parle moins, et qui est pourtant beaucoup plus sérieux, ce sont les conversations entre les Émirats Arabes Unis et le Qatar à propos d’un projet de création d’une monnaie du golfe persique, de manière à protéger leurs revenus, que la faiblesse récurrente du dollar menace. C’est aussi la Russie qui cherche à vendre désormais son gaz en roubles. C’est ensuite l’Europe et la BCE, qui pensent sérieusement à remplacer le dollar par l’euro, ce qui pourrait expliquer que Jean-Claude Trichet pratique une politique de taux d’intérêt rigoureuse, comme pour bien montrer que l’euro possède les qualités nécessaires pour prendre le relais du dollar. C’est enfin la Chine, dont le yuan devient de plus en plus la devise commerciale préférée dans les transactions inter-asiatiques. Et toujours la Chine, qui, avec plus de mille milliards de réserves monétaires en dollars a commencé l’achat d’actifs bancaires aux Etats-Unis sous prétexte de leur venir en aide, mais qui cherche de cette manière à protéger la valeur de ses réserves « dollar » en les convertissant en actifs, troquant ainsi une devise en déshérence contre des biens dont la valeur est indépendante de la monnaie qui l’exprime.
Qu’on ne s’y méprenne pas ! Les Etats-Unis ne traversent pas une crise ordinaire. L’immensité de leur dette internationale, la délocalisation de près de 40% de leur industrie dans les pays en développement, une épargne nulle, un territoire de plus en plus souvent ravagé par des tornades d’une violence croissante à mesure que l’effet de serre progresse, une population dont l’alphabétisation régresse et dont 25% est obèse, ne disposent plus ce pays à rester le maître du monde. Son heure est maintenant passée.
Il lui reste cependant une puissance matérielle, et notamment militaire, dont il pourrait vouloir user pour s’accrocher à sa splendeur passée, dans la paranoïa qui le traverse depuis le 11 septembre 2001. On peut donc s’attendre à des convulsions erratiques et aventureuses, avant que l’aigle n’avoue ses ailes brisées.
J’y reviendrai.

© André Serra

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