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L’information sur la crise en cours, à laquelle nous devrions avoir droit, nous est souvent livrée à l’état brut, ou strictement interprétée à l’aune d’une réalité dépassée, seulement un peu bousculée par la crise ambiante. Or, toutes les dispositions prises par le pouvoir politique tendent à nous faire revenir à la situation qui prévalait avant l’explosion des subprimes, alors que les acteurs, consommateurs et entreprises, ont tiré de cette crise des enseignements tout à fait différents. Décrivons ces trois états :

- Pour le gouvernement des É-U et quelques autres, il n’est question que de revenir à la situation de surendettement des particuliers qui prévalait avant que la crise n’éclate en 2008, comme si les effets de celle-ci se limitaient à l’épisode des subprimes, et qu’une fois supprimés les effets de cet épisode, on pourrait faire repartir la croissance comme si rien ne s’était vraiment passé. C’est ignorer volontairement que ses causes s’étendaient, elles, à la situation de surendettement général de la totalité de l’économie de ce pays, État compris.

Pour le gouvernement des É-U, la seule façon de sortir de la crise consistait donc à recréer les conditions voulues pour que le système bancaire redistribue ses prêts aux particuliers, de manière à ce que ces derniers relancent la croissance, par une consommation aussi irresponsable que celle qui annonçait la crise, comme si rien d’autre n’avait changé entre temps. Or, s’il y avait eu crise, c’est qu’il y avait problème, et s’il y avait problème c’est qu’on n’en avait pas vraiment compris les origines, ni la nature profonde.

C’était là considérer les acteurs économiques, tant consommateurs qu’entreprises, pour des ignares, le gouvernement et son administration possédant seuls, a priori, la compétence voulue pour tirer d’affaire le pays. C’était faire preuve ainsi d’un effarant esprit simpliste, et d’une grande incompétence. Les politiciens qui règnent actuellement dans le monde ne sont vraiment plus à cet égard que des « faiseurs de crises » irresponsables.

Ils ont tout simplement oublié que toute crise, qu’elle soit économique, sociale ou simplement politique, débouche toujours sur un nouvel équilibre de la société, très différent de celui que, précisément, la crise a eu pour effet de détruire.

- Les consommateurs ont, semble-t-il, mieux compris l’esprit de la crise que leurs dirigeants. Le spectacle à leurs portes des saisies immondes, dont ont été victimes les familles qui crurent dans les artifices des vendeurs d’hypothèques, leur a davantage ouvert les yeux qu’à ceux des politiciens. Cette vision a agi sur eux à la manière d’un électrochoc salutaire, provoquant la prise de conscience de leur propre fragilité financière, créée par leur propre surendettement. Il devint clair en effet pour eux que la crise avait été déclenchée par l’insolvabilité d’une partie importante des consommateurs à subprimes. Et ils ne se sentaient eux-mêmes qu’à quelques encablures de la même situation.

Bien sûr, le nœud gordien du déclenchement de la crise était-il lié à de téméraires créations financières, les contrats immobiliers à subprimes. Mais les consommateurs prirent également conscience du fait que ces initiatives avaient été consécutives à l’arrêt du boom immobilier solvable, et avaient eu pour but de prolonger ce boom au-delà de ce que l’économie pouvait décemment supporter. La crise ne pouvait donc s’arrêter à leur porte, car l’insolvabilité générale des É?U était déjà largement connue de tous. Le péril était fort proche.

Alors naquit assez rapidement la tendance des particuliers à se défaire le plus rapidement possible de leurs propres dettes, en épargnant le plus possible, donc en consommant moins. Fort naturellement, cette tendance s’étendit à l’ensemble des É-U en quelques mois. Plus réalistes que ceux qui les dirigeaient, les consommateurs ont donc choisi le chemin de la sagesse. C’est ainsi que le taux moyen d’épargne des Étasuniens est passé en près de deux ans, de -3% en décembre 2007, à très près de +8% en octobre 2009.

- Les entreprises suivirent un raisonnement parallèle à celui des consommateurs. Pour elles, l’analyse de cette crise, ramenée à une vision réaliste des mouvements économiques en cours, débouchait sur la constatation que sa caractéristique fondamentale était d’être une crise de surproduction immobilière, et non une crise financière, même si ses premiers effets ressentis étaient, de façon logique, d’ordre financier.

Il ne faut en effet jamais prendre les effets des phénomènes pour leurs causes, et inversement. Voilà une vérité dont les gouvernements occidentaux, G8 et compagnie, ont voulu faire l’économie, et qui va compromettre leur sortie de crise. Or, toute surproduction immobilière dissimule ou précède une surproduction plus générale, dans la mesure où l’une et l’autre se développent dans un même cadre financier, et ce phénomène n’a pas échappé à la plupart des entreprises.

On pourrait illustrer cette réalité en la comparant à une voiture dont le moteur ne devrait pas être poussé au-delà de 5500 tours, mais dont le conducteur, néanmoins, le pousse à 6000 tours pour augmenter sa jouissance personnelle. Dans ce cas, inutile d’être grand clerc pour comprendre qu’un tel moteur aura une longévité fort réduite. Cette métaphore représente pleinement la croissance étasunienne des dix dernières années, où l’écart entre les 5500 et les 6000 tours représenterait, dans l’économie de cette époque, ce qu’a été pour elle le surendettement provoqué par la surconsommation à crédit.

Malgré cela, les pouvoirs publics cherchent encore à inciter les entreprises à investir, croyant naïvement que l’investissement pourrait être l’ébauche d’une nouvelle croissance. Ils pensent que la reprise des investissement porterait sur des achats destinés à augmenter la production, ou à créer de nouveaux produits qui allècheraient les consommateurs.

Or, les chefs d’entreprises vivent à l’écart des grands concepts agités par les politiciens et les économistes théoriciens. Ils ont le nez sur le pare-brise du milieu dans lequel ils baignent, composé de clients, de fournisseurs et de concurrents. Sans avoir peut-être objectivé le concept de surproduction à l’échelle nationale ou mondiale, ils ont en tout cas compris que ce n’était pas le moment d’accroitre le volume de leur production, car, au contact de leur clientèle (certains diraient : « de leur marché »), il leur est possible de constater qu’entreprises et consommateurs doivent être en phase, bien loin des considérations des gouvernements idéologiques.

Si les consommateurs épargnent afin de pouvoir survivre à la crise, que font donc les entreprises dans ce même but ? Hé bien elles investissent, c’est-à-dire le contraire de leurs clients, mais certainement pas en vue de produire davantage.

Ce que les entreprises cherchent en effet à faire, ce sont deux choses. La première, déjà très avancée, a consisté à réduire leurs effectifs au strict nécessaire pour les besoins de leur marché, en brusque minimalisation du fait du chômage et de l’augmentation de l’épargne, dont l’effet immédiat est de diminuer la demande. L’économie se trouve donc à mille lieues de pouvoir repartir sous une incitation artificielle à revenir à l’endettement passé, ce que les supputations Obama/Geithner/Bernanke n’ont absolument pas pris en compte dans leurs plans. Plus fort, ils s’apprêtent à en remettre une couche… !

La seconde chose à laquelle les entreprises sont en train de travailler, c’est de diminuer leurs couts, pour se mettre en position favorable de compétitivité face à ce que j’appellerais “la concurrence de sortie de crise“, car la crise actuelle, nécessairement, s’achèvera par la mise hors course d’une quantité d’entreprises, petites ou grandes, par liquidation (ou faillite) pure et simple, ou bien rachat (ou fusion). Trop d’entreprises se partagent un marché de plus en plus en phase de réduction, au moins pour l’instant.

Or, la seule part des prix de revient sur laquelle les entreprises peuvent agir assez librement et avec efficacité est celle des couts de personnel, dans la mesure ou les couts sociaux qu’ils comprennent sont en hausse constante, notamment en raison du fait que les États, face à leurs propres déficits, tentent de s’en décharger de plus en plus sur leurs citoyens par l’augmentation des cotisations (assurance maladie et chômage …).

Le resserrement des couts de personnel commence évidemment par celui des effectifs, et celui-là ne peut être réalisé que par des progrès dans la productivité de l’entreprise, une fois réalisée l’élimination du personnel surnuméraire. À son tour, la productivité du travail, à égalité de production, ne peut être obtenue que par des investissements ciblés : allègement des procédures de travail et augmentation des automatismes de production et de livraison. Dans l’un et l’autre cas, les investissements correspondants font appel à des spécialistes de l’organisation du travail, conjointement avec des renouvellements de matériel permettant la fusion de deux ou plusieurs étapes des chaines de production et/ou l’accroissement de la fluidité de cette chaine (diminution du temps de permutation de produits sur un même ensemble de machines, particulièrement nette, par exemple, dans l’imprimerie). Or ces différentes dépenses d’investissement sont totalement passibles d’un financement bancaire, ce qui ne peut être le cas d’une embauche de personnel supplémentaire. Le choix de la meilleure solution est évident.

Cette tendance est actuellement centrale, bien que tout à fait invisible aux yeux de l’opinion publique. C’est elle qui permettra aux entreprises de rester dans le marché, et de survivre à toutes les nouvelles contraintes qui s’exercent sur elles. Les licenciements secs se poursuivront donc encore longtemps, et pas seulement au niveau des emplois précaires. Beaucoup de postes d’encadrement seront également concernés, car remplacés par des procédures informatisables.

On doit donc s’attendre à une sortie de crise construite sur l’accentuation du chômage, et une économie en stagflation combinant une inflation déterminée par le gonflement des liquidités créées par les plans inefficaces des États, avec une déflation générée par les effets des gains de productivité qui alimenteront des concurrences féroces dans les secteurs industriels et des services, en se traduisant par des baisses de prix en cascade.

Le monde occidental est donc entré dans une ère permanente de chômage, au moins pour de nombreuses années. J’en suis le premier désolé. Il est temps que les gouvernements en prennent conscience. Cela prendra cependant du temps. D’ici là de grands bouleversements risquent bien d’intervenir.

© André Serra

http://andreserra.blogauteurs.net/blog/

http://cybercanard.com

Bibliographie :

Jeremy Rifkin - La fin du travail - 1995 - 1997 chez Boréal pour la version française

Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe

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6 réponses à “L’ère du chômage est commencée”
  1. CyberCanard | É-U : Le chômage dans tous ses états dit :

    [...] Article connexe : L’ère du chômage est commencée [...]

  2. maxd dit :

    Excellent article. Je partage cette vision des causes de la crise (crise de surproduction) et de ses effets (anticipation négative de l’avenir des acteurs de l’économie et chômage durable). cette crise aura permis aux entreprises de ses séparer de leur personnel que les progrès de la productivité ont rendus sur-numéraires. elles poursuivront leur cure d’amaigrissement via des investissements supplémentaires dans l’automatisation, l’informatisation et l’outsourcing de leurs fonctions non stratégique. Cela fait deja bien longtemps que la répartition des gains de productivité se fait fait au bénéfice exclusif du capital.S’en suivra, et je vous rejoins la dessus, une chômage de masse et une consommation atone que l’on dopera artificiellement au crédit (privé ou public) jusqu’à la prochaine crise…

    Les entreprises (en fait leurs actionnaires) ne jouent pas le jeu de la sortie de crise en refusant de baisser leur prétention de rémunération, préférant élaguer dans leur masse salariale. La course à la concentration des acteurs et aux gains de productivité est en train de scier la branche sur laquelle l’économie est assise.

    Il faut nous préparer à une époque agitée

  3. andreledoux dit :

    Quel texte éclairant sur la crise économique et le chômage qui s’ensuit… Vous avez bien raison: nos politiciens sont des “faiseurs de crise” irresponsables. Mais la philosophie du capitalisme ne les incite-t-il pas justement à créer un nouvel endettement du monde ordinaire? Production + Consommation = Profit. À la fois étonnant et sage, ce taux moyen d’épargne de 8 % des Américains en octobre 2009, ce qui contrecarre les efforts du gouvernement tout obsédé à relancer le moteur à 6 000 tours! Or, je demeure perplexe: nous sommes en face d’une contradiction socio-économique. Où cela va-t-il nous conduire?

  4. anthony marechal dit :

    Comment allez-vous André? Je ne peux que saluer la pertinence de votre analyse. Malheureusement, on lit tout le contraire dans les journaux en France en nous faisant croire que le rebond est pour demain. Or, on assiste ici à des soubresauts, des espèces de convulsions qui laissent penser à une reprise mais qui sont sans lendemain.
    Par contre, au sein des entreprises, on ne parle que de réduction des coûts. Les premiers services touchés sont ce qu’on appelle communement les fonctions support: DRH, communication, marketing, administratif, etc… On revient aux fondamentaux, on pense d’abord à répondre à l’attente de l’actionnariat mais cette stratégie à court terme n’est pas ce qu’on appelle “gagnant-gagnant”. Il y a fort à parier que la hausse du chômage va continuer en 2010 au sein de la communauté européenne et je crains que nos seniors à nous (a 45 ans en france, ça commence à sentir le roussi) soient laissés definitivement au bord de la route.
    Par contre, je confirme que la hausse des impôts n’est pas prête de s’arrêter car ce chômage massif et de longue durée va demander un nouvel effort collectif (ce sera le discours du gouvernement Sarkozy dans quelques mois, vous verrez). Alors, que faire ? Quels sont les motifs d’espoirs? Et quels sont les possibles bouleversements majeurs que vous annoncez ?

  5. Chômage: le pire est devant nous « Le blog d’Anthony Marechal dit :

    [...] est devant nous Je vous conseille vivement de lire l’article du blogueur Andre Serra: l’ère du chômage est commencée. L’analyse implacable de ce brillant économiste vivant à Quebec a de quoi susciter [...]

  6. André Serra dit :

    Il existe en effet une très forte tension sur le dollar, qui ne survit que par habitude et la crainte d’un effondrement général de l’économie mondiale. Je ne crois cependant pas à un effondrement rapide, mais plutôt à un transfert progressif d’habitudes de paiement vers une monnaie mondiale, qui devrait être créée dans les mois qui viennent. Même Sarkozy n’a pas démenti l’article récent de “The independent” citant la France comme partenaire d’un groupe de pays qui tiendrait actuellement des conversations secrètes en ce sens. Il nous prépare quelque chose de ce côté.

    Vos informations sur le climat du marché du travail en France confirme ma vision des choses. Sachez qu’aux É-U il existe une invraisemblable action de propagande, via les statistiques économiques et les discours, pour masquer la réalité. Mon article du 14 septembre, “Le stratagème des É-U pour sortir de la crise en évitant la débâcle monétaire” découvre une partie de ce plan. Il est probablement de ses aspects que je n’ai pu détecter, mais le manque de cohérence des informations “publiques” me fait craindre le pire. Je pense que le premier semestre 2010 sera crucial, car la présidence d’Obama ne pourra dissimuler beaucoup plus longtemps le drame qui couve. La hausse de la bourse ne correspond qu’aux illusions des investisseurs, et les bilans des plus grosses entreprises sont faux, car la plupart d’entre eux comportent des actifs non réévalués en fonction de la conjoncture actuelle.

    J’ai le sentiment que seule la création d’une monnaie mondiale pourrait stopper l’hémorragie, et que c’est pour cela qu’actuellement des conversations secrètes ont actuellement lieu, davantage que pour éliminer à proprement parler le dollar. Mais les discours qui filtrent n’ont font pas état, et laisse plutôt croire que c’est le dollar qui est attaqué. Je vois bien Jean-Claude Trichet dans ce rôle [de constructeur d'une Banque Centrale Mondiale], compte tenu de sa grande réussite dans la gestion de l’euro, malgré les difficultés qui limitent ses pouvoirs. Un bon symptôme de cette possibilité réside dans le fait que j’observe une prudente admiration montrée pour cet homme par Sarkozy, après les invectives qu’il avait proféré contre lui en 2008, lui reprochant d’en faire moins que les É-U. Je le soupçonne d’être en train de lâcher le porte-avion des É-U, après avoir lèché les bottes d’Obama. Il est agaçant, mais il a du flair…

    Je ne peux pas encore vraiment répondre à vos questions. J’éprouve seulement le sentiment que nous vivons une très grande “transition humaine”, mettant en jeu la plupart de nos habitudes de pensée et de vision actuelles. Je crois que nous allons pénétrer dans un monde nouveau dont les contours sont encore fort brumeux. Je travaille beaucoup à cette question, car de tous les côtés des questionnements apparaissent, et les réponses que les “penseurs” de tout acabit apportent restent dans le droit fil des conceptions du monde actuel, lequel, pour moi, n’a plus d’avenir. Cela, si mes sentiments se confirmaient, ne pourrait que passer par une période douloureuse pour tous, vraisemblablement totalitaire, avant de déboucher peut-être sur une meilleure gestion de la société humaine, et … de la planète.

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