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Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Économie, tags: BCE, crise, dollar, Etats-Unis, euro, inflation, interet, monnaie, taux, Trichet
Depuis l’explosion de la crise des subprimes aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde, à l’été 2007, et surtout la descente en spirale du taux d’intérêt interbancaire de la Fed de 5,25% à 2% il y a huit jours, tous les milieux financiers guettent avec obstination les réactions de la BCE, s’attendant à tout instant à une réplique parallèle de Jean-Claude Trichet et de ses collègues. En vain.
L’équipe de la BCE s’accroche à une seule stratégie apparente, la lutte contre une inflation en cours de potentialisation sous la montée des prix des matières premières et notamment du pétrole. Elle justifie son apparent désintérêt de la conjoncture difficile de l’économie européenne par le fait que la situation des entreprises est saine, et que la stabilité des prix conditionne un passage réussi de la crise financière actuellement traversée par l’économie mondiale.
Les récentes statistiques semblent confirmer la justesse de ce raisonnement. Le 15 mai, on apprenait que la croissance allemande avait atteint 1,5% au premier trimestre 2008 (soit 6% en rythme annuel) contre 0,3% au quatrième trimestre 2007, soit le double des prévisions des économistes. C’est dire à quel point les évaluations de ceux-ci doivent être considérées avec une certaine suspicion. Estimation n’est pas vérité.
Dans le même sens, l’estimation de la croissance de 2007 pour la France s’est transformée de 1,9% prévisionnel en 2,2% dans son résultat définitif. De surcroît, ce serait les investissements des entreprises qui auraient entraîné cette embellie, et non la consommation, dans un processus combien plus positif ! Parallèlement, l’endettement des particuliers européens se serait globalement réduit au cours de cette période en raison d’un moindre recours au crédit. Évolution encourageante, diamétralement opposée à celle de l’économie étasunienne.
En cherchant à accélérer la consommation intérieure des É-U au moyen de la réduction de son taux de base interbancaire, la Fed provoque en effet simultanément une augmentation des tensions inflationnistes ainsi qu’un gonflement inquiétant de la bulle d’endettement des particuliers, bulle qui éclatera à son tour dans les mois qui viennent, dans la foulée de celle des subprimes.
On peut trouver dans ces événements la confirmation de la sagesse manifestée par les autorités de la Banque Centrale Européenne, laquelle a privilégié la défense de la monnaie à l’aventure d’une création monétaire ininterrompue qu’aurait immanquablement provoquée un abaissement du taux d’intérêt dans la zone euro. En agissant ainsi, la BCE a protégé le pouvoir d’achat de la monnaie européenne à l’intérieur de la zone euro. Même si certaines augmentations de prix ont été constatées pour certains produits, celles des coûts de matières premières, dont le pétrole, ont été bien moindres pour les européens que pour les étasuniens, dotés d’une devise en forte régression du fait de la baisse du taux d’intérêt de la FED.
Pour souligner le décrochage progressif de l’économie étasunienne par rapport à l’économie européenne, un autre élément est à prendre en considération, celui des injections de liquidités par les banques centrales dans le système bancaire. En dépit des apparences, il ne s’agit pas des mêmes processus aux É-U et en Europe.
Aux É-U, ces nouvelles liquidités représentaient une création monétaire pure, au moyen de la planche à billets, car les réserves monétaires de la Fed étaient pratiquement inexistantes, sur fond d’un déficit budgétaire de l’État annoncé à 38% cette année et d’un déficit commercial récurrent, le tout ajouté à un déficit antérieur cumulé représentant plusieurs années de PNB. Dans cette aide au système bancaire du pays, il s’agissait donc d’une monnaie de singe, et son important volume ne pourra qu’affaiblir la tenue du dollar au cours des mois qui viennent, tout en renforçant les tensions inflationnistes nées de la hausse des matières premières, et en particulier de celle du pétrole.
L’Europe disposant au contraire de réserves importantes en devises, les injections de liquidités dans le système bancaire européen put au contraire se faire avec facilité, et n’entraînera que très peu d’effets inflationnistes.
Tout n’est cependant pas rose en Europe, et la vague stagflationniste qui naît actuellement aux É-U aura nécessairement des effets en Europe au cours de l’année qui vient. Cependant, grâce à l’action courageuse de la BCE et de son président, Jean-Claude Trichet, et en dépit des critiques acerbes qui leur ont été adressées par de nombreux responsables politiques, dont le président français Nicolas Sarkozy, l’Europe peut espérer passer ce prochain cap dans de meilleures conditions que les É-U ou la Grande-Bretagne.
Un aspect important de la comparaison des attitudes des deux banques centrales, BCE et FED, réside dans la différence entre les messages qu’elles ont adressés à leurs économies respectives. Un changement de taux d’intérêt de base est précisément un message en soi, adressé tant aux entreprises qu’aux particuliers [lire à ce sujet l’article de Pascal Salin publié le 14 octobre 2007 dans le Figaro].
De janvier 2001 à juin 2004, soit en 40 mois, la FED a fait varier son taux d’intérêt de base de 6,5% à 1%, adressant ainsi à l’économie les messages suivants : le taux d’intérêt de l’argent est une composante élastique de l’économie. Qu’il monte ou qu’il baisse, cela n‘a aucune importance. Si les citoyens ont besoin de consommer et n’ont pas d’argent disponible, aucun problème, la FED peut en fabriquer selon les besoins. Elle n’hésite pas à prêter aux banques au taux de 1% quand celui de l’inflation est de 2,5%, soit une véritable distribution gratuite de dollars. L’argent n’a plus vraiment de prix, seule compte la consommation, même si les produits achetés viennent de l’étranger. Les États-Unis sont tellement puissants qu’ils sont le seul pays de la planète à pouvoir fabriquer de la monnaie en toute impunité depuis les accords de Bretton Woods signés en 1944. Ces messages sont très clairs et directement responsables du montage financier des subprimes.
Et puis brusquement, de juillet 2004 à juin 2006, changement de décor, le taux d’intérêt repart à la hausse pour aboutir à 5,25% où il culmine sur l’éclatement d’une bulle astronomique jetant sur le trottoir des dizaines de milliers de familles dont on reprend la maison pour défaut de paiement. Mais les messages continuent dans la même veine : les banques étasuniennes sont proches de la faillite ? Qu’à cela ne tienne ! Tiens, voilà des liquidités, et si vous en voulez d’autres, vous n’avez qu’à demander. Quant aux sans-logis, Dieu les a punis de leur naïveté. Ils l’ont bien cherché !
Ne paniquons pas, les messages de la FED continuent ! Retour en six mois à un taux d’intérêt de 2%, en dépit d’une inflation passée à 3,6%. Consommez maintenant !
Pendant ce temps, une BCE décriée par tous maintient l’Europe sur une ligne de stabilité (relative) des prix. Début 2006, son taux directeur est de 2,25% et passe à 2,50% en mars, 2,75% en juin, 3% en août, 3,25% en octobre, 3,50% en décembre, 3,75% en mars 2007. Il est finalement porté à 4% en juin 2007, et est resté à ce taux depuis. On peut admirer ce long glissement de 1,75% en deux ans par rapport aux dents de scie désordonnées du dollar. À chaque nouvelle petite touche, le même message passe : le danger de l’inflation se maintient en s’accroissant lentement. Aucun effet de panique et le cours de l’euro s’accroît progressivement dans le même temps sans à-coup notable. Les entreprises et les particuliers en comprennent le message et agissent en conséquence, même si un certain agacement se manifeste devant cette lente progression. L’euro prouve ainsi sa stabilité, et par là, sa vocation à devenir LA monnaie internationale par excellence, car la mission d’une telle monnaie, appelée à soutenir une économie de plus en plus mondialisée, consiste précisément à maintenir fermement la valeur d’achat de son unité, pour la meilleure régularité possible des transactions internationales.
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Nous y voilà ! Comme je le soupçonnais déjà dans un précédent article intitulé “Jean-Claude Trichet a raison”, la stratégie actuelle de la BCE semble destinée à offrir au monde une monnaie stable et efficace pour le règlement des transactions internationales, en remplacement du dollar, devise actuellement en perdition, seulement soutenue par une mystique historique dont le substrat est devenu largement obsolète. Dans ce précédent article, j’énumérais un certain nombre d’initiatives prises par des entreprises, des pays et des institutions, pour utiliser l’euro de manière de plus en plus générale.
Il est certain que dans une conjoncture politique mondiale lourde de tensions stratégiques et économiques, il n’est pas possible qu’une initiative de cette taille puisse être proposée de but en blanc par une autorité politique nationale. Tout le monde y pense, mais personne n’ose en parler. La classe politique attend sagement la suite du dépérissement du dinosaure impérial, dont on craint les convulsions.
Le remplacement du dollar se fera donc très lentement, au niveau de l’économie d’entreprise, propulsée par le bouche-à-oreille. Combien de temps cela prendra-t-il pour qu’une partie significative du commerce soit traitée en euros ? Personne ne peut actuellement le dire. Mais en attendant, Jean-Claude Trichet et son équipe continueront sans doute à veiller au maintien de l’euro dans son statut d’alternative crédible au dollar : stabilité, dosage dans la conduite de la politique du crédit, concertation avec les autres banques centrales, sérieux et discipline, toutes qualités destinées à forcer le respect des grands de ce monde, et surtout des nouveaux (BRIC).
Enfin, sous-jacent à cet effort, on constatera sans doute un renforcement progressif de l’unité européenne, et l’adaptation continue de celle-ci aux profonds changements du monde.
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Réflexion, Économie, tags: change, crédit, déficit, dette, dollar, Etats-Unis, fed, hégémonie, inflation, taux d’intérêt
L’économie des États-Unis prend de plus en plus la forme d’une peau de chagrin, car elle rétrécit à vue d’œil. Il devient donc impératif que le gouvernement de ce pays bouge, et qu’il trouve des solutions rapides et efficaces pour redresser la barre. Mais peut-il en trouver et les appliquer ? En existe-t-il seulement une ?
George Bush et Henry Paulson, son secrétariat au trésor, renouvellent de temps à autre leur proclamation pour un dollar fort, mais cela ne l’empêche pas de baisser continuellement. Il ne faut pas en effet se leurrer sur sa bonne tenue apparente, car elle est essentiellement due aux apports des fonds souverains aux banques étasuniennes en difficulté : quelques dizaines de milliards de dollars. Cet effet factice une fois passé, la tendance lourde du dollar à la baisse se manifestera à nouveau.
D’ailleurs Bernanke, le président de la FED, se garde bien de tout pronostic à ce sujet. Il sait en effet que des deux stratégies qui s’offrent à lui, aucune n’est satisfaisante :
— augmenter les taux d’intérêt pour juguler l’inflation qui progresse. Bernanke voit bien que le prix des matières premières ne cesse de monter, tant en raison de la croissance continue des pays émergents que de l’augmentation des coûts d’accès au pétrole. Une augmentation des taux d’intérêt serait donc la bienvenue pour modérer cette inflation, ainsi que pour rendre plus attrayants les placements en dollars de capitaux étrangers, indispensables pour boucher les trous des deux énormes déficits jumeaux du pays, ceux du budget de l’État et du commerce extérieur. Cela permettrait aussi de freiner la chute du dollar et de reprendre un peu de terrain à l’euro.
Mais augmenter les taux d’intérêt, c’est aussi freiner les investissements nécessaires pour soutenir l’emploi qui s’étiole, accroître la productivité et réduire la consommation, laquelle a tellement besoin de crédit en raison de l’endettement délirant de la population et de la baisse de ses revenus.
— mais si, au contraire, la FED baissait le coût du crédit pour relancer la production comme la consommation, alors l’afflux des capitaux étrangers se tarirait inévitablement. Le cours du dollar verrait sa baisse s’accélérer, renchérissant ainsi le coût des produits importés et notamment le précieux pétrole. Si seulement les Chinois voulaient bien augmenter leur taux de change ! Mais ils s’entêtent à ne le faire qu’au compte-goutte, ce qui renforce la tendance des entreprises étasuniennes à se délocaliser selon un flux qui ne cesse de s’enfler, vidant progressivement le pays de sa substance, c’est-à-dire le privant de sa capacité à résister à la crise.
Que le taux d’intérêt augmente ou baisse, les É-U se trouvent donc coincés dans un garrot financier dont ils ne peuvent se débarrasser. À moins que…
À moins qu’ils ne comprennent enfin que leur hégémonie leur coûte trop cher, et qu’ils ne se débarrassent d’un fatras de dépenses qui siphonnent leurs forces vives. Il leur faudrait ainsi renoncer à leur présence militaire un peu partout dans le monde en d’innombrables bases. Supprimer aussi leurs nouvelles fabrications de guerre, seul résidu notable de leur industrie en déroute, mais d’une utilité bien discutable compte tenu de leur supériorité militaire actuelle, si ce n’est pour limiter la croissance du chômage qui vient de redémarrer chez eux, faute d’autres productions plus utiles, désormais réalisées au-delà de l’océan pacifique.
Mais ce serait mal connaître les Étasuniens que de les croire capables d’une telle humilité et d’un tel réalisme. Il leur est tout à fait impossible de comprendre que leur déclin est à leur porte, et plus encore d’accepter la perte de l’hégémonie dont ils jouissent depuis tant d’années.
Alors pourquoi ces extraordinaires dépenses militaires ?
Ne seront-ils pas tentés, dans une manœuvre désespérée, de reprendre leur destin en main en envahissant des zones stratégiques comme le Moyen-Orient (Syrie et Liban compris, fermant le pont Israël-Irak), mais aussi le Caucase (la Géorgie est actuellement présidée par Mikheil Saakachvili, fermement pro-américain et candidat à l’OTAN), le Pakistan, verrou possible à revers de l’Iran et de l’Afghanistan, et les cinq républiques musulmanes entre Caspienne et Chine, coin pétrolier et gazier entre Chine et Russie. Les É-U y possèdent des bases militaires depuis le 11 septembre 2000, susceptibles de constituer des têtes de pont efficaces pour l’exécution d’une telle stratégie.
Au travers du Pakistan, les É-U aimeraient bien pouvoir également contrôler le port en eau profonde que la Chine y a construit sur la mer d’Oman pour son approvisionnement en pétrole, dans le but d’éviter le détroit de Malacca, sous le contrôle actuel des escadres étasuniennes. Il y a un précédent : par ce moyen, les É-U ont bloqué l’approvisionnement en pétrole du Japon en 1941 pour stopper son expansion militaire en Asie.
On sait bien que les É-U ne possèdent pratiquement pas de troupes terrestres, mais leur état-major n’a pas encore totalement abandonné sa stratégie de destruction massive par voie aérienne, précédant une occupation légère du terrain associée à une subversion dollarisée des élites locales.
Leur visée serait ainsi stratégiquement double : étouffer la croissance exponentielle de la Chine qui rongent leur économie jusqu’à l’os, puis rétablir l’empire universel du dollar, actuellement en dégénérescence cancéreuse rapide, en l’imposant par la crainte à une Europe sans muscles, à une Russie revancharde, mais encore militairement faible, ainsi qu’à une Chine affamée par un blocus terrestre et maritime.
Ce n’est là qu’une hypothèse, un peu théâtrale, mais si elle devait voir le jour, sous cette forme ou sous une autre, ce serait le Stalingrad des É-U. Eux ne le savent pas, mais Hitler non plus ne l’avait pas prévu, et pourtant il y est allé.
Bon vent pour tous !
©André Serra
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Avant de se persuader que Barack Obama pourrait être un bon président des É-U pour le monde, il serait bon de se demander deux choses :
— pourrait-il être un bon président pour les É-U eux-mêmes ?
— aurait-il les moyens de faire quelque chose pour le monde, et quoi ?
Ce qui me fait poser ces deux questions vient de ce qu’une sorte d’Obamania semble s’être emparée de l’opinion publique dans le monde occidental, comme si ce nouveau personnage du cirque américain pouvait être fort différent de ces concitoyens, et comme si l’avenir de la planète dépendait du Président des É-U. Je pense qu’il devient urgent que les gens répondent à ces deux questions, avant d’arrêter leur opinion.
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Concernant Obama, il est essentiel d’aller au-delà de ses propos enflammés, qui emporte l’enthousiasme des foules étasuniennes à chacune de ses sorties en public, car il n’y a vraiment aucune proposition réaliste ou réalisable dans ses discours. Juste de la fumée qui sent bon. À la veille d’une sévère déconfiture économique de son pays, on n’entend de sa part aucune proposition précise pour éviter sa ruine, pas le moindre avis sur la nature de cette crise, pas la moindre idée de ce qu’il en pense, ni même s’il en pense quelque chose. The economist observe qu’il ne fait que « répéter aux gens qu’ils méritent de gagner plus et d’entrevoir de meilleures perspectives » . Quels sont les moyens qu’il emploierait pour modifier cette situation périlleuse ?
Il n’a que le mot changement à la bouche, mais omet soigneusement de donner ses réponses personnelles au « quoi, comment, avec quel argent » auquel tout responsable économique se doit de répondre, que ce soit dans une entreprise artisanale ou à la tête d’un état. On peut en déduire, ou qu’il n’a pas de solutions, ou bien qu’il préfère les cacher. Dans les deux cas, je pense qu’il vaut mieux aller voir ailleurs.
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Mais il y a mieux. L’opinion prend pour acquis qu’Obama, étant élu, se comporterait différemment que son insoutenable prédécesseur. Or, l’un des principaux conseillers qu’il a choisis pour l’assister dans sa campagne est Zbigniew Brzezinski , ancien conseiller à la sécurité du président Carter entre 1977 et 1981, et qui fonde en1973 la commission Trilatérale , cette institution privée qui, aussi peu démocratique que possible, possède une influence importante et secrète sur tous les gouvernements de la planète.
Il a publié plusieurs ouvrages, dont Le grand échiquier en 1993, l’échiquier dont il parle étant la planète, et Le vrai choix , révision du premier en 1994, pour tenir compte de l’affaire du 11 septembre 2001.
On pourrait considérer que la préoccupation de Brzezinski dans ces ouvrages est essentiellement géostratégique, mais il est animé d’une foi tellement inébranlable dans la toute puissance des Etats-Unis, que cela enlève beaucoup d’objectivité à ses analyses, pourtant généralement bien documentées, et en fait un idéologue plutôt qu’un expert. Sans aucunement démontrer la justesse de son opinion, il s’est persuadé que la stabilité et la paix dans le monde dépendent étroitement d’une hégémonie des É-U sur la planète, appuyée sur l’Europe comme puissance d’appoint.
Pour cibler le personnage, voici un extrait du grand échiquier , donc en 1997, il y a 10 ans : En Europe certains signes témoignent de la fin de l’élan en faveur de l’intégration et de l’expansion ; les nationalismes européens traditionnels pourraient d’ici peu se réveiller. Un fort taux de chômage persiste même dans les États européens les plus avancés, suscitant des réactions xénophobes qui pourraient très vite entraîner la France ou l’Allemagne vers l’extrémisme et le chauvinisme. Il se pourrait même qu’une véritable situation révolutionnaire soit en train de prendre forme. Le calendrier européen ne sera suivi que si les aspirations de cette région à l’unité sont encouragées avec force par les Etats-Unis [p. 251 ].
Dix ans après, le lancement de l’euro le 1er janvier 2002 et le traité de Lisbonne en 2007 ont dû le désappointer à cet égard, l’Europe ayant pu aisément se passer des conseils de Big brother . N’est-ce pas suffisant pour conclure à un véritable strabisme géopolitique chez Brzezinski : mépris condescendant pour l’Europe, qui a des problèmes mais qui avance quoiqu’il en pense, et admiration sans limite pour des États-Unis tout puissants, qui dirigent la planète du haut de leur socle biblique et n’ont pas de problèmes ?
Et c’est à ce personnage à la vue courte qu’Obama fait confiance pour le guider dans les Dardanelles de la politique mondiale ? Aux dernières nouvelles, il paraîtrait qu’il aurait décidé de s’en séparer, mais davantage sans doute pour ne pas être compromis par son idéologie impériale, que pour des différences de conviction.
Obama connaît-il les relations de son conseiller ? Certainement, car Brzezinski est présent depuis des années dans la vie politique de son pays. Un sénateur ne peut ignorer sa personnalité, ses convictions et son entourage.
Il devrait donc aussi connaître ses bonnes relations avec Huntington , auteur impayable du Choc des Civilisations [1996], ouvrage célébré pendant quelque temps en raison du choc provoqué par ses surprenantes hypothèses, puis délaissé car excessivement réducteur dans son analyse des structures de l’humanité, bien plus complexes que la seule prise en compte des civilisations. Obama partage-t-il l’analyse indécente d’Huntington sur les guerres entre les civilisations ?
Obama doit donc savoir que Brzezinski et Huntington ont écrit un livre ensemble [Political Power : USA/USSR, New York, Viking Press, 1963 ], et que leurs conceptions sont donc très proches.
Tous deux appartiennent à la même mouvance politique que l’auteur de La fin de l’histoire et le dernier Homme [1993], Fukuyama , lequel a lui aussi défrayé les chroniques du monde entier, avant de faire éclater de rire tous ceux qu’il avait émerveillé de surprise pendant un court moment d’inattention. La fin de l’Histoire ! Pensez donc !
Après la chute de ce qu’on appelait l’Empire soviétique, la fin de l’Histoire, pour lui, c’était les États-Unis et la démocratie, modèles désormais indépassables sur lesquels tous les peuples allaient devoir s’aligner tôt ou tard. Du plus pur conservatisme, descendu en ligne droite de la May Flower ! Comment Obama pourrait ne pas l’avoir lu ?
Trois dates : 1993, 1996 et 1997, une seule tranche de mythologie et d’aberration, Que pensent en ce moment ces trois évangélistes de l’américanisme, d’une Amérique en crise profonde ?
Et Obama dans tout ça ?
Eh bien ! Un vrai américain, tout simplement !
© André Serra
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Réflexion, Économie, tags: dollar, Etats-Unis, euro, kennedy, monnaie, or, taux
Un gigantesque tsunami agite la sphère financière du monde en ce moment. On n’a pas encore reçu son meilleur. Sa source a pris naissance aux États-Unis dès le début de la révolution conservatrice américaine du président Reagan, à partir de janvier 1981. Elle s’est élargie progressivement ensuite sous les trois périodes de la famille Bush, malgré la parenthèse Clinton, et a été portée à son paroxysme par les actes irresponsables du gouvernement et de l’administration du dernier Bush, appuyée sur la complicité active de la banque centrale dirigée par Greenspan, depuis 2001. Ce tsunami financier vient de s’abattre sur la société étasunienne avec une violence qui ne fait que débuter, et peut prolonger son action destructrice sur l’ensemble de l’économie mondiale, si les pays les plus concernés ne prennent pas à temps les mesures qui s’imposent. Le monde entier est concerné. Il est confronté à un virage structurel décisif.
Depuis 27 ans, cette lame de fonds est alimentée par un endettement continu des Etats-Unis coupé de brefs répits. Ce comportement dévastateur n’aurait pas été possible sans les accords de Bretton Woods de 1944. Je vais donc les rappeler brièvement.
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Les accords monétaires de Bretton Woods furent signés après la seconde guerre mondiale, le 22 juillet 1944, par les 44 nations alliées. Celles-ci pensaient alors résoudre les problèmes financiers issus de la guerre et poser les bases d’un système monétaire mondial qui devrait durer longtemps, et qui permettrait de résoudre à l’avenir tous les problèmes de stabilité des changes et de crises monétaires.
Les situations des participants étaient très déséquilibrées. Les nations européennes sortaient de la guerre ruinées et très endettées. Au contraire, les É-U avaient doublé leur production industrielle pendant les cinq années de guerre et possédaient des créances importantes sur leurs alliés, auxquels ils avaient vendu à crédit des quantités faramineuses d’armes et de fournitures de toutes sortes pendant cette période, de laquelle leur pays était sorti indemne de son côté et en pleine possession de ses moyens économiques.
Le dollar apparut donc comme le pôle naturel d’une nouvelle organisation des échanges du monde libre. Il était en effet essentiel que soit assurée une grande stabilité des taux de change, pour ne pas retomber dans une ère de dévaluations compétitives et de protectionnismes douaniers exagérés, que l’on avait connue pendant l’entre-deux-guerres. On se rappelait que c’était cette instabilité et ces pratiques qui avaient entraîné la crise de 1929 d’abord, et la déflation puis le chômage ensuite, jusqu’à la seconde guerre mondiale.
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Bretton_Woods]
Les principales décisions prises à Bretton Woods furent les suivantes :
— abandon de l’étalon or , en vigueur jusque-là en tant que référence monétaire commune. Jusque là, le prix de ce métal avait paru suffisamment indépendant des États pour pouvoir assurer une certaine stabilité des changes. On lui reprochait cependant son insuffisante élasticité, résultant d’une production à croissance lente, car elle maintenait la masse des liquidités monétaires entre des limites étroites qui ne permettaient pas de faire face aux périodes de récession, non plus qu’aux phases de croissance rapide. On lui attribuait d’ailleurs une part de la responsabilité de la crise de 1929.
— étant donné la place dominante qu’il occupait à cette époque dans le commerce international, le dollar devenait la référence de toutes les autres monnaies, lui-même étant rattaché à l’or , de manière à pouvoir introduire une certaine élasticité dans le système. En 1934, sa valeur avait été fixée par Roosevelt à 35$ l’once d’or. Elle pouvait cependant varier en fonction des nécessités. Mais, en 1961, Kennedy prit l’engagement solennel, tout à fait inconsidéré, de ne pas toucher à cette parité. Cette décision revenait à paralyser le nouveau système comme l’avait fait l’or lui-même, son prédécesseur, en entraînant le blocage des échanges internationaux dans le cas d’une inflation liée, par exemple, à la fluctuation naturelle du prix des matières premières. Mais au moins jusque-là, le rôle des É-U avait-il été véritablement international et leur responsabilité parfaitement assurée.
Mais, le fait d’assumer ce rôle donna aux É-U la possibilité d’émettre autant de quantité de dollars qu’ils le désiraient, puisque chaque dollar imprimé les enrichissait d’un trente-cinquième d’once d’or en toute quiétude, sans que la valeur de leur monnaie en souffre par rapport aux autres monnaies. Le rapport de celles-ci avec le dollar restait donc le même. Tant que les gouvernements des États-Unis respectèrent un minimum d’éthique à cet égard, tout allait bien, mais lorsqu’ils se mirent à outrepasser largement cette retenue, le système prit un biais dangereux qu’ils sont actuellement en train de payer.
Cette propriété du système de Bretton Woods leur permettait en effet deux choses :
- de financer leurs déficits budgétaires sans conséquences économiques internes,
- de baisser les taux d’intérêt du crédit, sans que la valeur de leur monnaie en soit affectée.
Ils comprirent très vite qu’ils avaient réussi à placer entre leurs mains une fort puissante méthode susceptible d’entraîner une croissance rapide de leur économie.
- D’une part , la possibilité de financer le budget de l’État par la création monétaire, au moins partiellement, leur permit de pratiquer une politique fiscale très légèr e , avantageant ainsi outrageusement leur industrie au détriment de celles des autres pays, qui ne bénéficiaient pas du même privilège. Les É-U jouirent donc, depuis 1944, d’une prééminence qui s’apparentait à celle d’un suzerain du Moyen Âge sur ses vassaux féodaux.
- D’autre part , la possibilité de pratiquer des taux d’intérêt très bas leur permettait des investissements industriels peu coûteux, tout en exportant indirectement dans les autres pays l’inflation qu’ils créaient ainsi chez eux sans risques. Au surplus, cette inflation avait l’avantage de dévaluer l’endettement qu’ils contractaient de façon continue tout au long de cette période avec les pays qui possédaient d’importants excédents commerciaux vis-à-vis d’eux, comme le Japon et l’Allemagne, les dépouillant ainsi du fruit de leur travail sans qu’ils n’aient rien à dire, et peut-être même sans qu’ils s’en aperçoivent.
Cette « astuce » fut cependant éventée par Jacques Rueff, le très compétent conseiller financier du général De Gaulle. Fort logiquement, ce dernier demanda alors aux É-U le paiement en or des excédents commerciaux que la France dégageait de ses échanges avec eux. La France y gagna beaucoup, car le dollar avait alors une valeur réelle considérablement plus faible [facteur de 2,2] que celle, toute théorique de 35$ l’once d’or, que Kennedy s’était imprudemment engagé à maintenir devant le Congrès contre vents et marée en 1961. Il avait été lui-même victime de l’illusion entretenue aux É-U depuis 1944, que le dollar s’identifiait à l’or, et dans ce pays où les croyances métaphysiques se créent facilement, cette illusion était devenue peu à peu l’un des facteurs de l’idéologie nationale. Leur hégémonie monétaire s’était peu à peu transformé en une réalité divine, éternelle. À cette époque déjà, les Étasuniens pensaient que leur « empire » était fait pour rester. Leur méconnaissance et leur désintérêt de l’histoire du monde allait bientôt leur jouer des tours.
On peut ainsi constater, dans ce domaine de la monnaie, l’un des nombreux effets négatifs pervers du sentiment pathologique de supériorité que le peuple étasunien entretient depuis la seconde guerre mondiale. Encore pourrait-on d’ailleurs faire remonter cette disposition d’esprit à celui des voyageurs du « Mayflower ». Rien ne se crée, tout se transforme !
Du fait de l’inflation monétaire irresponsable induite par la plupart des gouvernements des États-Unis, la situation devint vite intolérable pour eux, car elle avait entraîné une diminution considérable du stock d’or de Fort-Knox, et le 15 août 1971, le président Nixon prit une décision radicale en proclamant « Je déclare le dollar flottant » , détachant ainsi définitivement le dollar de l’or.
Alors que cet événement aurait dû remettre en question l’ensemble des dispositions arrêtées à Bretton Woods, l’habitude internationale acquise de considérer le dollar comme une valeur sûre lui permit de conserver son rôle dominant. Ayant usé et abusé jusque-là de ce rôle, le dollar était devenu progressivement de fait la monnaie des échanges internationaux, particulièrement sur le marché pétrolier et celui des matières premières. Sa domination de 27 ans avait en effet entraîné le déplacement de tous les marchés boursiers sur la terre américaine, confortant ainsi sa prééminence pour l’avenir, en dépit de tout changement qui pouvait survenir dans la nature même de sa monnaie, comme cette décision de Nixon qui la débarrassait définitivement de toute contrainte économique vis-à-vis du reste du monde .
Ce que l’on a oublié aujourd’hui, c’est que l’extraordinaire augmentation de richesse des É-U au cours du XXème siècle reposait sur une injustifiable inégalité du statut monétaire des nations, et non sur une filiation biblique dont il plaît toujours aux Étasuniens de se réclamer. Jusqu’à aujourd’hui, cette richesse était considérée comme le résultat de talents particuliers aux « Américains ». En réalité, ces « talents » relevaient d’une escroquerie financière géante, et la crise qui a débuté il y a deux mois va probablement avoir pour principal avantage de retirer aux É-U ce privilège inavouable de pouvoir produire de la richesse en imprimant du papier.
Cette crise devrait assez rapidement déboucher sur la tenue d’une nouvelle conférence de Bretton Woods, où le dollar sera contraint de renoncer à tous ses pouvoirs. Que les Etats-Unis jouent dans leur cour avec leur monnaie, cela les regarde. Mais que le reste du monde en reçoive les éclats négatifs est insupportable, et ne doit plus être toléré.
Déjà, dans le monde, on s’inquiète de la détérioration du dollar, puisqu’il s’avère ne plus pouvoir jouer son rôle de valeur de réserve. On sait que le Venezuela et l’Iran se trouvent en pointe dans cette démarche, de telle sorte que l’on néglige leur opinion, car on connaît leur opposition radicale aux Etats-Unis. Mais ce dont on parle moins, et qui est pourtant beaucoup plus sérieux, ce sont les conversations entre les Émirats Arabes Unis et le Qatar à propos d’un projet de création d’une monnaie du golfe persique, de manière à protéger leurs revenus, que la faiblesse récurrente du dollar menace. C’est aussi la Russie qui cherche à vendre désormais son gaz en roubles. C’est ensuite l’Europe et la BCE, qui pensent sérieusement à remplacer le dollar par l’euro, ce qui pourrait expliquer que Jean-Claude Trichet pratique une politique de taux d’intérêt rigoureuse, comme pour bien montrer que l’euro possède les qualités nécessaires pour prendre le relais du dollar. C’est enfin la Chine, dont le yuan devient de plus en plus la devise commerciale préférée dans les transactions inter-asiatiques. Et toujours la Chine, qui, avec plus de mille milliards de réserves monétaires en dollars a commencé l’achat d’actifs bancaires aux Etats-Unis sous prétexte de leur venir en aide, mais qui cherche de cette manière à protéger la valeur de ses réserves « dollar » en les convertissant en actifs, troquant ainsi une devise en déshérence contre des biens dont la valeur est indépendante de la monnaie qui l’exprime.
Qu’on ne s’y méprenne pas ! Les Etats-Unis ne traversent pas une crise ordinaire. L’immensité de leur dette internationale, la délocalisation de près de 40% de leur industrie dans les pays en développement, une épargne nulle, un territoire de plus en plus souvent ravagé par des tornades d’une violence croissante à mesure que l’effet de serre progresse, une population dont l’alphabétisation régresse et dont 25% est obèse, ne disposent plus ce pays à rester le maître du monde. Son heure est maintenant passée.
Il lui reste cependant une puissance matérielle, et notamment militaire, dont il pourrait vouloir user pour s’accrocher à sa splendeur passée, dans la paranoïa qui le traverse depuis le 11 septembre 2001. On peut donc s’attendre à des convulsions erratiques et aventureuses, avant que l’aigle n’avoue ses ailes brisées.
J’y reviendrai.
© André Serra
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Deux choses me frappent dans la situation économique actuelle :
La première est que trop peu de gens s’étonnent de la situation, aussi bien chez les analystes que chez les béotiens en économie. Elle leur paraît n’être qu’un simple avatar sans conséquences graves.
La seconde est que les réflexions tournent seulement autour d’une possibilité de récession aux Etats-Unis, alors que l’on se dirige vers une déstabilisation du monde d’une ampleur sans précédent.
Je ne retrouve finalement ma propre intuition que chez Jean-Claude Trichet, qui vient d’évoquer, selon Reuters (14 janvier 2008): "des menaces protectionnistes qui viennent de la possible correction brutale, turbulente, des grands déséquilibres que nous avons dans le monde" . C’est là, au moins, ce à quoi nous devons en effet nous attendre, en premier lieu. Mais Jean-Claude Trichet est le président de la BCE, et ne peut évidemment pas livrer facilement le fond de sa pensée. Sans doute pour ne pas affoler le monde, mais les mots qu’il emploie sont terribles. Sa position très ferme me semble dissimuler la crainte de se laisser aller à la panique, ce qui est actuellement le cas des responsables Étasuniens, alors que leurs propres concitoyens continuent de boursicoter tranquillement.
J’ajouterais personnellement aux risques économiques soulignés par Trichet, qui vont déjà par eux-mêmes amener de grandes transformations dans le monde, de probables risques géopolitiques qui changeront la donne politique et stratégique, plus profondément encore que les risques économiques. Mais si ces risques nécessiteront des adaptations douloureuses, en revanche je ne suis pas certain qu’elles seront négatives à terme pour l’humanité.
Faires-moi part de vos idées par commentaires SVP ! Il est difficile d’analyser seul toutes les conséquences à long terme de ce qui va se passer dans la civilisation humaine à partir du monstrueux crash des États-Unis. Comment imaginez-vous notre futur ?
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Opinion, Politique, Réflexion, Économie, tags: crise, dollar, euro, Europe, Géopolitique, subprime, taux d’intérêt
Taux d’intérêt : Jean-Claude Trichet a raison
Les commentaires sur le maintien du taux de base de la BCE montre une détermination du public à considérer ce malheureux taux comme une sorte d’élixir de croissance négative ou positive. Comme on va le voir, c’est loin d’être le cas.
En tous les cas, il faut cesser de vouloir emboîter le pas des Étasuniens à tout propos. La déconfiture de leurs valeurs technologiques en 2000 et la récente débandade des subprimes sont pourtant des exemples probants que leur soi-disant compétence économique et financière est à relativiser prudemment. Leur petite croissance de 2007 de 2,2% qui vient d’être annoncée en première évaluation se trouve dans un mouchoir à coté de celle de l’Union européenne, en attendant qu’elle soit discrètement revue à la baisse dans quelques semaines, comme c’est dans la pratique de la FED de le faire lorsqu’elle a un mauvais chiffre à annoncer.
Il en est ainsi du regard porté par l’opinion publique sur la décision de Jean-Claude Trichet, patron de la BCE [Banque centrale européenne], de ne pas suivre Ben Bernanke, Président de la FED [Fédérale réserve des É-U], dans son plongeon vers les abysses de son taux d’intérêt de base, de 4,50 % à 3 % en moins de deux semaines, en le présentant comme un acte héroïque devant sauver les É-U de la récession.
Je voudrais simplement énumérer ici quelques données qui montrent au contraire la grande lucidité dont a fait preuve Jean-Claude Trichet dans cette affaire.
Baisser le taux d’intérêt n’est pas toujours utile,
et peut même être quelquefois dangereux
En premier lieu, l’histoire récente montre de nombreux exemples de taux d’intérêt bas coïncidant avec une très faible croissance, et de taux d’intérêt élevés coïncidant avec des phases de croissance rapide. Depuis 1990 environ, le Japon pratique des taux d’intérêt voisins de 0% compte tenu de l’inflation, et pourtant il connaît une croissance rampante qui ne parvient pas à sortir le pays de la déflation, en dépit de son idéologie des taux d’intérêt.
Pire, c’est son attitude laxiste qui a permis aux sociétés financières étasuniennes d’emprunter des sommes faramineuses sur le marché japonais à des conditions de coût dérisoire, puis de les replacer sur le marché des É-U à un taux plus élevé [carry trade ]. Or, c’est cette disponibilité de capitaux très abondants et peu chers, qui a entraîné l’invention des “subprimes “. Ce mécanisme subtil consistait à arnaquer de pauvres gens, en leur faisant croire que l’augmentation indéfinie de la valeur de leur maison leur permettrait de rembourser leur emprunt à taux variables. Il était parfaitement prévisible que cette innovation se termine par une crise de la construction et la saisie d’un nombre considérable de maisons dont les acheteurs n’ont plus les moyens de supporter les hausses de taux pratiqués tardivement par la FED, pour tenter d’arrêter cette croissance pathologique. Il était beaucoup trop tard, cette croissance exponentielle fictive est en train de déboucher sur une décroissance exponentielle, celle-là bien réelle, et sans solution crédible. Je reviendrai sur ce sujet dans un autre article.
Les É-U pour leur part, ont à leur tour pratiqué des taux très bas de 2001 à 2004, jusqu’à 1,5 %, inférieur à celui de l’inflation, pour relancer la croissance des É-U après la crise des valeurs technologiques. La réussite a été totale, mais elle se prolonge actuellement dans un chaos financier mondial indescriptible. À nouveau, la FED fait actuellement descendre les taux, comme si c’était une panacée. L’opinion inculte en est ravie, mais le principal effet de cette mesure sera une chute prononcée du dollar, et par conséquent une fuite des capitaux. Belle solution en effet ! Mais effet placebo tout de même, puisque les étasuniens, naïfs comme toujours, font remonter les cours de la bourse comme si cet expédient allait leur éviter la débandade économique !
Les situations des É-U et de l’Europe sont très différentes
En second lieu, si la baisse des taux pourra favoriser quelque peu les exportateurs étasuniens, encore faudrait-il qu’ils aient quelque chose à exporter, 40 % de l’industrie du pays ayant été délocalisée un peu partout. En revanche cette baisse entraînera parallèlement la hausse du coût des importations, et notamment celui des matières premières, et défavorisera par conséquent ceux des exportateurs dont les produits sont constitués de matières premières importées.
C’est donc ce qui se passerait en Europe si Jean-Claude Trichet suivait l’initiative de Bernanke. La hausse toucherait particulièrement chez elle les produits énergétiques, et notamment le pétrole, mais pas seulement, car l’Europe est relativement pauvre en matières premières.
On voit donc que les choses ne sont pas aussi simples que les chroniqueurs superficiels peuvent se l’imaginer, car il n’est absolument pas certain que le résultat global de l’opération serait positif.
Si la baisse des taux n’entraînerait pas nécessairement la croissance, plusieurs autres paramètres seraient plus efficaces pour l’améliorer si on y avait recours. Mais voilà, ce serait beaucoup plus compliqué, contraignant et lent que de changer un simple taux d’intérêt. J’en citerais celui qui, de loin, me semble le plus important : l’augmentation de la productivité, c’est-à-dire faire plus avec moins. Lutter contre les habitudes de pensée, amincir les procédures, réanalyser tous les processus, alléger les structures. Bien sûr ce serait plus fatigant ! Une œuvre de long terme évidemment, mais plus tôt on la commencera, plus tôt on inversera le déclin économique de l’Europe.
Baisser les taux entraîne une fuite des capitaux, comme on vient de le voir, parce qu’ils sont toujours à la recherche d’une rentabilité maximale. C’est d’ailleurs probablement la raison pour laquelle la FED a descendu son taux de base de 4,25% à 3 % en un peu plus d’une semaine. Je crois que Bernanke a administré cette potion brutalement dans l’espoir que la BCE le suivrait sous la pression de l’opinion publique européenne, et pas seulement pour relancer l’économie. Il faut toujours chercher la stratégie géopolitique sous les actes politiques apparemment les plus anodins. Heureusement, Trichet a tenu bon. Baisser les taux aurait eu pour effet d’entraîner rapidement des hausses de prix à la consommation en Europe, et alors une opinion publique irresponsable se serait plainte de ces hausses sans se souvenir de ses critiques passées.
L’Euro, future monnaie internationale
Enfin, en troisième lieu, mais c‘est peut-être le point le plus important dans le tournant géopolitique actuel, il nous faut prendre conscience du fait que nous nous trouvons au début d’une phase de l’économie mondiale qui pourrait sous-tendre le plus grand bouleversement géopolitique du monde depuis la seconde guerre mondiale, mais dont l’opinion publique se désintéresse complètement. Je m’explique.
Le rôle du dollar en tant que monnaie internationale pour le règlement des transactions commerciales est sévèrement contesté par l’ensemble de la planète, du fait de son instabilité et de son imprévisibilité, car les É-U gèrent leur monnaie en fonction de leurs intérêts intérieurs et ne se préoccupent nullement des conséquences de leurs décisions sur le reste de la planète. Cette contestation est particulièrement forte chez les vendeurs de matières premières, notamment de gaz et de pétrole, car lorsque le dollar vacille, les revenus pétroliers diminuent, et lorsqu’il grimpe, ils ne savent plus quoi faire de leur argent et le prêtent aux É-U pour qu’ils puissent boucler leur budget. Actuellement ces pays réfléchissent avec beaucoup d’intensité à ce problème récurrent, et envisagent de remplacer le dollar par l’euro dans l’établissement de leurs factures. C’est notamment le cas de la Russie et de tous les pays exportateurs de pétrole.
L’Europe de l’euro tirerait de cette substitution des avantages économiques considérables, avantages que les É-U ont eux-mêmes tirés jusqu’ici de la position prééminente du dollar. Par exemple, Airbus n’aurait plus de problèmes financiers induits par les fluctuations du dollar, puisque ses commandes seraient établies en euros. Je m’étendrai plus longuement sur cet intérêt une autre fois, pour éviter un développement trop long, mais c’est un sujet d’importance.
Pour expliquer leur position anti-dollar, on souligne souvent le fait que l’Iran et le Vénézuéla sont des opposants déterminés à l’hégémonie étasunienne, mais il ne faut pas mélanger les problèmes. Les six Émirats du golfe sont également en train de se concerter sur le sujet. Ils étudient même la possibilité de créer une monnaie collective pour assurer le règlement des transactions pétrolières des États du golfe persique. De son côté, la Russie prépare un plan de remplacement du dollar par le rouble pour les paiements du gaz de Sibérie
Ce n’est donc pas au moment crucial où le dollar va encore une fois vaciller et que l’euro est en bonne position pour le remplacer, qu’il faut affaiblir sa valeur et donner ainsi du crédit aux solutions concurrentes qui sont étudiées ailleurs. L’une de ses forces majeures est précisément sa stabilité et la crédibilité politique de la BCE. Il serait irresponsable de les gâcher en suivant les errements de l’oncle Sam. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que certains états européens ne se sont pas encore ralliés à l’euro et sont postés en observation : Grande Bretagne, Norvége, Suède, Danemark, Suisse, Lichtenstein. Si l’euro venait à prendre la place du dollar comme monnaie du monde, on peut parier sans grande chance de se tromper que tous ces pays-là voudront être de la fête, même la Grande Bretagne.
Bien entendu, Jean-Claude Trichet ne peut faire publiquement état de cet argument essentiel. Il faut le comprendre.
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Publié par André Serra dans Géopolitique, Opinion, Politique, Religion, Réflexion, tags: guerre, histoire, islamisme, moyen-orient, résistance, violence
[dernière partie d'un article qui en comprend trois ]
Une parabole ou la réalité ?
Alors, si l’on tient compte de ces conditions historiques, peut-on persister à affirmer que ces comportements violents sont ceux de terroristes, ou au contraire les attribuer plus logiquement à des résistants combattant une opiniâtre oppression séculaire ?
Je vais répondre à cette question de manière indirecte, mais analogique.
Pendant la guerre, de 1940 à 1945, je vivais en France avec mes parents. Après la défaite de 1940, et jusqu’à notre libération, nous avons donc vécu sous l’occupation de l’armée allemande. Bien qu’encore très jeune, de 10 à 15 ans, j’ai pu observer deux phénomènes. D’abord un retour de la population dans les églises, pourtant fort désertées avant la guerre. Sous la frustration que constituait l’occupation militaire, même si elle ne se manifestait que rarement de façon violente, une solidarité nationale s’était resserrée autour de ce qui nous restait d’identité : la religion. Même beaucoup de ceux qui bouffaient du curé avant la guerre, ne rataient plus la messe du dimanche. Et je me souviens de messes de minuit, à Noël, qui remplissaient les églises à craquer, malgré un froid intense et un chauffage absent faute de combustible. Pourtant, après que la France se soit vidée des troupes allemandes en 1945, les églises se vidèrent également, et retrouvèrent leur faible clientèle d’avant la guerre.
Le second phénomène, ce fut la formation de groupes de résistants, ça et là, qui se mirent à harceler l’ennemi de toutes les manières possibles. Ils faisaient sauter les voies ferrées, les trains, les ponts. Ils minaient aussi les routes, coupaient les poteaux électriques et les lignes qui desservaient les casernes et les installations allemandes.
Savez-vous comment les Allemands appelaient ces résistants français ? Et bien ils les appelaient des terroristes, et les fusillaient lorsqu’ils mettaient la main dessus.
Ce n’est pas là une parabole. C’est la stricte vérité. Mais beaucoup l’ont oublié… ou sont morts !
Ce que j’en conclus ? Et bien que les Arabes que l’on appelle terroristes sont tout simplement des résistants, et que, si on foutait définitivement la paix à ces nations-là, en les considérant comme on considère n’importe quelle autre nation sur la planète, et en en faisant surtout partir troupes et proconsuls, il n’y aurait probablement plus, très rapidement, de terroristes islamistes. Et l’Islam lui-même perdrait progressivement dans le même temps ses clients les plus intégristes, comme c’est arrivé à la chrétienté au cours du siècle dernier.
Finalement, quand on apprend l’histoire et qu’on sait en tirer des leçons, on devient plus sage et moins con.
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