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Après les visites successives d’Hillary Clinton et d’Obama à Beijing (en novembre 2009), pour convenir avec le président Hu Jintao d’une nouvelle ère de paix et de collaboration stratégique entre les deux premières puissances mondiales, les É-U changent de vitesse.

Faites vos jeux, rien ne va plus !

On vient d’apprendre que le gouvernement étasunien va livrer à Taïwan pour 6,4 milliards de dollars d’armes de guerre, composées de missiles de différentes sortes, et d’hélicoptères. Rappelons à ce sujet que Bush, en novembre 2008 avait approuvé des contrats militaires portant sur la même somme, avec Taïwan. Il s’agit donc probablement des mêmes contrats, mis provisoirement entre parenthèses. Beijing avait en effet riposté en reportant une rencontre qui avait été antérieurement prévue avec le Pentagone. Ensuite cette affaire disparut des écrans. Et ne voilà-t-il pas qu’elle reparait, tel un serpent de mer (ou peut-être tel un dragon !)

Pourtant, jusqu’ici, il avait semblé que Washington admettait que Taïwan fasse désormais partie de la sphère chinoise. Les Étasuniens n’en parlaient d’ailleurs plus. Mais ils viennent d’affirmer, en guise de justification de cette livraison, que Taïwan avait besoin d’armes “pour avoir du poids dans ses négociations avec la Chine“. Ah ! Les braves gens ! Je ne pensais pas que les É-U avaient de l’humour à ce point. À moins qu’ils ne prennent l’ensemble des habitants de la planète pour des imbéciles. Au vu de leur dialectique habituelle, cela n’a rien d’improbable.

Ma Ying-jeou, le président de Taïwan, m’a beaucoup fait rire, en affirmant de son côté dans le discours qu’il vient de prononcer à propos de cette livraison, que celle-ci faciliterait son rapprochement avec le gouvernement de Beijing. Il faut cependant rappeler ses variations dans le passé pour apprécier le personnage :

Il s’est opposé au référendum de 2004, qui n’a d’ailleurs pas eu lieu, en se prononçant pour la réunification de Taïwan avec la Chine et contre l’indépendance de Taïwan.

Cependant, le 17 mars 2008, au cours de la campagne électorale pour les élections présidentielles, Ma décrivit Taïwan comme étant un “État souverain“. Par contre, suite à son élection, le 22 mars 2008, il affirma qu’il améliorerait les relations avec la Chine continentale, notamment en permettant des vols directs vers la Chine, en autorisant la venue d’un plus grand nombre de touristes chinois, et en aidant les industries taïwanaises à s’implanter sur le continent. Il ajouta qu’il prônait le statu quo en termes politiques : ni indépendance de Taïwan, ni réunification. Mais il tint parole pour le reste. Une grande partie de l’industrie taïwanaise est passée sur le continent, ce qui semble constituer cependant un affaiblissement de sa position dans “ses négociations avec la Chine“.

Comprenne qui pourra !

Ensuite, évènement passé inaperçu lors du soixantième anniversaire de la création de la République Populaire de Chine, la délégation taïwanaise défila à Beijing le 1er octobre 2009, en tant que province chinoise, et non en tant qu’État invité. Personne ne semble avoir remarqué cette particularité étonnante, pourtant tout à fait significative. Chinoiserie peut-être ?

Tout cela devient obscur, n’est-ce pas ? Il y a anguille sous roche, sans aucun doute !

Laissons donc pour le moment de côté les réactions de la Chine, qui suspend la coopération militaire offerte par Obama il y a très peu de temps, et menace les É-U de sanctions économiques. On en reparlera lorsqu’on verra plus clair dans cet embrouillamini.

Contentons-nous de faire quelques hypothèses.

***

Visiblement, il s’est passé quelque chose qui a tout changé dans les intentions d’Obama, et ceci depuis très peu de temps, car la Chine a apparemment été stupéfaite de ce retournement de situation. D’ailleurs, une visite officielle du président Hu Jintao à Washington était prévue pour le courant de 2010. On verra bien si elle a lieu.

Pour ma part, je ne vois qu’une seule chose qui ait pu changer la stratégie de Washington.

Ce n’est un mystère pour personne que depuis des années les milieux politiques étasuniens tiennent la Chine pour une ennemie, la première menace contre leur hégémonie.

Depuis quinze ans, ils n’eurent de cesse d’affirmer que la Chine ne pouvait se développer à l’allure que Deng Xiao Ping lui avait insufflée. Tantôt ils prétendaient que son système bancaire était inexistant, tantôt qu’il était endetté de manière effrayante. À d’autres moments, ils disaient que la Chine vivait dans des émanations meurtrières, ou que les paysans allaient finir par se révolter, ou que la moindre crise les jetterait par terre, ou bien encore que si eux, les É-U, cessaient de leur acheter, leur économie s’effondrerait, etc. Bref, inutile de faire l’inventaire de ces insinuations sans fondements. La Chine est toujours là et leur fait un pied de nez.

La Chine a surmonté la crise d’une manière étonnante, notamment en retournant une partie importante de ses exportations vers son marché intérieur. J’ai expliqué il y a longtemps, la possibilité d’un tel retournement, dans un article où j’expliquais que la justification du fait que la Chine maintienne sa paysannerie dans une pauvreté que toute la planète lui reprochait, pouvait être qu’elle le faisait en prévision d’une perte totale ou partielle de son commerce avec les É-U. Son marché intérieur, inexistant jusqu’ici, a en effet merveilleusement rempli sa fonction selon mon interprétation, ce qu’apparem­ment Washington n’avait pas vu venir. J’avoue être très fier du raisonnement que j’avais tenu à cette époque.

Alors les É-U ont finalement compris que leur pronostic d’une Chine défaillante devant une crise mondiale, presque organisée à dessein par le secteur financier des É-U n’avait été qu’une simple vue de l’esprit. [ qu'on ne vienne pas nous dire en effet que les autorités étasuniennes ne savaient pas que la crise allait éclater. Des gens comme Roubini, membre de plusieurs institutions­ para­gouvernementales les en avaient avertis depuis longtemps ]

Mais ils n’en ont été absolument certains que depuis très peu de jours, lorsque la Chine a confirmé définitivement que son taux de croissance pour 2009 se montait à 8,7% par rapport à une année 2008 relativement peu affectée par la crise, et que sa prévision pour 2010 était de 9,5%.

Et quelques jours plus tard, le département du commerce des É-U annonçait de son côté une diminution du PIB pour 2009 de 2,4%, malgré 5,7% de croissance pour le quatrième trimestre, immédiatement corrigé par le biais positif du surstockage des entreprises, ce qui, tout compte fait, ramenait l’annonce à un timide 2,2% pour les ventes finales, et abaissant ainsi le taux de l’année aux alentours d’une diminution de -2,7% du PIB par rapport à 2008, c’est-à-dire un écart de taux de 11,4 avec la Chine (8,7 + 2,7). On ne connaitra d’ailleurs son taux définitif de croissance ( ou plutôt de décroissance ) qu’à la fin du mois de mars 2010.

Quelle désillusion catastrophique pour les É-U ! Une crise pour rien ! Avoir sacrifié l’économie du pays, et s’apercevoir que le but stratégique désespérément espéré n’avait pas été atteint ! L’ennemi visé resplendissait au contraire plus brillant que jamais après la crise, terminée pour lui, devenu le premier constructeur mondial d’automobiles, le second exportateur mondial avant l’Allemagne ! Les Étasuniens comprirent brutalement que leur avenir s’était brusquement assombri, après avoir cru s’être débarrassé de leur “challenger“.

Non seulement la Chine n’avait pas failli, mais elle avait trouvé le moyen en novembre 2009 de conclure avec les pays de l’ASEAN, l’Australie et le Japon [ après que celui-ci ait élu un nouveau Premier ministre "presque antiaméricain" ] une zone de libre-échange à laquelle on n’avait pas convié “la première puissance du monde“, malgré sa demande pressante.

La Chine se permettait aussi de faire simultanément de l’Afrique une zone interdite aux Occidentaux, en utilisant les précieux dollars de ses réserves, ravis de main de maître à l’économie étasunienne pour, enfin, équiper une Afrique laissée pour compte par eux, de conclure avec l’Amérique du Sud des accords commerciaux qui les marginalisaient, de soutenir l’Iran contre leurs menaces de sanctions, et enfin, de contester l’hégémonie du dollar, alors qu’ils ne parviennent pas à obtenir de la Chine qu’elle réévalue sa propre monnaie !

***

Alors, il fallait faire quelque chose, et vite, car la catastrophe n’allait pas s’arrêter là.

Tout le monde sur le pont ! Et alors, le gouvernement eut une idée lumineuse.

N’avaient-ils pas réussi à vaincre leur précédent ennemi, pourtant très puissant lui aussi, l’U.R.S.S. ? Et de manière magistrale s’il vous plait. Pourquoi ne pas se servir de la même méthode contre la Chine, puisqu’elle avait fait ses preuves ? D’ailleurs, ils n’avaient pas le temps de trouver autre chose qui soit aussi efficace. Pour faire plier l’U.R.S.S., la tactique avait consisté à la ruiner, en la poussant à la faute. Ce fut “la guerre des étoiles” de Reagan.

On allait investir massivement dans l’armement et dans l’armée pour faire croire aux dirigeants de l’U.R.S.S. que les É-U préparaient contre eux une action militaire de grande envergure. Immédiatement, Moscou se mit à en faire autant pour se mettre en mesure de contrer cette menace. Las, les finances de l’U.R.S.S. n’étaient pas celles de “l’Amérique” de l’époque. Le budget de l’U.R.S.S. grimpa jusqu’à 40% des recettes de l’État, provoquant la faillite du pays et aboutissant en 1989 à la dissolution pure et simple de l’Union soviétique, qui avait pourtant réussi à effrayer la planète pendant des décennies.

D’où, à mon avis et par hypothèse [ on ne tardera pas à savoir si cette hypothèse tient la route ou pas, ou si une autre se présente ], ce fameux contrat d’armement de 6,4 milliards de dollars avec Taïwan, pourrait être destiné à faire croire aux Chinois qu’une sérieuse menace pèse sur eux. Fichtre ! 60 hélicoptères HawkUH-60M, 114 missiles antimissiles Patriot dans une nouvelle version sophistiquée. Le Pentagone susurre même qu’il pourrait s’ajouter à ce bric-à-brac quelques chasseurs de mines et des missiles Harpoon. Mazette !

Tout ça pour améliorer les relations avec la Chine ! Et quand on connaît les “Américains”, ça pourrait n’être qu’un début ! Oh que j’ai peur pour les Chinois !

Mais voilà, la Chine n’est pas l’U.R.S.S. et les É-U ont tellement l’habitude d’effrayer le monde avec leur ferraille, qu’ils ne doutent pas un seul instant de l’effet de cette armada sur les Chinois.

Mais ce n’est qu’un pari ! Et si les Chinois, déjà copieusement armés, ne bougeaient pas, c’est-à-dire ne mettaient pas un yuan de plus dans leur propre outillage de guerre ?

Par contre, ils possèdent une arme de défense bien plus dangereuse que tout ça : le dollar.

Eh ! Oui ! S’il leur prenait l’envie d’approfondir l’abysse économique dans lequel les É-U se sont laissés lourdement tomber ? Par exemple en leur suscitant quelques millions de chômeurs supplémentaires, voire une dizaine de millions ?

Comment ? En laissant glisser un nombre suffisant de dollars de leurs abondantes réserves sur le marché, histoire de voir s’ils trouvent preneurs. Je ne vous dis pas la suite.

Autre erreur des Étasuniens ! Eux ne penseraient pas à faire cela s’ils se trouvaient à la place des Chinois, ce n’est pas dans leurs mœurs, or ils croient toujours que les autres doivent penser comme eux. Ils ne semblent pas avoir encore compris que les Chinois n’étaient pas des “Américains”. Comme d’ailleurs dans le cas des Irakiens, des Iraniens ou des Afghans et de beaucoup d’autres.

Si mon hypothèse tient la route, alors ce sera un jeu de quitte ou double, à moins que Washington ne plie avant que la Chine n’entre en action, comme les Étasuniens ont fait pour la Géorgie, devant Poutine, ou pour le Vietnam, devant Ho Chi Minh, ou pour les missiles de Pologne, devant Medvedev.

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L’économie mondiale est atteinte de thrombose monétaire !

En termes financiers, cela signifie que le monde croule sous les liquidités issues des plans de relance de tous les pays atteints par la crise des subprimes.

Faisons une parabole de ce qui est en train de se passer : plantez une plante dans une plaque de béton, si vous pouvez. Ensuite arrosez la abondamment jusqu’à ce qu’elle se mette à pousser. Si elle pousse, vous avez de la chance, sinon votre plante va mourir. Manifestement, la méthode employée n’était pas la bonne.

Pourtant, il ne se passe pas autre chose dans les économies occidentales atteintes par la crise et qui n’en sont pas encore sorties, malgré la propagande qui prétend que la crise est derrière elles. Or, on ne pourra dire que la crise est passée que :

- lorsque le taux de croissance aura dépassé 1,5%, après que les aides directes, telles que primes à la casse et au logement auront été supprimées depuis au moins trois mois,

- lorsqu’une hausse légère du taux d’intérêt pourra être supporté par l’économie sans que la crise reprenne.

Avant cela, nous serons toujours en crise. Les États-Unis et l’Europe sont donc toujours en panne quelque soient les petits indices d’amélioration qui se manifestent ça et là, mais qui ne sont pas stables dans le temps. La Chine, ses amis du BRIC [Brésil, Russie, Inde, Chine] et quelques autres ont d’ores et déjà dépassé ce test. C’est ainsi que l’Australie a pu augmenter à deux reprises son taux d’intérêt en le portant à 3,75%. Mais il est vrai que c’était surtout pour calmer l’emballement de son économie, essentiellement basée sur le commerce des matières premières.

Voyons comment ça se passe aux É-U par une autre parabole :

Si vous versez du café à côté de la tasse destinée à le recevoir, celle-ci ne se remplira pas, mais la nappe qui la supporte en sera largement imbibée : le café, ce sont les dollars, la tasse est l’économie et la nappe, le secteur financier de l’économie. On en est là ! Après son sauvetage le secteur financier put emprunter à la Fed des sommes considérables à 0% ou presque, et les plaça dans des actifs extérieurs au pays, parce qu’ils y sont plus rentables qu’aux É-U. Mais surtout, ses opérateurs recommencèrent les activités de “carry trade” qu’ils avaient dû abandonner au début de la crise faute de capitaux. Pendant ce temps le reste de l’économie fut privé de crédit, à l’exception notable du secteur de l’automobile.

D’un autre côté, les classes les plus riches du pays n’ont jamais été aussi riches et continuent de s’enrichir, en particulier parce que depuis l’époque Bush leurs impôts ont été considérablement réduits, et que de ce fait, leur épargne est devenue colossale. Elles disposent donc de liquidités démesurées. Qu’en faire ?

Contrairement au secteur financier, ces classes n’ont pas besoin d’argent. Elles croulent sous leurs ors, mais ce n’est pas une raison pour les laisser dormir. Elles les utilisent pour acheter des actifs négociables. D’abord en bourse, actions et matières premières, mais aussi dans l’immobilier de luxe. Elles ont donc ainsi puissamment aidé à ce que la bourse se rétablisse, même si la plupart des valeurs y sont surévaluées. Mais elles ne peuvent guère aller plus loin. Compte tenu de la situation économique, cela commencerait à être dangereux. Par contre, l’immobilier de luxe est intéressant. Son marché est plus étroit et bien contrôlé. Il ne s’agit d’ailleurs pas pour eux de construire. C’est beaucoup trop long avant de rapporter. Elles préfèrent guetter les occasions, et les revendre rapidement. Il n’en manque pas et il suffit de bien choisir.

En résumé, malgré les sollicitations pressantes du gouvernement, les banques ne prêtent pas aux entreprises, et encore moins aux particuliers, tellement elles ont peur de courir des risques. Et puis elles gagnent tellement plus en échangeant des dollars presque gratuits contre des devises étrangères qui rapportent. Tant pis si elles fossilisent leur pays !

***

Quant aux particuliers, la plupart de ceux qui ne sont pas encore chômeurs sont endettés jusqu’à l’os. Alors ils ont revu leur budget, et remboursent leurs dettes autant qu’ils le peuvent. C’est pour cela que leur taux d’épargne, négatif à -3% en décembre 2007, est passé à près de +7% en octobre 2009. Donc, pas question pour ceux-là de s’endetter à nouveau. Bien sûr ce taux est un taux moyen, d’autres épargnent beaucoup plus, mais bien plus encore ne sont même pas capables de faire face à leurs propres échéances. Sans parler de ceux qui doivent abandonner leur maison aux mains de leur banquier, car le rythme des saisies ne dérougit toujours pas. Il y a encore beaucoup de contrats “subprimes” à venir, ceux que les propriétaires ont réussi à honorer jusqu’ici, mais qu’ils doivent à présent abandonner parce qu’ils sont arrivés aux limites de leurs moyens.

Je ne parle évidemment pas des chômeurs. Leur taux dans la population est passé de 10,2 à 10,1% en un mois. Quelle victoire pour le gouvernement ! Mais celui-ci se garde bien de publier le nombre de ceux qui sont sortis de leur droit à être indemnisés, ni de ceux qui ont abandonné toute recherche d’emploi, ou qui travaillent seulement quelques heures par ci, par là. En les compilant, on arrive à un taux de sous emploi très proche de 20%.

***

Pendant ce temps-là, les dollars généreusement imprimés par la Fed se répandent sur la planète grâce à l’astuce du “carry trade”. C’est autant de dollars qui sortent du circuit monétaire officiel. Ils vont gonfler les poches de tous ceux, États et particuliers, qui croient en la résurrection du dollar et de son économie. “Trop gros pour faillir“, dit la rumeur publique. Comme le WTC probablement.

Les É-U ont donc ainsi marchandisé leur monnaie. Celle-ci perd peu à peu son rôle de vecteur d’échange pour devenir simple objet de commerce. Mais qu’à cela ne tienne, c’est facile à fabriquer.

Cependant, à imprimer tant et tant de coupures du fameux dollar, celui-ci perdra nécessairement sa valeur à long terme. C’est une autre façon de créer de l’inflation sans que les prix augmentent. Malin n’est-ce pas ! On craignait que toutes ces vaines dépenses allaient créer de l’inflation ! Que nenni ! On file des dollars qui ne valent plus grand chose aux étrangers contre la meilleure monnaie de ceux-ci, lesquels viennent ensuite les échanger à leur tour sur les bourses de New York et de Chicago, faisant ainsi monter les cours des actions et de certaines matières premières. Vous voyez bien que les É-U sont sortis de la crise puisque le cours des actions monte, apportant ainsi un peu de gras au dollar. Malin, non, cette stratégie-là ?

Pas exactement. Déjà la bourse retombe, mais le dollar grimpe contre l’euro, affecté par les difficultés financières de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal. Nous en sommes cependant sans doute à la dernière étape, avant qu’une véritable crise monétaire n’éclate au détriment du dollar.

Nouvelle du jour : Une mise en garde est à faire, pour terminer, en ce qui concerne la croissance du 4ème trimestre 2009 des É-U, annoncée provisoirement à +5,7% en rythme annuel par le département du commerce, ce vendredi.

L’analyse de sa structure montre que 3,39 de ce taux est dû à un surstockage des entreprises, qui sera très probablement corrigé à la baisse dans le résultat définitif publié fin mars.

En effet, si on se limite aux ventes finales, celles-ci ne progressent que de 2,2%, soit au même taux qu’au troisième trimestre, toujours en rythme annuel. La majorité des économistes et la banque centrale s’accordent cependant pour prévoir une croissance lente en 2010.

Ce serait déjà ça !

André Serra

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Ces quatre mots désignent les facettes clés de l’économe étasunienne en 2010. Comment s’articulent-elles entre elles en ce début d’année ?

CHÔMAGE

La croissance du chômage indemnisé décroit aux É-U. C’est bien, mais le nombre réel des sans emplois augmente malgré tout du fait de gros bataillons de chômeurs qui perdent tous les mois leur droit à des indemnités, car identifier la décroissance des licenciements mensuels comme une décroissance du chômage constitue une pure et simple manipulation de vocabulaire. Le chômage augmente donc moins vite, mais le nombre cumulé des chômeurs réels continue d’augmenter sans arrêt. Il n’y a donc pas encore de sortie de crise aux É-U, comme on n’a pas arrêté de nous le seriner depuis trois mois.

De cette importante “nuance” résulte le fait que lorsque l’on ajoute au chômage “officiel” les salariés à temps très partiel et les chômeurs non indemnisés, le réel chômage économique est passé de 17,2% en novembre à 17,3% en décembre, pendant que le chômage “officiel” descendait de 10,2% à 10%. Voilà comment le gouvernement parvient à faire chuter le taux de chômage lorsque le nombre de chômeurs augmente. De la pure magie ! Les pertes d’emplois “officielles” depuis le début de la crise sont passées de leur côté de 3,1 millions en 2008 à 4,2 millions en 2009, pour un total de 7,3 millions.

En effet, seul est officiel le nombre des chômeurs indemnisés, et le gouvernement hésite à augmenter la durée de l’indemnisation légale, car cela aurait pour effet de gonfler immédiatement la statistique du chômage “officiel”, avec un impact certain sur la confiance des citoyens, et par conséquent sur la consommation. Toutefois le gouvernement risque d’y être bientôt contraint s’il veut éviter que des manifestations publiques de mécontentement ne se déclenchent dans les prochains mois, d’autant que le nombre mensuel de saisies immobilières continue de jeter beaucoup de monde dans la rue. Il reste encore beaucoup de victimes des subprimes, même si on a tendance à les oublier. Le gouvernement tentera probablement de maintenir le statu quo jusqu’aux élections de mi-mandat, en novembre 2010. Mais cela lui sera certainement de plus en plus difficile d’éviter des déraillements après avoir beaucoup rassuré, car de nouveaux raisins de la colère sont en train de mûrir. Socialement, les É-U vont de plus en plus mal. L’espoir obamaniaque a perdu son effet magique.

Ce qui est particulièrement dommageable est la perte continue des emplois industriels, car ce sont les seuls qui créent une réelle richesse dans le pays. Apparemment, l’augmentation des emplois dans les services compense largement leur destruction dans l’industrie, mais leur rôle économique est bien différent. En outre, l’augmentation des services en fin d’année est constituée pour une grande part d’emplois temporaires liés à celle de l’activité commerciale de fin d’année. Elle retombera rapidement en janvier. On vient d’ailleurs d’en voir le résultat pour décembre, avec l’annonce d’une destruction de 85000 emplois, après seulement 4000 en novembre, statistique qui avait été accueillie par des cris de triomphe prématurés. Non, l’économie des É-U n’est pas sauvée et n’est pas près de l’être. On a d’ailleurs simultanément annoncé que le nombre des destructions d’emplois d’octobre avait été rectifié à 127 000 après 111 000 annoncés. On a arrêté de se frotter les mains dans les chaumières des É-U.

Tout compte fait, le chômage continue donc de prospérer dans le pays, bien que le rythme de sa progression faiblit un peu. Il ne s’arrêtera probablement complètement que lorsque la production de biens sera descendu au niveau correspondant à la réelle consommation potentielle de la population, hors nouvel endettement de celle-ci. C’est là une vérité de La Palice, mais les Étasuniens l’avait oubliée depuis quelques années.

CONSOMMATION

Dire que les Étatsuniens sont toujours très endettés est un pur truisme. D’autre part, leurs revenus ont baissé en valeur constante. Beaucoup d’entreprises ont exigé de leur personnel des baisses de salaire souvent importantes pour empêcher leur dépôt de bilan. Ce fut notamment le cas des salariés de la construction automobile et de la presse, mais pas seulement.

Les citoyens ont pris toute la mesure de leur endettement avec la crise et les risques de licenciement. Depuis un an, ils tentent de se désendetter. C’est pourquoi leur taux d’épargne qui était encore négatif à -3% en décembre 2007 s’est mis à croitre rapidement, et s’établit actuellement entre 7 et 9% selon les mois. Il est donc logique que leur niveau de consommation ait baissé d’autant, du moins en valeur.

Si donc les citoyens consomment environ 10% de moins en valeur constante qu’en 2007, il est normal que le pays ait besoin de moins importer et de moins produire, et par conséquent d’avoir moins de monde au travail. Ce qui continuera de nourrir le chômage, jusqu’à ce que le niveau de production corresponde à celui des dépenses que les consommateurs s’accordent à présent. À partir de ce nouveau niveau de chômage, le nombre de gens sans emplois restera stable, à moins que des progrès de productivité réalisés par les entreprises ne l’affectent par de nouveaux licenciements ou baisses de salaires. Ce qui n’aurait rien d’impossible, les entreprises faisant des pieds et des mains pour retrouver les bénéfices de leurs années de splendeur, au détriment de leur personnel.

CROISSANCE

Ceci étant dit, pourquoi la croissance repartirait-elle dans ces conditions ? Tout semble concourir à ce que les É-U atteignent, courant 2010, un solide niveau de stagflation, c’est-à-dire une stagnation de la production dans un environnement inflationniste, compte tenu des excès connus et continus de la machine à fabriquer des dollars fictifs, machine fermement sollicitée par le gouvernement chaque jour qui passe pour boucher les énormes trous de son budget.

CRÉDIT

Ici, nous nous trouvons devant une contradiction, car le gouvernement n’arrête pas de reprocher aux banques de trop serrer les cordons de leur bourse et de ne plus prêter assez d’argent.

Cette attitude de sa part surprend, car si la consommation n’augmente pas en raison du fait que les consommateurs ont décidé eux-mêmes de consommer moins pour pouvoir réduire leur considérable endettement, on ne voit pas comment les banques pourraient les obliger à “bouffer” du crédit malgré eux.

D’autre part, compte tenu du chômage, et de l’importance des saisies immobilières qui perdurent sur fond de licenciement persistant, les risques que courent les banques en prêtant se sont considérablement accrus. Les reproches du gouvernement ne sont donc que de la poudre aux yeux pour culpabiliser les banques et s’éviter à lui-même les critiques de la population.

Enfin, sur le front de l’investissement la situation ne peut être meilleure pour les mêmes raisons. Si les besoins de la population ont diminué, alors les investissements de production n’ont pas lieu d’être. Seuls les investissements correspondant au lancement de nouveaux produits pour soutenir la concurrence, et ceux qui ont pour but d’améliorer productivité et coûts de production peuvent justifier de nouveaux emprunts.

Même ceux-ci ne représentent plus qu’une fraction des investissements passés, et surtout, les demandes de prêts des entreprises se heurtent à présent, comme pour les particuliers, aux réticences des banques, en raison des risques accrus courus du fait de l’affaiblissement d’une grande partie des entreprises, surtout des plus petites. De toutes les manières, les investissements de productivité ayant surtout pour but un allègement des coûts salariaux, ils exercent un biais positif sur le niveau du chômage, de telle sorte que, de quelque côté que l’on se tourne, l’économie des É-U a du mal à retrouver un équilibre durable.

***

Le système bancaire ne récoltant plus que de maigres intérêts de son activité de banque de détail, il essaye d’exploiter au mieux les facilités offertes par la FED. Pour le moment, c’est le taux nul des prêts interbancaires de celle-ci qui lui permet de survivre, et de rembourser les aides financières que l’État lui a consenties par le moyen du TARP. Les étonnants bénéfices que les banques ont annoncés récemment proviennent d’une utilisation exacerbée du “carry trade“, lequel consiste à emprunter des sommes importantes à la Fed au taux de 0% et de placer ensuite ces sommes dans des pays où les taux sont plantureux, comme ceux de l’Australie par exemple où ils sont de 3,75%, et où les risques sont encore peu importants.

C’est une “industrie” parasite qui caractérise bien une économie où le trucage et l’expédient sont devenus une règle courante. Gagner ainsi des sommes fort importantes par une activité dans laquelle l’opérateur n’engage, ni sa responsabilité, ni la sueur de son front, est totalement immorale et devrait être purement et simplement interdit. Cette pratique nuit en outre à l’économie étrangère dont elle parasite les circuits monétaires, en lui prenant des intérêts qui l’affaiblissent, et n’ajoute aucune vraie richesse dans l’économie de son propre pays.

Au moins ce système maintient-il l’église au milieu du village des É-U pour le moment, selon la circularité suivante : l’État crée immédiatement des dollars, qu’il n’a pas, pour les avancer aux banques afin de leur éviter de faire faillite. La FED leur prête de son côté des sommes illimitées à 0%. Les banques n’ayant plus de revenus normaux, puisqu’elles ne prêtent plus d’argent, utilisent celui de la FED pour spéculer selon le carry trade sur les devises des pays qui jouissent encore de taux élevés. Enfin, avec les bénéfices colossaux de ce carry trade, elles peuvent rembourser les avances de l’État, de telle manière qu’elles retrouvent l’indépendance d’action que le gouvernement avait fait semblant de vouloir leur ôter, et reprendre le cours ordinaire des opérations louches qui ont provoqué la crise, car elles n’ont rien appris de celle-ci. N’est-ce pas génial ?

CONCLUSION

La crise est passée par un creux depuis la rentrée de septembre. Mais ce creux est maintenant dépassé par la remonté du chômage et quelques autres indices désagréables. Deux directions devraient donc être suivies par l’État étasunien le plus rapidement possible.

La première consisterait à suspendre ou même supprimer les aides à l’économie, telles celles des “primes à la casse” pour l’automobile, et celles dont bénéficient les nouveaux propriétaires immobiliers. L’État est en effet parvenu au bout du rouleau, et les initiatives projetées par beaucoup de pays dans le but de se passer d’un dollar essoufflé, progressent à grandes enjambées.

Les É-U ne peuvent ignorer ce mouvement, lequel, s’il devait s’accélérer, lui enlèverait la force de frappe dont il a bénéficié depuis 65 ans, et qui explique largement pourquoi ce pays a pu atteindre le niveau de croissance qui était encore le sien il y a quelques années. Il est impératif pour eux de rétablir la confiance dans le dollar, car leur hégémonie ne tient que par lui ( et non par la force armée ), et de son côté, le dollar ne tient plus que par une hégémonie désormais branlante. Leur hégémonie et le dollar marchent en effet d’un même pas. Si l’un défaille, l’autre s’efface et réciproquement.

La seconde direction est le relèvement du taux interbancaire par la FED, qui est pratiquement à “0″ depuis plus d’un an. Sans ce relèvement, le risque, actuellement nul, de voir une solide inflation s’installer très vite dans le pays, deviendrait majeur, provoquant assurément la stagflation dont je parle plus haut.

Or, c’est là que les États-Unis vont probablement frapper un mur. S’ils agissent trop vite, leur économie sera incapable de supporter une hausse significative des taux. Soyons conscients du fait que les quelques indices positifs que leur économie présente depuis quelques mois reposent entièrement sur un taux d’intérêt nul, ainsi que sur les aides à la construction automobile et à l’immobilier. Mais s’ils tardent au contraire à agir dans ce sens, s’en sera sans doute terminé à la fois pour le dollar et leur hégémonie.

Entre la perte du statut international du dollar et la ruine de leur économie, les possibilités de solutions pour le gouvernement des É-U sont à peu près inexistantes, car le temps joue actuellement contre lui. Pour le moment, il se replie sur des expédients et sur la propagande.

L’année 2010 sera très dure pour lui, son chef et sa population.

Quant à la vraisemblance d’une relance économique rapide … !

© André Serra

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L’échec de la conférence de Copenhague sur le climat aurait, selon les journalistes, étonné beaucoup de monde, étant donné les immenses espoirs que l’humanité avait placé en elle. Pour ma part, je suis très étonné de cet étonnement. En effet, dans un article du 18 novembre, j’évoquais déjà la certitude de son échec (La mondialisation à l’américaine a bel et bien échoué - voir son lien en fin d’article) et je n’étais pas le seul à en être convaincu.

La citoyenneté terrienne n’existe pas, ou du moins pas encore. À Copenhague, le dernier jour de la conférence, les dirigeants des tribus non fédérées de la planète ont confirmé indirectement, mais très fermement, cette réalité aux habitants de la planète. Évidemment tout le monde le savait bien, mais n’en avait peut-être pas tiré toutes les conséquences.

Ce que ces tribus ont pratiqué jusqu’ici sous le nom usurpé de “mondialisation“, pour tromper le vrai monde, n’a jamais existé. On aurait dû plus simplement appeler ces pratiques, “libre échangisme“. De son côté, l’organisme désigné par les initiales OMC, également tribal, qui tente avec difficulté de discipliner ces échanges, on devrait plutôt l’appeler : Office des marchandises colportées. Cet “office” n’est en effet que cela, car il ignore totalement les cultures, les religions, les ethnies, bref, tout ce qui caractérise vraiment le Monde et tout ce qui rend chaque pays et sa population, différent des autres, et surtout : unique. C’est la raison même de son échec. Tout ramener à l’économie comme si elle constituait l’unique raison de vivre de l’humanité signe une intelligence de robot incapable de saisir la profondeur de la vie sociale, et réagissant exclusivement à des commandes numériques écrites machinalement par des automates universitaires. Difficile de croire que ce sont des économistes. Tout diplôme ne renvoie qu’à lui-même !

En effet, les seuls aspects de l’union du monde humain qui intéressent ceux qui prétendent savoir gouverner la planète, sont à présent les échanges commerciaux de marchandises et de monnaies, sous le doux nom de Phynance. Les autres sujets ne sont là que pour distraire l‘opinion publique des véritables objectifs des puissants. Nous sommes désormais gouvernés par des automates, qui croient être des humains pensants. Le sort de la planète et de ses habitants leur est totalement indifférent en dépit des discours brillants qu’ils nous administrent, simples dictons, aphorismes et mantras, appris par cœur et répétés à l’envie.

On peut assez facilement comparer les tares de leur essai d’unification du monde à celles de la construction de l’Union Européenne, modèle réduit de la planète, avant qu’elle ne se dote en novembre d’un président et d’une représentante aux Affaires Étrangères. Auparavant, cette Union était seulement économique, avec la monnaie unique depuis 2001, et souffrait précisément de l’absence de toute structure politique contraignante. C’est précisément cette absence qui a déterminé le lamentable échec de la conférence de Copenhague. On peut affirmer en toute lucidité que sans une telle structure, il sera impossible de mener une bataille réussie contre le changement climatique en cours.

Mais dans les salles animées de la rencontre, un autre grand absent semblait avoir été oublié : La crise mondiale, laquelle, malgré toutes les annonces mensongères de sa fin prochaine, continuait son processus de destruction parmi les hommes et les entreprises. Le sujet n’en semblait plus actuel. Personne n’en parlait. Mais c’était là une fausse quiétude.

Elle se trouvait tapie dans l’ombre de chacune des phrases prononcées par les intervenants. Chacun de leurs mots dissimulait le spectre de la croissance en panne, et de la tension vers une nouvelle économie plus forte encore, pour faire vivre des dizaines de millions de chômeurs sur la planète, et cela sans que tous ces discoureurs ne se rendent compte le moins du monde que c’était précisément cette croissance à marche forcée qui avait fabriqué la menace climatique, le sujet du jour. Quelle incohérence et quelle contradiction ! Tous ces pourcentages de réduction de CO2 n’étaient analysés que comme autant de pourcentages de chômeurs en plus pour leur pays. Dans ces conditions comment croire que tous ces beaux messieurs avaient franchi terres et mers pour discuter d’efforts qui ne pourraient que compromettre l’autre grand sujet qu’ils avaient en tête ? Pourquoi ne pas avoir reporté cette conférence à plus tard, une fois tous les chômeurs remis au travail ?

Il est donc regrettable que la crise n’ait pas été officiellement à l’affiche, au lieu de l’avoir laissé inavouée dans les replis cervicaux des grands de ce monde. On aurait évité une hypocrisie de plus. On aurait compris. On aurait pardonné l’échec.

Crise et climat, les deux “C“, sont en effet deux aspects indissolublement liés dans leur sort commun. Copenhague est un échec, mais le “G22“, également précédé du même espoir de voir les peuples de la planète se réunir et travailler ensemble pour résoudre une crise systémique qui perdure, débouche aujourd’hui sur le constat que rien n’a changé, faute de décisions réellement mondiales. Premier échec que l’on cherche à cacher, car il marque la persévérance du monde dans l’hypocrisie et l’incompétence, filles d’idéologies persistantes.

182 ou 183 chefs d’États réunis pour prendre une décision, quelle pitié ! Dans les assemblées de députés des pays démocratiques, la règle de la majorité, bonne ou mauvaise, permet de prendre des décisions applicables à toute la nation. Comment s’imaginer qu’il pourrait en être autrement dans une assemblée mondiale dont les participants se sentent observés par leurs peuples, auxquels, bientôt, ils demanderont de les réélire, et qui subissent au moment même les affres d’une crise mondiale qui n’en finit pas, malgré les apparences et les discours.

On est donc fort loin d’une réelle mondialisation, car elle ne pourrait vraiment commencer qu’à partir d’une unification politique concrète, et l’on peut être sûr que la question climatique ne sera résolue que sous la condition de la création d’une autorité mondiale. C’est peut-être une utopie, et je ne suis pas assez naïf pour ne pas voir toutes les implications et par conséquent toute les difficultés d’un tel projet, mais c‘est seulement à ce prix que l’humanité sera sauvée ou non. Il ne sert donc à rien de le nier pour se donner simplement à nouveau des raisons d’en reculer l’échéance.

On comprendra maintenant pourquoi la comparaison avec l’Union Européenne permettait de décoder la poutre dans l’œil de la conférence.

Pourtant, de la déception de Copenhague a jailli un nouveau cautère sur nos jambes de bois. On dit maintenant partout que, finalement, l’impasse de Copenhague n’était qu’un début, mais que les bonnes décisions seront prises à la prochaine conférence mondiale, l’année prochaine à un autre Marienbad, laquelle en programmera sans doute elle-même une autre à un autre Marienbad du monde, et ainsi de suite jusqu’au moment où la planète des Hommes partira à la dérive et que la pénultième conférence soit prévue sur un radeau de la Méduse.

Tout le monde aux chaloupes … !

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La mondialisation à l’américaine a bel et bien échoué

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Ce sont les migrations de la seconde partie du XXe siècle qui ont fait apparaître les contradictions culturelles existant entre les peuples, notamment dans le domaine religieux. Jusque-là, l’humanité se trouvait sous la domination de ce qu’on appelle encore malheureusement l’occident chrétien.

Les populations occidentales pratiquaient sans vergogne le “colonialisme”, dont la base reposait sur la conviction que les populations non occidentales étaient arriérées, et que par conséquent on devait, par l’éducation ou par la force, les amener à ressembler à elles-mêmes. Comme si cela était possible ! Les religions chrétiennes constituaient aux yeux des colonialistes une vérité indépassable. Ils ne s’étaient pas encore rendu compte que ces fictions chrétiennes étaient au moins aussi absurdes et primitives que celles qu’elles rencontraient dans les pays qu’ils envahissaient.

Pourtant, chemin faisant, le niveau d’éducation continuant à s’élever dans les populations occidentales elles-mêmes, de plus en plus d’universitaires, intellectuels ou scientifiques se guérissaient progressivement du virus de la religion, sans cependant oser encore manifester leur accès à cette salutaire libération, car leur part dans la population ne grandissait qu’assez lentement, leur liberté de penser étant toujours montrée du doigt par les grands troupeaux de ceux qui persistaient à croire que l’univers avait été créé par un ectoplasme.

Aux États-Unis, encore aujourd’hui, il ne fait toujours pas bon de se déclarer athée, si l’on veut pouvoir occuper certaines fonctions, ou même tout simplement trouver du travail, les “sans religion” passant encore pour des êtres immoraux. Ce résidu sociologique prouvant ainsi que la richesse ne connote pas toujours l’intelligence.

On sait que le virus religieux est transmis par l’éducation familiale et que l’éradication des religions sera par conséquent fort lente. En effet, Freud a bien décrit le processus d’infection en 1927 dans “L’avenir d’une illusion” :

À mon avis, il faudrait très longtemps à un enfant non influencé pour qu’il commence à se faire des idées sur Dieu et les choses au-delà de ce monde. Peut-être ces idées emprunteraient-elles alors les mêmes voies que celles qu’elles ont prises chez ses aïeux, mais on n’attend pas que ce développement ait lieu, on lui sert les doctrines religieuses à un moment où il n’a encore ni intérêt pour elles, ni la capacité d’en saisir la portée. Retarder le développement sexuel et hâter l’influence religieuse sont bien les deux points principaux du programme de la pédagogie d’aujourd’hui, n’est-ce pas ? Lorsqu’ensuite s’éveille la pensée de l’enfant, les doctrines religieuses sont devenues d’ores et déjà inattaquables.

En ce qui concerne le retard du développement sexuel, les mouvements survenus dans la jeunesse en 1968 y ont mis bon ordre. Pour le virus religieux, il faudra sans doute attendre plus longtemps.

Pour le moment, on en est encore à considérer que les religions font toujours partie du décor, et notamment de la culture. Et c’est au nom des cultures nationales que l’on exige que les immigrants venus d’une autre planète en adoptent les valeurs séance tenante, dès qu’ils ont passé la frontière de l’occident. Ce faisant on commet deux erreurs tragiques.

La première consiste à ne pas comprendre que la difficulté de ces gens-là à “s’assimiler ou s’intégrer” (quels vilains mots !) n’est pas l’œuvre d’une mauvaise volonté de leur part, mais de la même infection religieuse dont souffrent comme eux les Occidentaux, celle de ce virus intellectuel qui les porte à croire à l’existence de l’ectoplasme dont je parlais au début de cet article.

La seconde est de s’imaginer qu’il est possible aux populations immigrantes de se débarrasser de leur virus et des conséquences sociologiques qui en résultent, alors que les Occidentaux n’y sont pas eux-mêmes parvenus en ce qui concerne le leur ! Ce n’est qu’au fil des générations que cette transformation serait possible, à condition cependant que l’éducation de leurs enfants soit aussi ouverte que l’est généralement à présent celle des nôtres.

Que toutes les religions soient éradiquées, et toutes leurs conséquences culturelles ( je préfèrerais dire : sociologiques ) disparaitraient comme par enchantement. Plus de burka, plus d’exclusion des femmes, plus de prêtres ni d’imams manipulateurs, plus de dogmes creux et… plus de minarets !

On n’en est pas là !

Alors pourquoi nous sommes-nous donné cette difficulté en acceptant cette “colonisation inverse” que constitue l’immigration ? On sait que les raisons en sont bassement économiques. Il était tellement intéressant de se pourvoir d’une main d’œuvre aux salaires misérables ! Vision de myope !

On a ainsi contrarié le mouvement naturel de l’évolution humaine. Restés chez eux, les immigrants dont on ne sait plus que faire à présent avec la progression fulgurante de la productivité induite par l’électronique, leurs sociétés auraient bien entendu évolué comme les nôtres, et l’on aurait pu contribuer à cette transition.

C’est ce qu’ont fait les Chinois, dont l’émigration a été relativement légère, si on l’apprécie par rapport à l’ampleur de leur population. Non seulement ils nous ont presque rattrapé dans beaucoup de domaines, mais ils vont bientôt nous précéder dans la marche vers une société mieux gérée. Il est vrai qu’ils n’ont pas à lutter, eux, contre un virus religieux, et qu’ils maintiennent fermement sous contrôle les tentatives d’infection des religions occidentales, notamment évangéliques.

Alors que faire à présent que ces populations migrantes sont parmi nous ? Pas grand chose, à mon avis. Il faut bien entendu commencer par cesser d’en accepter les aspects dominateurs ! Cela ne fait que les encourager à rester ce qu’ils sont.

Ils sont aussi des humains, et donc dotés des mêmes capacités de développement que nous. Ils nous le montrent souvent. Pourquoi ne les consacrent-ils pas à leurs pays d’origine ?

Ensuite, sans doute, arrêter d’en accepter davantage chez nous. Évidemment pas dans un esprit d’exclusion, mais pour les laisser évoluer au sein de leur propre culture actuelle, tout en multipliant les échanges humains entre tous les pays de la terre, dans le respect mutuel des uns et des autres, de manière à ce qu’un jour tous les peuples du monde aient chassé ces vilains virus qui nous infectent tous, de manière à se retrouver unis et forts contre tous les autres dangers qui menacent notre planète.

On n’en a qu’une !

© André Serra

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Dans la conjoncture du Moyen-Orient, un moment décisif vient d’être atteint avec la décision d’Obama d’y propulser 40 000 soldats de plus, dont 10 000 à attendre de la part de ses alliés à-plat-ventristes de l’OTAN. L’interprétation de cette décision est délicate et complexe, car elle met en cause plusieurs questions différentes.

Elle oblige d’abord à revenir sur la question irakienne. La décision d’Obama semble mettre de côté cette question, comme si elle était définitivement réglée et classée, ce qui est fort loin d’être le cas.

En effet, si la paix semble être revenue dans le pays, peu d’incidents étant à signaler, mais si personne ne semble s’en apercevoir, c’est parce que les Étasuniens ne veulent pas avouer qu’ils ont totalement perdu la maîtrise des évènements qui s’y déroulent. Car ce n’est pas de leur fait que la paix règne à présent en Iraq. C’est en effet l’action de l’Iran qui se trouve à la source de cette pacification. Expliquons pourquoi.

Il convient de se rappeler que les chiites représentent 65% de la population irakienne, et occupent tout le sud, où se trouve l’essentiel des ressources pétrolières, le reste de la population se trouvant en zone kurde avec le reste du pétrole du pays, et en zone sunnite, pratiquement dépourvue de pétrole. La population chiite a été opprimée et persécutée par les sunnites pendant toute la durée de la dictature de Saddam Hussein. Une bonne partie de son élite, ainsi que les familles qui en avaient les moyens, ont émigré à cette époque en Iran, où les mollahs chiites les ont recueillis.

À ce propos, il est nécessaire de rappeler que sunnites et chiites irakiens sont des musulmans arabes, alors que les chiites iraniens sont des musulmans persans. Ajoutons quelques mots pour expliquer la séparation intervenue entre les sunnites et les chiites, après l‘assassinat d’Ali en 661. Ces indications sont cependant très simplifiées, car la lutte complexe entre les sunnites et les chiites s’étendit sur une longue période, et n’est pas l’objet de ce court article

Ali était le cousin et le gendre du Prophète. Peu avant sa mort, ce dernier désigna Ali comme son successeur. Une grande partie des musulmans considéraient qu’il était préférable que le successeur du fondateur de l’Islam soit choisi dans sa famille et acceptèrent cette décision. Ce furent les chiites d’Ali (ou partisans d’Ali). Mais les chefs des tribus arabes, anciens adversaires de Mahomet, appelés par la suite ” sunnites ” ( de sunna, la tradition du Prophète ) estimèrent au contraire que le successeur de Mahomet devait être choisi parmi eux, et serait nommé Calife. D’où l’institution du Califat chez les sunnites.

De ce litige résultèrent des heurts violents entre sunnites et chiites, qui ensanglantèrent pendant longtemps les rapports entre les deux camps, un peu à la manière des catholiques et des protestants au moment de la Réforme, mais pour des raisons totalement différentes. Je passe volontairement sur les détails de moindre importance.

On remarquera donc, à propos des populations de l’Iraq et de l’Iran, que c’est la religion qui les rapproche ou les divise, et non les ethnies auxquelles elles appartiennent respectivement. Bien qu’arabe l’une et l’autre, les factions chiites et sunnites de l’Iraq sont profondément divisées, alors que les chiites arabes et les chiites persans s’entendent relativement bien entre eux. Notons qu’en Iran les chiites représentent 89% de la population, et les sunnites moins de 10%. Les chiites y sont donc largement dominants, comme d’ailleurs aussi en Irak, où les proportions sont de 64% pour les chiites et 36% pour les sunnites, mais ces derniers se partagent sensiblement à égalité entre les Arabes (et anciens partisans de Saddam Hussein) et les Kurdes. Or ceux-ci sont pratiquement autonomes depuis l’invasion, alliés des chiites à l’Assemblée nationale, et c‘est l’un des leurs qui est actuellement le président du pays, Jalal Talabani.

***

À partir de l’invasion américaine, les choses changèrent du tout au tout, quoique pas dans le sens que l’auraient désiré les conquérants. La première décision des proconsuls étasuniens fut de dissoudre l’armée irakienne, qui avait maintenu jusque-là l’ordre dans le pays, sous la dictature (sunnite) de Saddam Hussein, en dépit des dissensions sanglantes régnant entre les trois groupes qui l’habitent, sunnites arabes, sunnites kurdes et chiites arabes. Les envahisseurs étasuniens assassinèrent ensuite le dictateur sunnite pour des raisons sur lesquelles ils auraient pu tout aussi bien s’appuyer pour faire pendre leur propre chef à ses côtés, George Bush junior. [ Mais çà, c'est juste une opinion personnelle ]

Par leur ignorance de ce qu’était l’Iraq, les Étasuniens avaient ainsi libéré d’un seul trait de plume la communauté chiite iraquienne de leurs deux ennemis historiques. Après une forte résistance de l’imam chiite Sadr et de son armée du Mahdi (équivalent à ” messie “), toute résistance violente des chiites s’arrêta sous l’influence des Iraniens, qui en calmèrent énergiquement le jeu par l’intermédiaire des chiites irakiens exilés en Iran pendant la dictature de Saddam, et revenus dans leur pays après l’invasion étrangère. Ils agirent cependant de manière totalement discrète, sans jamais se prévaloir de leur influence, et sans que les Étasuniens ne se rendent compte qu’ils agissaient par dessus leurs têtes.

Bien que les Étasuniens se soient plaint à de multiples reprises de l’irruption des Iraniens dans le pays, sans toutefois en découvrir la raison ni les missions, ils ne comprirent pas que leur action avait eu pour résultat, non seulement de ramener l’ordre là où les envahisseurs avaient créé le chaos, mais aussi d’établir sur la population du pays un ascendant très important qui allait les amener à prendre progressivement possession de la totalité du pays, à la barbe des troupes étasuniennes, notamment dans le sud, où ils gèrent actuellement à leur profit, et en toute liberté, l’économie du pétrole de la zone de Basra (Bassora). Rappelons qu’actuellement l’Assemblée nationale est en majorité chiite, que le Premier ministre, Nouri al-Maliki, est un chiite favorable à l’Iran, et que les trois quarts des ministres le sont aussi.

Ce qui permit aux Iraniens d’être aussi discrets fut la tentation des militaires de s’attribuer tout le mérite d’avoir réussi la pacification du pays. Mais ce vilain défaut faisait parfaitement l’affaire de l’Iran.

L’explication du report de l’action étasunienne en Afghanistan se trouve là, dans la prise de pouvoir souterraine de l’Irak chiite par l’Iran. Voici pourquoi et comment :

***

Ici aussi nous devons faire un autre retour en arrière, cette fois dans la stratégie étasunienne. Pour à peu près tout le monde, l’invasion de l’Iraq décidée par Bush et son clan semblait sous-tendue par la volonté de s’emparer du pétrole irakien, en prétextant que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massives illégales. Bush et son petit monde étaient très contents de cette erreur de l’opinion publique, car elle les aidait à masquer leurs véritables intentions aux yeux de ceux qu’ils voulaient réellement atteindre.

De la même manière, l’agression contre l’Afghanistan avait vraisemblablement été montée de toutes pièces à travers la destruction des tours du WTC, pour justifier leur irruption en Asie en plein milieu de l’articulation du monde chinois et du monde russe, juste en dessous des cinq anciennes possessions musulmanes de l’U.R.S.S., encore sous forte influence russe.

D’ailleurs, la première chose que le gouvernement étasunien fit, avant même d’entreprendre leur voyage vers le Moyen-Orient, fut de demander à ces cinq pays d’accepter la construction de bases militaires des É-U sur leurs territoires pour les aider, ce qu’ils consentirent sous le coup de l’émotion de l’époque, alors qu’il aurait été tellement plus normal pour les É-U d’établir directement ces bases en Afghanistan, ou plus simplement de les obtenir du Pakistan, encore plus proche de Kaboul, et accessible par mer.

Depuis, la Russie a réussi à pousser ces cinq pays à exiger la fermeture de quelques-unes de ces bases. Mais les É-U ont beaucoup renâclé avant d’en évacuer certaines, mais pas toutes. Dans certains cas, ces pays ont accepté d’accueillir des bases russes pour rétablir l’équilibre des forces. Toujours est-il que cette tentative des Étasuniens n’était évidemment pas innocente…

***

Il suffit de regarder une carte de l’Asie pour comprendre immédiatement l’idée géopolitique de “l’Empire étasunien“, qui pensait bien pouvoir s’offrir un siècle hégémonique supplémentaire. Mais voilà, s’ils ne sont pas très futés, ils ont tout de même des yeux pour voir, et si leurs naïfs alliés occidentaux les suivent aveuglément avec des manières de colonisés, eux ont très bien vu l’arrivée de Deng Xiao Ping à la tête de la Chine, celle de Poutine au Kremlin, et plus récemment de Lula à Brésilia et de Chavez à Caracas, en bordure du golfe du Mexique. Et ils ont donc parfaitement compris que ces mouvements géopolitiques ressemblaient de plus en plus à un siège, qui se resserrait progressivement autour d’eux.

L’Amérique a donc cherché à desserrer cet encerclement progressif par des actions de domination, selon leur habitude historique. Leur tentative de dominer économiquement la Chine a échoué. Ils ont bien laissé leurs usines sur le continent asiatique, mais en ont rapidement perdu la maîtrise, car les Chinois les ont vus venir. Malgré leurs autres initiatives, sous couvert de démocratie et de droits humains, ils n’ont pu empêcher Le Tibet et Taïwan de rester dans le giron de la Chine.

Évènement passé inaperçu lors du soixantième anniversaire de la création de la République Populaire de Chine, la délégation taïwanaise a défilé à Beijing le 1er octobre 2009, en tant que province chinoise, et non en tant qu’État invité. Personne ne semble avoir remarqué cette particularité étonnante, pourtant tout à fait significative.

Enfin, en aout 2008, la Russie a bloqué l’offensive géorgienne contre l’Ossétie du Sud dans le Caucase, plus ou moins tentée avec l’assentiment de Washington pour tester Poutine, Premier ministre de Russie, à ce moment précis en train d’assister aux Olympiques de Beijing. Les Étasuniens ont rapidement été fixés sur le respect que leur portaient les Russes.

Leur restent malgré tout aujourd’hui les Européens. Mais ils sont tout de même en train de s’unir, de peine et de misère, et, né il y a moins de 10 ans, l’euro leur tient la dragée haute, quelquefois même un peu trop à leur goût.

***

Débordés par une crise mondiale qu’ils ont provoquée par maladresse, et à laquelle ils n’ont su répondre que par une hausse artificielle de leurs bourses, au milieu d’un endettement insoutenable, les États-Unis cherchent désespérément une issue. S’ils vont sans doute terminer 2009 avec des indices encourageants, la pérennité de ceux-ci n’est pas assurée, et beaucoup de gens sont sceptiques quant à la poursuite de ce qu’ils présentent comme une sortie de crise. Il est vrai qu’il leur fallait bien enrober le suppositoire que constitue l’envoi d’une nouvelle armada en Afghanistan, d’un peu de nourritures terrestres ! Un long enchaînement d’épées de Damoclès s’aiguise cependant encore dans leur ciel.

Contraints d’abandonner l’Iraq, puisqu’il leur est progressivement, mais sûrement soutiré par l’Iran, Obama et ses militaires ont finalement jeté leur dévolu sur l’Afghanistan où leur armée est enlisée en compagnie des supplétifs fournis par leurs adorateurs de l’OTAN, ruine sans avenir de l’époque stalinienne.

Il tente à présent de poursuivre l’idée géopolitique de la génération Bush, c’est-à-dire essayer de reprendre les rênes de l’Occident autour d’un projet déjà largement dépassé. Mais surtout, il croit encore possible de s’infiltrer entre la Russie et la Chine, soudées dans l’OCS [ l'Organisation de Coopération de Shanghai ]. Une véritable fuite en avant ! Elle fait penser à Napoléon devant Moscou en flamme ou à Hitler grelottant sur la Volga, dans Stalingrad. La Bérézina n’est plus très loin !

Presque tous les analystes militaires et politiques, aussi bien dans le monde qu’aux États-Unis, affirment qu’il faudrait des effectifs de 300 à 500 000 hommes pour parvenir à stabiliser l’Afghanistan, et Obama espère malgré tout parvenir à n’en aligner que 140 000 d’ici 18 mois !

Il a cependant trouvé une argumentation imparable pour soutenir son antépénultième stratégie. À de jeunes officiers de West Point, qui n’apprennent plus ni l’histoire ni la géographie, il a dit, en levant très haut le menton selon son habitude :

” Si je ne pensais pas que la sécurité des États-Unis et des Américains était en jeu en Afghanistan, j’ordonnerais avec plaisir le retour de chacun de nos soldats dès demain. “

C’est incroyable ! Ainsi, le sort des États-Unis se trouvait entre les mains des Talibans, et nous ne le savions pas !

Obama a de la buée dans les yeux !

André Serra

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Lecture conseillée : Robert BAER - “Iran : l’irrésistible ascension” - folio documents N°49

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Il est sans doute temps d’ouvrir largement nos yeux vers tous les signes montrant le cuisant échec de la mondialisation à l’américaine. Ces signes ne mettent nullement en question la nécessité de faire évoluer la planète humaine vers une solidarité de plus en plus affirmée, mais réduisent par contre à néant les résultats économiques obtenus depuis vingt ans par les élucubrations de l’OMC, voulue et dominée par les É-U.

Lorsque la crise des subprimes s’est déclarée aux É-U, on pouvait encore penser que cette crise était un accident de parcours du libéralisme selon l’oncle Sam. Près de deux ans après le doute n’est plus possible, et l’échec annoncé du sommet de Copenhague prévu en décembre pour décider des mesures à prendre en matière de protection climatique, avant même qu’il ne puisse être tenu, et confirmé par la dernière réunion du forum de l’APEC tenu à Singapour, renforce la réalité de l’illusion qu’a constitué jusqu’ici la propagande étasunienne pour la mondialisation.

Depuis l’installation de Barak Obama à la Maison Blanche, les choses vont de mal en pis aux États-Unis, et les tergiversations du G20 ont débouché sur un grand vide. L’affaire des bonus a perduré, traduisant l’impuissance des États, aussi bien aux É-U qu’en Europe. Ensuite, la spéculation est repartie à grande allure, grâce au merveilleux taux d’intérêt de la FED, ramené à 0%. Une aubaine pour le carry trade.

Rappelons que cette géniale “martingale” consiste à emprunter des capitaux en dollar, à 0%, et à les faire fructifier dans un autre pays à des taux plus rémunérateurs. Par exemple en Australie où le taux de la banque centrale vient d’être porté à 3,5%. L’Australie est en effet un pays qui n’a pratiquement pas souffert de la crise et jouit d’une importante croissance, due à l’abondance de ses matières premières, et au fait que le prix de celles-ci monte actuellement en flèche.

Le carry trade, pratiqué avant la crise à partir d’un yen japonais à 0%, est devenu le garde-manger des spéculateurs étasuniens, et notamment des traders, qui ont à présent récupéré le niveau de bonus un moment ébranlé par le G20. On n’en parle plus !

La sortie de crise des É-U, annoncée au clairon, se fait maintenant très mince. L’indice d’activité industrielle de la Fed de New York vient de rechuter de 34,6 à 23,5 le mois précédent et les ventes de détail de septembre sont fortement revues à la baisse à ?2,3% contre ?1,5% estimé initialement. Le chiffre de la consommation depuis le 1er janvier a enregistré un plongeon abyssal de 8,2%.

Le G20, qui avait également bénéficié des trompettes de la Renommée, a disparu dans la brume. Les paradis fiscaux ne figurent plus sur les écrans. Ils vont pouvoir se refaire progressivement une beauté, car aucune législation particulière, dans aucun État, n’est venue contrecarrer leur renaissance. On a amusé la galerie un moment avec eux, et tout a pu rentrer dans l’ordre, ou plutôt dans le désordre.

Interviewé par la revue l’Expansion il y a quelques jours à ce sujet, Jean-Charles Rocher, professeur à l’École d’économie de Toulouse, a déclaré: « Ces derniers (les paradis fiscaux) ont été des boucs émissaires. Ils ne sont pas responsables de la crise que nous traversons aujourd’hui. C’est plus facile de pointer du doigt les Îles Caïmans ou le Luxembourg que de faire le ménage chez soi ».

En matière de régulation, grand souci du G20, les propositions ont disparu des plannings. Pour une bonne raison. Monsieur Obama n’a pas le temps de s’en occuper, l’Afghanistan, l’Iran et quelques voyages pour resserrer “les alliances” étant des problèmes plus urgents pour “l’Amérique”. Mais en fait, le secteur financier étasunien ne veut tout simplement pas de régulation. On reprendra les projets de coopération internationale plus tard. Rien ne presse, puisqu’il paraît que nous sommes sortis de la crise… ou presque !

Quant aux intentions de donner aux pays émergents une place plus grande dans les institutions internationales, également annoncées par roulements de tambour prolongés,… oubliées. “L’Amérique est de retour” ! Qui Obama pense-t-il tromper ? Tout le monde sait parfaitement que l’” Amérique ” ne tient plus qu’à un fil. Mais on a encore un peu peur de ses rugissements. On ne sait jamais !

Aujourd’hui, monsieur Obama tente de persuader les nations asiatiques que les É-U vont fortement s’engager en Asie, et il le dit avec beaucoup de force, comme il en a l’habitude avant de s’en dédire. Avec quoi dans les mains ? Il est à craindre que les Asiatiques appréhendent quelque peu ses cadeaux empoisonnés ; des batteries de missiles pour les protéger de l’Iran nucléaire, par exemple.

Dans les faits, seize nations de l’Asie-Pacifique viennent de s’engager dans un chantier d’unification économique et… politique, qui a des chances d’être beaucoup plus sérieux et solide que la mondialisation à l’américaine. Je ferai paraître un article détaillé sur cette importante question dans quelques jours. Il s’agit d’un événement considérable pour le monde.

En particulier, le Japon est en train de filer entre les doigts des É-U, et Obama le sait. Le nouveau parti au pouvoir à Tokyo a ordonné l’analyse des traités secrets conclus depuis un demi-siècle entre l’ancien parti conservateur, éliminé, et la Maison Blanche. Les Japonais ont enclenché leur décolonisation ! Leur nouveau premier ministre, Yukio Hatoyama, a été élu pour ça, et il a commencé par la base étasunienne d’Okinawa. Obama l’a mal pris ! Et pourtant ça tombe bien pour lui, il a besoin de chair à canon pour l’Afghanistan. Avec les 40000 militaires étasuniens stationnés depuis plus d’un demi-siècle dans l’archipel, il a une solution toute trouvée. À la cadence de 1300 soldats tués par an, il pourrait tenir 30 ans de plus dans ce pays !

La mondialisation sous bannière étoilée a décidément du plomb dans l’aile !

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La bataille du dollar

Le stratagème des É-U pour sortir de la crise en évitant la débâcle monétaire

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Le PIB des É-U du troisième trimestre de 2009 vient d’être annoncé en hausse de 3,5% par le département du Commerce des É-U. Cette nouvelle serait bien venue si d’autres informations ne venaient mettre en doute cette performance, ou du moins son intérêt, d’autant plus que pour la Maison Blanche, elle prétend apporter la preuve que ce pays serait sorti de la crise dans le courant de l’été.

Je citerai deux exemples significatifs.

Tout d’abord, selon la Maison Blanche, le plan de relance du 17 février concocté par Geithner, le représentant au Trésor, serait responsable de 3 ou 4% dans ce taux de PIB (dépêche du 30-10-09 de l’AFP).

Trop parler peut cependant nuire, car si cette assertion était confirmée, cela voudrait dire que sans ce plan, l’économie étasunienne n’aurait présenté aucune croissance naturelle au cours de cette période, et que par conséquent son seul résultat aura été d’avoir creusé la dette publique de 340 milliards ( montant indiqué comme dépensé à la fin septembre, sur le montant de 787 milliards accordé par le Congrès ).

On serait donc loin d’une sortie de crise véritable, puisque le montant du PIB ” naturel ” aurait encore été inférieur au PIB d’avant crise. Dans ces conditions, on comprend que tous les niveaux politiques du pays puissent considérer qu’il faille continuer à maintenir l’économie sous respiration artificielle, notamment en conservant le taux de la Fed à 0%, autrement dit sous endettement continu ou impression continue de dollars sans contrepartie. Personnellement, je suis porté à considérer ce résultat plutôt comme une aggravation de la crise que son contraire.

D’autres résultats vont d’ailleurs dans le même sens. On apprend ainsi que sans la “prime à la casse” de 4 à 5000 $ sur les automobiles, la hausse du PIB se serait limitée à 1,9%. On peut comprendre que beaucoup de particuliers aient profité de l’aubaine tant qu’elle était valide, mais cette prime a disparu fin août. Il est peu probable que les amateurs renouvellent cette performance au trimestre suivant. Ceux qui le pouvaient se sont servis, et il est plus que probable que l’on retrouve rapidement les niveaux de vente du début d’année.

Dans l’immobilier, les petites améliorations que l’on a rencontrées, ont également été réalisée en grande partie grâce au crédit d’impôt de 8000$ dont pouvaient bénéficier les premiers acquéreurs. Mais cette facilité expirera fin novembre.

Enfin, sur le front du chômage, tout le monde est à peu près d’accord, politiciens et économistes réunis, pour affirmer qu’il continuera à progresser pendant un an, quoiqu’en ralentissant progressivement, entrainant par conséquent une diminution continue des revenus disponibles pour la consommation. Sur ce plan, on sait également que le gouvernement a été obligé de porter la durée d’indemnisation des chômeurs de 26 semaines ( durée légale ) à 53 dans un premier temps, pour limiter les sorties d’indemnisation, puis à 79 semaines dans certains États fédéraux particulièrement mal en point d’un point de vue budgétaire. Or le nombre d’États fédéraux en situation précaire, actuellement autour de 15, va probablement avoisiner les 25 dès le début de l’année prochaine. À ce rythme, ce qui reste des 787 milliards du plan Geithner initial va disparaître rapidement. Des PIB négatifs vont donc réapparaître dès le premier trimestre de 2010.

Le second exemple qui montre la vraisemblance d’une poursuite de la crise aux É-U, sinon même son approfondissement, est apporté par l’analyse de l’utilisation du plan de relance Obama/Geithner du 17 février.

On part donc du montant du plan de 787 milliards de dollars, dont 340 (43,2%) seulement auraient été dépensés à la fin du troisième trimestre de 2009. Sur cette somme, 195 correspondent aux restitutions fiscales consenties aux particuliers et aux PME, 145 ont été distribués à travers les extensions des durées d’indemnisation du chômage dont nous venons de parler, et enfin 40 à 44 (selon les sources) sont allés à certains États fédérés pour éviter des licenciements trop importants dans les effectifs des enseignants, menacés par des coupures budgétaires.

Reste alors 105 milliards (101 si on retient le montant de 44 pour les subventions scolaires).

Cette somme est réputée avoir servi à créer des emplois et/ou éviter des licenciements dans certaines entreprises. Le montant des effectifs concerné varie selon les sources. Le plus couramment indiqué est celui de un million de postes de travail. À ce niveau l’imagination de l’administration Obama a largement montré sa créativité. La plus “romantique” me paraît être celle de Christina Romer, conseillère économique du Président Obama (Le Monde - 29-10-09 - Sylvain Cypel). D’après elle, cette somme aurait “permis d’en créer (des emplois) entre 600 000 et 1,2 millions”. Sans commentaire !

Si on s’arrête à un million d’emplois sauvés ou créés, pour faire bonne mesure, cela signifie que l’on a dépensé 105 milliards pour atteindre cet objectif. Ou encore 105000 dollars ( 70 000 euros ) par emploi créé ou protégé, ce qui représente entre deux et trois fois le salaire annuel moyen selon la catégorie de personnel.

Je crois qu’on peut se demander si une telle dépense était justifiée. Du seul point de vue de l’endettement de l’État fédéral, il est évident qu’il aurait été plus économique de perdre ces emplois.

Au terme de cet article, les spéculations sur l’avenir de l’économie des États-Unis pourront varier d’un lecteur à un autre. Tout peut être dit à ce propos.

Pour ma part, je pense qu’après une étape qui a conduit la bourse étasunienne au rebondissement auquel j’ai consacré récemment un autre article ( voir lien ci-dessous ), nous allons assister à une nouvelle poussée de crise aux É-U, probablement plus difficile encore à réduire, mais surtout, assister à une chute sans égale du dollar sous le poids d’un endettement faramineux, celui-ci impossible à éviter, qui mènera nécessairement à la création d’une monnaie mondiale de réserve, cette fois complètement distincte de toute monnaie nationale existante.

Sinon…

Article cité : Le stratagème des É-U pour sortir de la crise en évitant la débâcle monétaire

© André Serra

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Nous avons beaucoup apprécié ce troublant article de Pierre Baqué, parce qu’il montre avec une grande lucidité comment l’acte de suicide d’un travailleur peut résulter de la distorsion identitaire imposée à celui-ci par la mutation des entreprises, sous la pression d’objectifs organisationnels visant la seule efficacité, faisant des hommes de simples rouages d’organigrammes productifs.

Bâtie au départ autour de structures composées d’hommes, l’entreprise a muté au fil du temps vers des structures composées uniquement de processus opérationnels.

La démarche de Pierre Baqué fait froid dans le dos. Mais elle est juste.

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Les mutations dans le management expliquent perte d’identité et suicide

La ” mode ” n’est pas au suicide. Le suicide, drame personnel, atteint les plus désemparés. En France la statistique parle de 2 pour 10 000. Si les salariés de France Télécom sont 100 000 en France, c’est 20 suicides (mortels) par an auxquels il faut hélas s’attendre. Ce qui est nouveau, c’est se suicider en rapport explicite avec son entreprise, sur son lieu de travail, ou en laissant des traces claires de ce lien, ou précisément de cette absence de lien, comme pour donner sens à ce dernier acte. Durkheim avait analysé le lien social comme essentiel à la vie. Or le lien social au sein de l’entreprise se dissout dans la ” mode ” de la création de valeur. Explicitons. L’entreprise est un corps social. De quel corps s’agit-il ?

Corps organique, avec ses métaphores : branches, organes, fonctions, métabolisme… Corps identitaire. ” Vous travaillez à l’usine ? “, dit-on dans ces petites villes qui n’ont souvent qu’une usine. Vous êtes de chez IBM ? Cela se voit sur vous, vos habits, façons de parler, de penser, d’exposer. Vous partagez un horizon, que la boite ait 10 ou 100 000 employés. On parle d’esprit d’entreprise. Le discours du boss a quelque chose de la prédication avant croisade, de la rédaction d’un ordre monastique, du discours au pont d’Arcole. On en sourit souvent, mais c’est le tissu conjonctif d’une entreprise, qui unifie, tonifie, oriente, irrigue, quelque chose qui met en résonance, évite les dissonances, baigne les circuits de l’entreprise dans une sorte d’humeur, de liquide spécifique, son milieu intérieur.

Corps plongé dans un milieu extérieur aussi, bain du marché, concurrents, clients, lois, opinion. Le milieu bouge, nourrit, corrode, menace…

Corps avec dessein enfin. Le but de l’entreprise ? ” Gagner de l’argent “, disent les uns. C’est faux. L’argent est le carburant. Les ratios financiers sont un thermomètre. Ne pas gagner d’argent c’est mourir. Ne pas en gagner assez est mauvais signe. Le but est ailleurs, et multiple, comme la vie : persévérer dans l’être, se développer, construire des avions, faire des films, fabriquer des médicaments, donner du travail à un bassin d’emploi. La motivation d’un chef d’entreprise est forcément tout cela à la fois.

L’entreprise est donc un corps ; et en ce corps un malaise s’installe, qui révèle une mutation. L’entreprise perd sa peau, et son milieu intérieur s’écoule. Tel est mon propos. La mutation s’est produite, en un peu plus de vingt ans, avec deux ingrédients : une chimie particulière des consultants et un nouveau rapport avec l’actionnaire. Les consultants d’abord.

Dans les années 1990 nait la mode du ré engineering. Champy et Hammer en sont les prophètes. A priori rien de bien nouveau. Ré engineering veut dire réorganisation, à visée productive, bref, la routine. Mais trois aspérités méritent d’être notées. On ne parle plus le langage du vivant ; l’entreprise est un objet artificiel, que l’on dessine, avec cahier des charges et table à dessin (plus qu’à dessein) ; le projet de Taylor en plus ambitieux. Insidieusement, par le langage, on dé biologise l’entreprise, certains disent qu’on la déshumanise. On désigne comme variable opératoire du changement, l’informatique : un squelette logiciel tient lieu de charpente rectrice des évolutions ; on en attend des gains notables. On introduit un mot nouveau, le mot ” processus “, qui prolonge dans ses schémas fléchés la logique de l’informatique ; les dessins d’avant comportaient aussi des flux reliant les organes de l’entreprise ; les regrouper en faisceaux de processus ne parait pas relever d’une innovation. Erreur ! Le fait de poser des organes et de les relier par des flèches n’est pas la même chose que dessiner des processus, puis leur accrocher des organes. Les organes résistent. Le rein veut continuer son rôle de rein. Les hommes qui s’occupent de la fonction ” rein ” ne voient pas pourquoi faire appel à une dialyse externe. Mais en décrivant l’entreprise comme un bouquet de processus traversant des organes, nos deux prophètes inversent le regard. La notion de sous-traitance change ; d’ailleurs on ne dit plus ” sous-traiter “, on dit ” externaliser “. Externaliser un rein, c’est une dialyse. Comment théoriser une dialyse généralisée ?

C’est la réorganisation permanente. Quand apparaissent des résistances, on hypostasie le processus, en lui assignant la finalité ultime, indiscutable, incontournable, ” le client “. Sans mots, alors, les résistances cèdent. Les organes se dissolvent, certains se recomposent, les autres tâches sont assumées par l’externe. L’actionnaire maintenant.

À la même époque nait une autre mode, venue d’ailleurs, mais étrangement congruente, celle de la corporate governance (” gouvernance d’entreprise “). L’actionnaire, il est vrai, était divisé, faible ; la démocratie actionnariale peu prise au sérieux. Advient une instance nouvelle, regroupant les actionnaires, le fonds de pension. Coalisant des pouvoirs, organisé, il exige des dividendes et des plus-values ; peu critiquable (car il gère les économies des ménages), il théorise son exigence, et la quantifie ; il faut créer de la valeur, c’est-à-dire faire croitre… la valeur des actions. On ne plaisante plus avec le but : c’est bien gagner de l’argent. Et le dispositif se met en place, alignant les dirigeants sur les intérêts de ceux qui les désignent. Une part de l’idée initiale est excellente ; en rapportant les gains aux ressources mobilisées, on introduit un principe de frugalité bénéfique. Mais le système déraille. Ce qui eût été un indicateur parmi d’autres monopolise les forces. Le polythéisme fait place au monothéisme de l’actionnaire.

C’est un mouvement climatique de masse, que l’on constate, comme Musil dans son premier chapitre de L’Homme sans qualités, voyant s’accumuler les nuages dans le ciel européen d’avant 1914. Le phénomène se déroule, hors d’atteinte de toute action régulatrice : les politiques, agents territoriaux, sont impuissants devant l’agilité de l’internationalisation, les coalitions sociales impuissantes devant l’immensité des bassins d’emploi en réserve dans le monde…

La conjugaison de ces deux effets, poids du capitalisme nouveau et nouveau paradigme de l’entreprise, donne au petit cheval une allure de cheval mécanique. Soulevez la peau, vous ne voyez plus des organes mais des tiges, des nœuds, un réseau complexe et linéaire, une tringlerie. Plus besoin de peau, elle tombe. On voit ce qui fonctionne dedans, faisceaux de processus qui vibrionnent, tiges flexibles comme des valences libres en quête de sites où se fixer momentanément, moins couteux ou plus efficaces. Telle tâche à Bangalore, telle autre en Chine centrale, un centre d’appels à La Réunion, les dividendes en Californie. L’externalisation générale n’est plus une externalisation ; il n’y a plus d’interne et d’externe. L’entreprise n’a plus de peau. Comment un chef d’entreprise ou un DRH peuvent-ils motiver leur personnel ? Comment peuvent-ils dire ” nous ” ? ” Nous ” qui ? Ceux dont le département va être fermé, ou vendu ? Ceux dont le départ est accéléré ? Ceux qui arrivent ? Le projet de l’entreprise ne peut plus être énoncé, touché, senti, il n’est plus crédible pour les salariés.

Le monothéisme pour l’actionnaire n’est pas assimilable, et la désagrégation du corps par les processus ne sait plus rassembler les humains ; le lien est dissous, le liquide conjonctif s’écoule. Comment penser cette nouvelle entreprise, sans corps, sans humeur, sans milieu intérieur ? Comment y vivre ? Les artistes la préfigurent, Pollock en peinture, Kafka en littérature, Beckett au théâtre. Les hommes de l’entreprise seront-ils comme Estragon ou Vladimir, attendant Godot, posés là par hasard sur un routeur désaffecté ou débranché à la croisée des chemins, cherchant à survivre malgré tout, et peut-être, s’ils en ont le temps, à trouver un sens à cela ?

L’homme se tient où ? Devient-il un pur objet contractuel ? Comment peut-il se sentir en ces nœuds fragiles, oscillants, éphémères, prêts à bondir vers un autre méridien ? Peut-il donner autre chose qu’un travail de second choix ? Va-t-il être stimulé ou déprimé ? Un homme nouveau sera-t-il plus adapté à ce monde-là ? Nos enfants sont à l’aise avec le zapping, préfèrent les encadrés au flot ordonné d’un grand texte, sont à l’aise avec les tâtonnements brefs et efficaces du butinage sur le Net ; les mariages durent moins longtemps, la vie rallonge, les CDD fleurissent, les utérus se louent, autre externalisation… Cet homme nouveau, saltimbanque sautillant de site en site, sera sans doute mieux préparé à cette entreprise-là.

Peut-être aussi la perte de peau est-elle simplement une mue ? Le paysage économique se fragmentera-t-il en PME où il fera bon vivre ? En attendant, beaucoup souffrent d’une grave perte de lien. C’est sans doute ce que désignent ces suicides pointés vers l’entreprise. Il y a à faire tout de suite.

Pierre Baqué Conseiller d’entreprise

© Le Monde - publié le 9 octobre 2009

Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe

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La science dispose dès maintenant d’une boite à outils dont il est désormais possible de se servir pour modifier l’Humain. Elle ne cesse de progresser dans ce sens, et il est temps de s’interroger sur l’avenir de l’Homme et de la nouvelle humanité qu’il va engendrer.

Nous avons donc pensé que le texte de Sylviane Agacinski, qu’elle a publié dans Le Monde du 11 octobre 2009, valait la peine d’être plus largement diffusé, dans la mesure où il constitue un commencement de réponse à cette fondamentale interrogation.

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Triste ” posthumanité “

À l’heure où l’ingénierie génétique est en mesure de fabriquer des individus, ce sont les notions élémentaires de la transmission et de la liberté humaines qui sont en péril.

Le glissement des vivants vers le statut de produits fabriqués, au moyen des biotechnologies, entraine un brouillage ontologique très troublant entre les fruits de la nature et les ouvrages de l’art.

Tout être humain engendré est le descendant d’autres êtres vivants par rapport auxquels il varie très légèrement. Comme l’a montré Darwin, les ressemblances spécifiques ne viennent pas de la reproduction d’un modèle, mais elles sont l’effet d’une communauté de descendance, avec ses légères variations. Ces variations flottantes, aléatoires, sont sélectionnées selon qu’elles sont plus ou moins avantageuses. C’est donc la génération qui produit le genre et l’humanité dite générique.

Dans le schéma de la fabrication, au contraire, l’être fabriqué est un artéfact, un produit technique réalisé par des ingénieurs selon un projet préalable à l’aide de matériaux. L’individu, réalisé selon un modèle, peut être reproduit sur le même modèle en plusieurs exemplaires. Comme Walter Benjamin avait parlé des effets de la ” reproductibilité technique ” des œuvres d’art, on devrait parler ainsi des effets de la reproductibilité technique de l’être humain. Car il n’y a jamais eu de reproduction des vivants, au sens strict, dans la génération naturelle, alors que la biotechnologie permet de dupliquer le vivant.

Aujourd’hui, les techniques de reproduction, mises à la disposition de la médecine, permettent moins un pouvoir politique de contrôle ou de formatage des corps, ce que Foucault a appelé une biopolitique, que la disposition individuelle d’un pouvoir technique privé, un pouvoir dont certains réclament l’usage pour l’exercer sur eux-mêmes ou sur leur ” descendance ” - mais le mot ne convient plus - en réquisitionnant le corps d’autrui s’il le faut.

Le biopouvoir devient donc libéral et commercialisable. Il s’exerce à la fois sur le corps de ceux qui doivent fournir des ressources à la production biologique, et sur celui des êtres ainsi produits. Les fournisseurs de cellules et d’organes sont encore parfois des donneurs bénévoles, comme en France, mais, sur le marché mondial, un sous-prolétariat biologique est en train de se développer pour répondre à la demande de matériaux.

Avec les progrès de l’ingénierie ou ” manipulation ” génétique, les biotechnologies sont capables de dupliquer un être vivant, par clonage, ou de produire des individus dont les modifications génétiques seront transmissibles. Un site spécialisé dans la duplication de votre animal familier grâce au clonage s’appelle de façon éloquente : Best Friend Again (” l’ami retrouvé “). La vieille espérance de vaincre la mort n’a plus besoin d’attendre l’au-delà, elle semble à portée d’éprouvette.

Quant à l’intervention sur le génome humain, elle peut viser à corriger certaines anomalies génétiques et à épargner aux individus ou à leurs descendants des maladies très invalidantes. Mais, comme c’est déjà le cas pour les plantes et les animaux, elle permettrait aussi de produire, à partir des êtres humains, des individus ou des variétés qui s’écarteraient de leur espèce.

Cette possibilité est accueillie diversement selon qu’on accepte avec fatalisme, comme Peter Sloterdijk, ou avec enthousiasme, comme Gilbert Hottois, l’annonce d’un avenir trans humain ou post humain. Une certaine mode du trans humanisme s’installe, sans qu’on se demande toujours ce qu’il faut entendre par ” être humain “. C’est au contraire une question que se sont posée ceux qui réfléchissent sur notre époque ” bio Tech “, comme Jeremy Rifkin, ou des philosophes comme Hans Jonas ou Jürgen Habermas, en s’interrogeant sur une possible éthique de l’espèce humaine.

La question se pose de savoir par rapport à quoi l’humanité actuelle devrait craindre de dériver, puisqu’elle n’a jamais cessé de le faire à travers des processus d’adaptation et sous l’influence de ses propres techniques.

Il faut répondre ici que, être humain, c’est vivre d’une certaine façon, se conduire d’une certaine façon dans le monde et avec les autres. Ce n’est jamais présenter tel aspect, telle ou telle morphologie, se conformer à un modèle ou à un type. Être humain doit s’entendre non pas comme un nom, mais comme un verbe : vivre en humain. La question de savoir s’il faut ou non rester humain ne porte donc pas d’abord sur des êtres ” biologiques “, au sens de leur organicité physique, mais avant tout sur les relations qu’ils peuvent avoir les uns avec les autres.

À cet égard, on peut dire avec Aristote que la manière humaine de vivre, sa manière spécifique, résulte de ce que les hommes se représentent le temps et qu’ils sont capables de discours, de logos. La vie humaine est celle que les hommes mènent en parlant entre eux de la meilleure façon de vivre ensemble.

Et c’est bien parce qu’il se représente le temps que l’animal politique humain a tissé des relations ” horizontales “, avec ses contemporains, et ” verticales “, avec ses ascendants et ses descendants. Ces relations ont été jusqu’ici des relations entre les générations, entre des classes d’âge qui se succédaient par vagues, chacune d’elles ayant à charge de transmettre à la suivante la vie organique et la tradition, des savoirs, des savoir-faire, des manières de vivre. Chacune d’elles se savait exister dans un entre- deux, tel un pont éphémère, naturel et institutionnel, entre la vie d’hier et celle de demain.

Par rapport à cette transmission, cette tradition de la tradition, le schéma technique de l’homme fabriqué effectue une coupure radicale puisque le support de la transmission générationnelle, son médium en quelque sorte, à savoir l’être vivant, devient modifiable.

Le glissement de la génération de l’homme à sa fabrication représente ainsi une interruption inouïe des formes élémentaires de la transmission.

On se demande souvent, d’un point de vue éthique, si un être humain produit techniquement et programmé génétiquement par ses prédécesseurs serait par principe moins libre qu’un être né naturellement. Ce n’est pas sûr, mais cette programmation (au demeurant largement illusoire puisqu’elle néglige l’épigenèse et l’éducation, des ” descendants “, ou des successeurs) créerait bien une mutation de la condition humaine. Il y aurait là, à l’évidence, l’exercice d’un biopouvoir, non pas sur soi-même selon l’argument libertaire individualiste, mais sur les hommes à venir, sélectionnés et modelés.

Mais surtout, et c’est ce qui me semble le plus grave, la condition de l’homme fabriqué changerait profondément sa relation à ceux qui l’ont ” conçu ” comme une oeuvre, telle la statue d’ivoire de Pygmalion. Ses concepteurs n’auront pas seulement voulu son existence et orienté son cours, ils l’auront commanditée et ils auront ” commandé ” sa ” nature “, au sens étymologique de ce qui va lui échoir en naissant.

En basculant dans le schéma de la production artisanale, la continuité aléatoire de la génération se brise, détruisant aussi tous les liens qu’elle impliquait : depuis ceux du genre (le genus), les relations entre géniteurs et progéniture, et jusqu’aux récits généalogiques, c’est-à-dire aux histoires qui relatent des enchainements sans prétendre révéler une origine première ou transcendante.

L’ingénierie génétique créerait ainsi une véritable solution de continuité au sein des mouvements de la descendance. Car l’intervention extérieure sur le génome revient à intercaler un projet et une volonté dans le cours des générations, des engendrements, et donc à réintroduire une finalité dans l’existence humaine.

La façon dont les nouveaux venus s’écarteraient de leurs prédécesseurs ne tiendrait plus à des variations aléatoires, mais à l’interpolation de ce projet et de cette fin dans le mouvement biologique naturel.

Il n’y aurait plus d’ascendants et de descendants, mais des fabricants et des fabriqués, des producteurs et des produits, d’autant que les premiers devraient financer la venue des seconds, pour ne pas dire leur sortie, comme on le dit d’un livre ou d’un film. On pourrait imaginer des variétés d’enfants, brevetées bien sûr, selon la qualité de leur génome.

On voit que la revendication libérale de faire ce que l’on veut de son propre corps ou de celui de contemporains consentants reste étrangère au problème posé par l’anthropotechnie procréative. Car il ne s’agit plus simplement du désir anthropotechnique individuel de changer de corps, de changer d’âge en gommant les rides, de changer de sexe ou de couleur de peau. Il s’agit de changer la condition d’êtres qui, demain, ne descendraient plus les uns des autres.

Ce qui est en cause, c’est peut-être moins leur liberté d’agir, encore qu’elle se pose en termes nouveaux, que leur liberté d’être, ou plutôt leur liberté de naitre sans que quelqu’un d’autre ait d’avance fixé leurs traits.

Sylviane Agacinski Philosophe

À l’occasion des Rendez-vous de l’histoire de Blois (8-11 octobre), consacrés au corps, la réflexion de cette professeure agrégée à l’École des hautes études en sciences sociales est précieuse. Après le penseur danois Kierkegaard puis le traitement de la femme chez les Pères de l’Église, son objet d’étude et d’inquiétude est la marchandisation de la personne, comme dans son dernier livre, ” Corps en miettes ” (Flammarion, 2009).

© Le Monde

Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe

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