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Archives pour octobre 2009

Le PIB des É-U du troisième trimestre de 2009 vient d’être annoncé en hausse de 3,5% par le département du Commerce des É-U. Cette nouvelle serait bien venue si d’autres informations ne venaient mettre en doute cette performance, ou du moins son intérêt, d’autant plus que pour la Maison Blanche, elle prétend apporter la preuve que ce pays serait sorti de la crise dans le courant de l’été.

Je citerai deux exemples significatifs.

Tout d’abord, selon la Maison Blanche, le plan de relance du 17 février concocté par Geithner, le représentant au Trésor, serait responsable de 3 ou 4% dans ce taux de PIB (dépêche du 30-10-09 de l’AFP).

Trop parler peut cependant nuire, car si cette assertion était confirmée, cela voudrait dire que sans ce plan, l’économie étasunienne n’aurait présenté aucune croissance naturelle au cours de cette période, et que par conséquent son seul résultat aura été d’avoir creusé la dette publique de 340 milliards ( montant indiqué comme dépensé à la fin septembre, sur le montant de 787 milliards accordé par le Congrès ).

On serait donc loin d’une sortie de crise véritable, puisque le montant du PIB “ naturel ” aurait encore été inférieur au PIB d’avant crise. Dans ces conditions, on comprend que tous les niveaux politiques du pays puissent considérer qu’il faille continuer à maintenir l’économie sous respiration artificielle, notamment en conservant le taux de la Fed à 0%, autrement dit sous endettement continu ou impression continue de dollars sans contrepartie. Personnellement, je suis porté à considérer ce résultat plutôt comme une aggravation de la crise que son contraire.

D’autres résultats vont d’ailleurs dans le même sens. On apprend ainsi que sans la “prime à la casse” de 4 à 5000 $ sur les automobiles, la hausse du PIB se serait limitée à 1,9%. On peut comprendre que beaucoup de particuliers aient profité de l’aubaine tant qu’elle était valide, mais cette prime a disparu fin août. Il est peu probable que les amateurs renouvellent cette performance au trimestre suivant. Ceux qui le pouvaient se sont servis, et il est plus que probable que l’on retrouve rapidement les niveaux de vente du début d’année.

Dans l’immobilier, les petites améliorations que l’on a rencontrées, ont également été réalisée en grande partie grâce au crédit d’impôt de 8000$ dont pouvaient bénéficier les premiers acquéreurs. Mais cette facilité expirera fin novembre.

Enfin, sur le front du chômage, tout le monde est à peu près d’accord, politiciens et économistes réunis, pour affirmer qu’il continuera à progresser pendant un an, quoiqu’en ralentissant progressivement, entrainant par conséquent une diminution continue des revenus disponibles pour la consommation. Sur ce plan, on sait également que le gouvernement a été obligé de porter la durée d’indemnisation des chômeurs de 26 semaines ( durée légale ) à 53 dans un premier temps, pour limiter les sorties d’indemnisation, puis à 79 semaines dans certains États fédéraux particulièrement mal en point d’un point de vue budgétaire. Or le nombre d’États fédéraux en situation précaire, actuellement autour de 15, va probablement avoisiner les 25 dès le début de l’année prochaine. À ce rythme, ce qui reste des 787 milliards du plan Geithner initial va disparaître rapidement. Des PIB négatifs vont donc réapparaître  dès le premier trimestre de 2010.

Le second exemple qui montre la vraisemblance d’une poursuite de la crise aux É-U, sinon même son approfondissement, est apporté par l’analyse de l’utilisation du plan de relance Obama/Geithner du 17 février.

On part donc du montant du plan de 787 milliards de dollars, dont 340 (43,2%) seulement auraient été dépensés à la fin du troisième trimestre de 2009. Sur cette somme, 195 correspondent aux restitutions fiscales consenties aux particuliers et aux PME, 145 ont été distribués à travers les extensions des durées d’indemnisation du chômage dont nous venons de parler, et enfin 40 à 44 (selon les sources) sont allés à certains États fédérés pour éviter des licenciements trop importants dans les effectifs des enseignants, menacés par des coupures budgétaires.

Reste alors 105 milliards (101 si on retient le montant de 44 pour les subventions scolaires).

Cette somme est réputée avoir servi à créer des emplois et/ou éviter des licenciements dans certaines entreprises. Le montant des effectifs concerné varie selon les sources. Le plus couramment indiqué est celui de un million de postes de travail. À ce niveau l’imagination de l’administration Obama a largement montré sa créativité. La plus “romantique” me paraît être celle de Christina Romer, conseillère économique du Président Obama (Le Monde - 29-10-09 - Sylvain Cypel). D’après elle, cette somme aurait “permis d’en créer (des emplois) entre 600 000 et 1,2 millions”.  Sans commentaire !

Si on s’arrête à un million d’emplois sauvés ou créés, pour faire bonne mesure, cela signifie que l’on a dépensé 105 milliards pour atteindre cet objectif. Ou encore 105000 dollars ( 70 000 euros ) par emploi créé ou protégé, ce qui représente entre deux et trois fois le salaire annuel moyen selon la catégorie de personnel.

Je crois qu’on peut se demander si une telle dépense était justifiée. Du seul point de vue de l’endettement de l’État fédéral, il est évident qu’il aurait été plus économique de perdre ces emplois.

Au terme de cet article, les spéculations sur l’avenir de l’économie des États-Unis pourront varier d’un lecteur à un autre. Tout peut être dit à ce propos.

Pour ma part, je pense qu’après une étape qui a conduit la bourse étasunienne au rebondissement auquel j’ai consacré récemment un autre article ( voir lien ci-dessous ), nous allons assister à une nouvelle poussée de crise aux É-U, probablement plus difficile encore à réduire, mais surtout, assister à une chute sans égale du dollar sous le poids d’un endettement faramineux, celui-ci impossible à éviter, qui mènera nécessairement à la création d’une monnaie mondiale de réserve, cette fois complètement distincte de toute monnaie nationale existante.

Sinon…

Article cité : Le stratagème des É-U pour sortir de la crise en évitant la débâcle monétaire

© André Serra

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Nous avons beaucoup apprécié ce troublant article de Pierre Baqué, parce qu’il montre avec une grande lucidité comment l’acte de suicide d’un travailleur peut résulter de la distorsion identitaire imposée à celui-ci par la mutation des entreprises, sous la pression d’objectifs organisationnels visant la seule efficacité, faisant des hommes de simples rouages  d’organigrammes productifs.

Bâtie au départ autour de structures composées d’hommes, l’entreprise a muté au fil du temps vers des structures composées uniquement de processus opérationnels.

La démarche de Pierre Baqué fait froid dans le dos. Mais elle est juste.

Article présenté par :

© André Serra

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Les mutations dans le management expliquent perte d’identité et suicide

La ” mode ” n’est pas au suicide. Le suicide, drame personnel, atteint les plus désemparés. En France la statistique parle de 2 pour 10 000. Si les salariés de France Télécom sont 100 000 en France, c’est 20 suicides (mortels) par an auxquels il faut hélas s’attendre. Ce qui est nouveau, c’est se suicider en rapport explicite avec son entreprise, sur son lieu de travail, ou en laissant des traces claires de ce lien, ou précisément de cette absence de lien, comme pour donner sens à ce dernier acte. Durkheim avait analysé le lien social comme essentiel à la vie. Or le lien social au sein de l’entreprise se dissout dans la ” mode ” de la création de valeur. Explicitons. L’entreprise est un corps social. De quel corps s’agit-il ?

Corps organique, avec ses métaphores : branches, organes, fonctions, métabolisme… Corps identitaire. ” Vous travaillez à l’usine ? “, dit-on dans ces petites villes qui n’ont souvent qu’une usine. Vous êtes de chez IBM ? Cela se voit sur vous, vos habits, façons de parler, de penser, d’exposer. Vous partagez un horizon, que la boite ait 10 ou 100 000 employés. On parle d’esprit d’entreprise. Le discours du boss a quelque chose de la prédication avant croisade, de la rédaction d’un ordre monastique, du discours au pont d’Arcole. On en sourit souvent, mais c’est le tissu conjonctif d’une entreprise, qui unifie, tonifie, oriente, irrigue, quelque chose qui met en résonance, évite les dissonances, baigne les circuits de l’entreprise dans une sorte d’humeur, de liquide spécifique, son milieu intérieur.

Corps plongé dans un milieu extérieur aussi, bain du marché, concurrents, clients, lois, opinion. Le milieu bouge, nourrit, corrode, menace…

Corps avec dessein enfin. Le but de l’entreprise ? ” Gagner de l’argent “, disent les uns. C’est faux. L’argent est le carburant. Les ratios financiers sont un thermomètre. Ne pas gagner d’argent c’est mourir. Ne pas en gagner assez est mauvais signe. Le but est ailleurs, et multiple, comme la vie : persévérer dans l’être, se développer, construire des avions, faire des films, fabriquer des médicaments, donner du travail à un bassin d’emploi. La motivation d’un chef d’entreprise est forcément tout cela à la fois.

L’entreprise est donc un corps ; et en ce corps un malaise s’installe, qui révèle une mutation. L’entreprise perd sa peau, et son milieu intérieur s’écoule. Tel est mon propos. La mutation s’est produite, en un peu plus de vingt ans, avec deux ingrédients : une chimie particulière des consultants et un nouveau rapport avec l’actionnaire. Les consultants d’abord.

Dans les années 1990 nait la mode du ré engineering. Champy et Hammer en sont les prophètes. A priori rien de bien nouveau. Ré engineering veut dire réorganisation, à visée productive, bref, la routine. Mais trois aspérités méritent d’être notées. On ne parle plus le langage du vivant ; l’entreprise est un objet artificiel, que l’on dessine, avec cahier des charges et table à dessin (plus qu’à dessein) ; le projet de Taylor en plus ambitieux. Insidieusement, par le langage, on dé biologise l’entreprise, certains disent qu’on la déshumanise. On désigne comme variable opératoire du changement, l’informatique : un squelette logiciel tient lieu de charpente rectrice des évolutions ; on en attend des gains notables. On introduit un mot nouveau, le mot ” processus “, qui prolonge dans ses schémas fléchés la logique de l’informatique ; les dessins d’avant comportaient aussi des flux reliant les organes de l’entreprise ; les regrouper en faisceaux de processus ne parait pas relever d’une innovation. Erreur ! Le fait de poser des organes et de les relier par des flèches n’est pas la même chose que dessiner des processus, puis leur accrocher des organes. Les organes résistent. Le rein veut continuer son rôle de rein. Les hommes qui s’occupent de la fonction ” rein ” ne voient pas pourquoi faire appel à une dialyse externe. Mais en décrivant l’entreprise comme un bouquet de processus traversant des organes, nos deux prophètes inversent le regard. La notion de sous-traitance change ; d’ailleurs on ne dit plus ” sous-traiter “, on dit ” externaliser “. Externaliser un rein, c’est une dialyse. Comment théoriser une dialyse généralisée ?

C’est la réorganisation permanente. Quand apparaissent des résistances, on hypostasie le processus, en lui assignant la finalité ultime, indiscutable, incontournable, ” le client “. Sans mots, alors, les résistances cèdent. Les organes se dissolvent, certains se recomposent, les autres tâches sont assumées par l’externe. L’actionnaire maintenant.

À la même époque nait une autre mode, venue d’ailleurs, mais étrangement congruente, celle de la corporate governance (” gouvernance d’entreprise “). L’actionnaire, il est vrai, était divisé, faible ; la démocratie actionnariale peu prise au sérieux. Advient une instance nouvelle, regroupant les actionnaires, le fonds de pension. Coalisant des pouvoirs, organisé, il exige des dividendes et des plus-values ; peu critiquable (car il gère les économies des ménages), il théorise son exigence, et la quantifie ; il faut créer de la valeur, c’est-à-dire faire croitre… la valeur des actions. On ne plaisante plus avec le but : c’est bien gagner de l’argent. Et le dispositif se met en place, alignant les dirigeants sur les intérêts de ceux qui les désignent. Une part de l’idée initiale est excellente ; en rapportant les gains aux ressources mobilisées, on introduit un principe de frugalité bénéfique. Mais le système déraille. Ce qui eût été un indicateur parmi d’autres monopolise les forces. Le polythéisme fait place au monothéisme de l’actionnaire.

C’est un mouvement climatique de masse, que l’on constate, comme Musil dans son premier chapitre de L’Homme sans qualités, voyant s’accumuler les nuages dans le ciel européen d’avant 1914. Le phénomène se déroule, hors d’atteinte de toute action régulatrice : les politiques, agents territoriaux, sont impuissants devant l’agilité de l’internationalisation, les coalitions sociales impuissantes devant l’immensité des bassins d’emploi en réserve dans le monde…

La conjugaison de ces deux effets, poids du capitalisme nouveau et nouveau paradigme de l’entreprise, donne au petit cheval une allure de cheval mécanique. Soulevez la peau, vous ne voyez plus des organes mais des tiges, des nœuds, un réseau complexe et linéaire, une tringlerie. Plus besoin de peau, elle tombe. On voit ce qui fonctionne dedans, faisceaux de processus qui vibrionnent, tiges flexibles comme des valences libres en quête de sites où se fixer momentanément, moins couteux ou plus efficaces. Telle tâche à Bangalore, telle autre en Chine centrale, un centre d’appels à La Réunion, les dividendes en Californie. L’externalisation générale n’est plus une externalisation ; il n’y a plus d’interne et d’externe. L’entreprise n’a plus de peau. Comment un chef d’entreprise ou un DRH peuvent-ils motiver leur personnel ? Comment peuvent-ils dire ” nous ” ? ” Nous ” qui ? Ceux dont le département va être fermé, ou vendu ? Ceux dont le départ est accéléré ? Ceux qui arrivent ? Le projet de l’entreprise ne peut plus être énoncé, touché, senti, il n’est plus crédible pour les salariés.

Le monothéisme pour l’actionnaire n’est pas assimilable, et la désagrégation du corps par les processus ne sait plus rassembler les humains ; le lien est dissous, le liquide conjonctif s’écoule. Comment penser cette nouvelle entreprise, sans corps, sans humeur, sans milieu intérieur ? Comment y vivre ? Les artistes la préfigurent, Pollock en peinture, Kafka en littérature, Beckett au théâtre. Les hommes de l’entreprise seront-ils comme Estragon ou Vladimir, attendant Godot, posés là par hasard sur un routeur désaffecté ou débranché à la croisée des chemins, cherchant à survivre malgré tout, et peut-être, s’ils en ont le temps, à trouver un sens à cela ?

L’homme se tient où ? Devient-il un pur objet contractuel ? Comment peut-il se sentir en ces nœuds fragiles, oscillants, éphémères, prêts à bondir vers un autre méridien ? Peut-il donner autre chose qu’un travail de second choix ? Va-t-il être stimulé ou déprimé ? Un homme nouveau sera-t-il plus adapté à ce monde-là ? Nos enfants sont à l’aise avec le zapping, préfèrent les encadrés au flot ordonné d’un grand texte, sont à l’aise avec les tâtonnements brefs et efficaces du butinage sur le Net ; les mariages durent moins longtemps, la vie rallonge, les CDD fleurissent, les utérus se louent, autre externalisation… Cet homme nouveau, saltimbanque sautillant de site en site, sera sans doute mieux préparé à cette entreprise-là.

Peut-être aussi la perte de peau est-elle simplement une mue ? Le paysage économique se fragmentera-t-il en PME où il fera bon vivre ? En attendant, beaucoup souffrent d’une grave perte de lien. C’est sans doute ce que désignent ces suicides pointés vers l’entreprise. Il y a à faire tout de suite.

Pierre Baqué Conseiller d’entreprise

© Le Monde - publié le 9 octobre 2009

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La science dispose dès maintenant d’une boite à outils dont il est désormais possible de se servir pour modifier l’Humain. Elle ne cesse de progresser dans ce sens, et il est temps de s’interroger sur l’avenir de l’Homme et de la nouvelle humanité qu’il va engendrer.

Nous avons donc pensé que le texte de Sylviane Agacinski, qu’elle a publié dans Le Monde du 11 octobre 2009, valait la peine d’être plus largement diffusé, dans la mesure où il constitue un commencement de réponse à cette fondamentale interrogation.

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Triste ” posthumanité “

À l’heure où l’ingénierie génétique est en mesure de fabriquer des individus, ce sont les notions élémentaires de la transmission et de la liberté humaines qui sont en péril.

Le glissement des vivants vers le statut de produits fabriqués, au moyen des biotechnologies, entraine un brouillage ontologique très troublant entre les fruits de la nature et les ouvrages de l’art.

Tout être humain engendré est le descendant d’autres êtres vivants par rapport auxquels il varie très légèrement. Comme l’a montré Darwin, les ressemblances spécifiques ne viennent pas de la reproduction d’un modèle, mais elles sont l’effet d’une communauté de descendance, avec ses légères variations. Ces variations flottantes, aléatoires, sont sélectionnées selon qu’elles sont plus ou moins avantageuses. C’est donc la génération qui produit le genre et l’humanité dite générique.

Dans le schéma de la fabrication, au contraire, l’être fabriqué est un artéfact, un produit technique réalisé par des ingénieurs selon un projet préalable à l’aide de matériaux. L’individu, réalisé selon un modèle, peut être reproduit sur le même modèle en plusieurs exemplaires. Comme Walter Benjamin avait parlé des effets de la ” reproductibilité technique ” des œuvres d’art, on devrait parler ainsi des effets de la reproductibilité technique de l’être humain. Car il n’y a jamais eu de reproduction des vivants, au sens strict, dans la génération naturelle, alors que la biotechnologie permet de dupliquer le vivant.

Aujourd’hui, les techniques de reproduction, mises à la disposition de la médecine, permettent moins un pouvoir politique de contrôle ou de formatage des corps, ce que Foucault a appelé une biopolitique, que la disposition individuelle d’un pouvoir technique privé, un pouvoir dont certains réclament l’usage pour l’exercer sur eux-mêmes ou sur leur ” descendance ” - mais le mot ne convient plus - en réquisitionnant le corps d’autrui s’il le faut.

Le biopouvoir devient donc libéral et commercialisable. Il s’exerce à la fois sur le corps de ceux qui doivent fournir des ressources à la production biologique, et sur celui des êtres ainsi produits. Les fournisseurs de cellules et d’organes sont encore parfois des donneurs bénévoles, comme en France, mais, sur le marché mondial, un sous-prolétariat biologique est en train de se développer pour répondre à la demande de matériaux.

Avec les progrès de l’ingénierie ou ” manipulation ” génétique, les biotechnologies sont capables de dupliquer un être vivant, par clonage, ou de produire des individus dont les modifications génétiques seront transmissibles. Un site spécialisé dans la duplication de votre animal familier grâce au clonage s’appelle de façon éloquente : Best Friend Again (” l’ami retrouvé “). La vieille espérance de vaincre la mort n’a plus besoin d’attendre l’au-delà, elle semble à portée d’éprouvette.

Quant à l’intervention sur le génome humain, elle peut viser à corriger certaines anomalies génétiques et à épargner aux individus ou à leurs descendants des maladies très invalidantes. Mais, comme c’est déjà le cas pour les plantes et les animaux, elle permettrait aussi de produire, à partir des êtres humains, des individus ou des variétés qui s’écarteraient de leur espèce.

Cette possibilité est accueillie diversement selon qu’on accepte avec fatalisme, comme Peter Sloterdijk, ou avec enthousiasme, comme Gilbert Hottois, l’annonce d’un avenir trans humain ou post humain. Une certaine mode du trans humanisme s’installe, sans qu’on se demande toujours ce qu’il faut entendre par ” être humain “. C’est au contraire une question que se sont posée ceux qui réfléchissent sur notre époque ” bio Tech “, comme Jeremy Rifkin, ou des philosophes comme Hans Jonas ou Jürgen Habermas, en s’interrogeant sur une possible éthique de l’espèce humaine.

La question se pose de savoir par rapport à quoi l’humanité actuelle devrait craindre de dériver, puisqu’elle n’a jamais cessé de le faire à travers des processus d’adaptation et sous l’influence de ses propres techniques.

Il faut répondre ici que, être humain, c’est vivre d’une certaine façon, se conduire d’une certaine façon dans le monde et avec les autres. Ce n’est jamais présenter tel aspect, telle ou telle morphologie, se conformer à un modèle ou à un type. Être humain doit s’entendre non pas comme un nom, mais comme un verbe : vivre en humain. La question de savoir s’il faut ou non rester humain ne porte donc pas d’abord sur des êtres ” biologiques “, au sens de leur organicité physique, mais avant tout sur les relations qu’ils peuvent avoir les uns avec les autres.

À cet égard, on peut dire avec Aristote que la manière humaine de vivre, sa manière spécifique, résulte de ce que les hommes se représentent le temps et qu’ils sont capables de discours, de logos. La vie humaine est celle que les hommes mènent en parlant entre eux de la meilleure façon de vivre ensemble.

Et c’est bien parce qu’il se représente le temps que l’animal politique humain a tissé des relations ” horizontales “, avec ses contemporains, et ” verticales “, avec ses ascendants et ses descendants. Ces relations ont été jusqu’ici des relations entre les générations, entre des classes d’âge qui se succédaient par vagues, chacune d’elles ayant à charge de transmettre à la suivante la vie organique et la tradition, des savoirs, des savoir-faire, des manières de vivre. Chacune d’elles se savait exister dans un entre- deux, tel un pont éphémère, naturel et institutionnel, entre la vie d’hier et celle de demain.

Par rapport à cette transmission, cette tradition de la tradition, le schéma technique de l’homme fabriqué effectue une coupure radicale puisque le support de la transmission générationnelle, son médium en quelque sorte, à savoir l’être vivant, devient modifiable.

Le glissement de la génération de l’homme à sa fabrication représente ainsi une interruption inouïe des formes élémentaires de la transmission.

On se demande souvent, d’un point de vue éthique, si un être humain produit techniquement et programmé génétiquement par ses prédécesseurs serait par principe moins libre qu’un être né naturellement. Ce n’est pas sûr, mais cette programmation (au demeurant largement illusoire puisqu’elle néglige l’épigenèse et l’éducation, des ” descendants “, ou des successeurs) créerait bien une mutation de la condition humaine. Il y aurait là, à l’évidence, l’exercice d’un biopouvoir, non pas sur soi-même selon l’argument libertaire individualiste, mais sur les hommes à venir, sélectionnés et modelés.

Mais surtout, et c’est ce qui me semble le plus grave, la condition de l’homme fabriqué changerait profondément sa relation à ceux qui l’ont ” conçu ” comme une oeuvre, telle la statue d’ivoire de Pygmalion. Ses concepteurs n’auront pas seulement voulu son existence et orienté son cours, ils l’auront commanditée et ils auront ” commandé ” sa ” nature “, au sens étymologique de ce qui va lui échoir en naissant.

En basculant dans le schéma de la production artisanale, la continuité aléatoire de la génération se brise, détruisant aussi tous les liens qu’elle impliquait : depuis ceux du genre (le genus), les relations entre géniteurs et progéniture, et jusqu’aux récits généalogiques, c’est-à-dire aux histoires qui relatent des enchainements sans prétendre révéler une origine première ou transcendante.

L’ingénierie génétique créerait ainsi une véritable solution de continuité au sein des mouvements de la descendance. Car l’intervention extérieure sur le génome revient à intercaler un projet et une volonté dans le cours des générations, des engendrements, et donc à réintroduire une finalité dans l’existence humaine.

La façon dont les nouveaux venus s’écarteraient de leurs prédécesseurs ne tiendrait plus à des variations aléatoires, mais à l’interpolation de ce projet et de cette fin dans le mouvement biologique naturel.

Il n’y aurait plus d’ascendants et de descendants, mais des fabricants et des fabriqués, des producteurs et des produits, d’autant que les premiers devraient financer la venue des seconds, pour ne pas dire leur sortie, comme on le dit d’un livre ou d’un film. On pourrait imaginer des variétés d’enfants, brevetées bien sûr, selon la qualité de leur génome.

On voit que la revendication libérale de faire ce que l’on veut de son propre corps ou de celui de contemporains consentants reste étrangère au problème posé par l’anthropotechnie procréative. Car il ne s’agit plus simplement du désir anthropotechnique individuel de changer de corps, de changer d’âge en gommant les rides, de changer de sexe ou de couleur de peau. Il s’agit de changer la condition d’êtres qui, demain, ne descendraient plus les uns des autres.

Ce qui est en cause, c’est peut-être moins leur liberté d’agir, encore qu’elle se pose en termes nouveaux, que leur liberté d’être, ou plutôt leur liberté de naitre sans que quelqu’un d’autre ait d’avance fixé leurs traits.

Sylviane Agacinski Philosophe

À l’occasion des Rendez-vous de l’histoire de Blois (8-11 octobre), consacrés au corps, la réflexion de cette professeure agrégée à l’École des hautes études en sciences sociales est précieuse. Après le penseur danois Kierkegaard puis le traitement de la femme chez les Pères de l’Église, son objet d’étude et d’inquiétude est la marchandisation de la personne, comme dans son dernier livre, ” Corps en miettes ” (Flammarion, 2009).

© Le Monde

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À un moment clé de la crise économique internationale, où la survie du dollar étasunien en tant que devise de référence du commerce international est en question, il est bon de rappeler les avantages extravagants que cette position exceptionnelle a rapporté aux USA au cours des 65 dernières années [soit depuis le traité de Bretton Wood en 1944].

Ces privilèges n’ont pas été pour rien dans l’extraordinaire essor de ce pays, qui en a profité au maximum pour atteindre sa position hégémonique actuelle. La contestation de ces privilèges, même si on n’en parle peu, s’ajoute au reproches d’instabilité sur laquelle l’ensemble de la planète s’appuie actuellement pour chercher à remplacer le dollar le plus rapidement possible, par une nouvelle devise mondiale indépendante de tout pays en particulier.

C’est pourquoi nous publions aujourd’hui le texte suivant, extrait d’un livre édité par l’institut Aspen de France en 2008, aux éditions “ Autrement ”, de la page 152 à la page 156.

Présenté par :

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MULTIPOLAIRES

Wang Xiangsui

Le dollar procure aux États-Unis d’énormes bénéfices en tant que monnaie principale de règlement et de réserve dans le système monétaire interna­tional. Alors que presque tous les pays du monde doivent proportionner leurs dépenses à leurs recettes, les États-Unis n’y sont pas tenus. Ils demeu­rent le plus grand pays consommateur en dépit d’un double déficit com­mercial et budgétaire.

Bien sûr, l’économie mondiale n’est pas un jeu à somme nulle où les gains de l’un entraînent les pertes de l’autre. Le système économique dominé par le dollar, tout en bénéficiant aux États-Unis, rend possible le maintien de la prospérité et de la stabilité dans beaucoup d’autres pays, y compris ceux de l’Europe et le Japon. Il convient d’ailleurs d’ajouter la Chine et l’Inde à la liste des bénéficiaires au cours des vingt dernières années.

Ce fait ne peut néanmoins dissimuler l’injustice du système: tout fonctionne en effet autour des intérêts d’un seul pays. Si l’économie américaine connaissait un problème, les États-Unis pourraient transmettre la crise aux autres éco­nomies par des moyens financiers. Ainsi de l’accord du Plazza, signé par le Japon dans les années 1980 à l’incitation et sous la contrainte des États-Unis, qui englua l’économie japonaise dans dix ans de stagnation. En outre, des spéculateurs financiers américains amassent des profits en attaquant le marché par des outils dérivés financiers de leur conception, ce qui conduit nombre de pays à la crise économique. Clairement, le système monétaire du dollar, chaise à un pied, n’est pas en mesure de maintenir à long terme l’équilibre nécessaire à un développement stable du monde.

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L’information sur la crise en cours, à laquelle nous devrions avoir droit, nous est souvent livrée à l’état brut, ou strictement interprétée à l’aune d’une réalité dépassée, seulement un peu bousculée par la crise ambiante. Or, toutes les dispositions prises par le pouvoir politique tendent à nous faire revenir à la situation qui prévalait avant l’explosion des subprimes, alors que les acteurs, consommateurs et entreprises, ont tiré de cette crise des enseignements tout à fait différents. Décrivons ces trois états :

- Pour le gouvernement des É-U et quelques autres, il n’est question que de revenir à la situation de surendettement des particuliers qui prévalait avant que la crise n’éclate en 2008, comme si les effets de celle-ci se limitaient à l’épisode des subprimes, et qu’une fois supprimés les effets de cet épisode, on pourrait faire repartir la croissance comme si rien ne s’était vraiment passé. C’est ignorer volontairement que ses causes s’étendaient, elles, à la situation de surendettement général de la totalité de l’économie de ce pays, État compris.

Pour le gouvernement des É-U, la seule façon de sortir de la crise consistait donc à recréer les conditions voulues pour que le système bancaire redistribue ses prêts aux particuliers, de manière à ce que ces derniers relancent la croissance, par une consommation aussi irresponsable que celle qui annonçait la crise, comme si rien d’autre n’avait changé entre temps. Or, s’il y avait eu crise, c’est qu’il y avait problème, et s’il y avait problème c’est qu’on n’en avait pas vraiment compris les origines, ni la nature profonde.

C’était là considérer les acteurs économiques, tant consommateurs qu’entreprises, pour des ignares, le gouvernement et son administration possédant seuls, a priori, la compétence voulue pour tirer d’affaire le pays. C’était faire preuve ainsi d’un effarant esprit simpliste, et d’une grande incompétence. Les politiciens qui règnent actuellement dans le monde ne sont vraiment plus à cet égard que des « faiseurs de crises » irresponsables.

Ils ont tout simplement oublié que toute crise, qu’elle soit économique, sociale ou simplement politique, débouche toujours sur un nouvel équilibre de la société, très différent de celui que, précisément, la crise a eu pour effet de détruire.

- Les consommateurs ont, semble-t-il, mieux compris l’esprit de la crise que leurs dirigeants. Le spectacle à leurs portes des saisies immondes, dont ont été victimes les familles qui crurent dans les artifices des vendeurs d’hypothèques, leur a davantage ouvert les yeux qu’à ceux des politiciens. Cette vision a agi sur eux à la manière d’un électrochoc salutaire, provoquant la prise de conscience de leur propre fragilité financière, créée par leur propre surendettement. Il devint clair en effet pour eux que la crise avait été déclenchée par l’insolvabilité d’une partie importante des consommateurs à subprimes. Et ils ne se sentaient eux-mêmes qu’à quelques encablures de la même  situation.

Bien sûr, le nœud gordien du déclenchement de la crise était-il lié à de téméraires créations financières, les contrats immobiliers à subprimes. Mais les consommateurs prirent également conscience du fait que ces initiatives avaient été consécutives à l’arrêt du boom immobilier solvable, et avaient eu pour but de prolonger ce boom au-delà de ce que l’économie pouvait décemment supporter. La crise ne pouvait donc s’arrêter à leur porte, car l’insolvabilité générale des É?U était déjà largement connue de tous. Le péril était fort proche.

Alors naquit assez rapidement la tendance des particuliers à se défaire le plus rapidement possible de leurs propres dettes, en épargnant le plus possible, donc en consommant moins. Fort naturellement, cette tendance s’étendit à l’ensemble des É-U en quelques mois. Plus réalistes que ceux qui les dirigeaient, les consommateurs ont donc choisi le chemin de la sagesse. C’est ainsi que le taux moyen d’épargne des Étasuniens est passé en près de deux ans, de -3% en décembre 2007, à très près de +8% en octobre 2009.

- Les entreprises suivirent un raisonnement parallèle à celui des consommateurs. Pour elles, l’analyse de cette crise, ramenée à une vision réaliste des mouvements économiques en cours, débouchait sur la constatation que sa caractéristique fondamentale était d’être une crise de surproduction immobilière, et non une crise financière, même si ses premiers effets ressentis étaient, de façon logique, d’ordre financier.

Il ne faut en effet jamais prendre les effets des phénomènes pour leurs causes, et inversement. Voilà une vérité dont les gouvernements occidentaux, G8 et compagnie, ont voulu faire l’économie, et qui va compromettre leur sortie de crise. Or, toute surproduction immobilière dissimule ou précède une surproduction plus générale, dans la mesure où l’une et l’autre se développent dans un même cadre financier, et ce phénomène n’a pas échappé à la plupart des entreprises.

On pourrait illustrer cette réalité en la comparant à une voiture dont le moteur ne devrait pas être poussé au-delà de 5500 tours, mais dont le conducteur, néanmoins, le pousse à 6000 tours pour augmenter sa jouissance personnelle. Dans ce cas, inutile d’être grand clerc pour comprendre qu’un tel moteur aura une longévité fort réduite. Cette métaphore représente pleinement la croissance étasunienne des dix dernières années, où l’écart entre les 5500 et les 6000 tours représenterait, dans l’économie de cette époque, ce qu’a été pour elle le surendettement provoqué par la surconsommation à crédit.

Malgré cela, les pouvoirs publics cherchent encore à inciter les entreprises à investir, croyant naïvement que l’investissement pourrait être l’ébauche d’une nouvelle croissance. Ils pensent que la reprise des investissement porterait sur des achats destinés à augmenter la production, ou à créer de nouveaux produits qui allècheraient les consommateurs.

Or, les chefs d’entreprises vivent à l’écart des grands concepts agités par les politiciens et les économistes théoriciens. Ils ont le nez sur le pare-brise du milieu dans lequel ils baignent, composé de clients, de fournisseurs et de concurrents. Sans avoir peut-être objectivé le concept de surproduction à l’échelle nationale ou mondiale, ils ont en tout cas compris que ce n’était pas le moment d’accroitre le volume de leur production, car, au contact de leur clientèle (certains diraient : « de leur marché »), il leur est possible de constater qu’entreprises et consommateurs doivent être en phase, bien loin des considérations des gouvernements idéologiques.

Si les consommateurs épargnent afin de pouvoir survivre à la crise, que font donc les entreprises dans ce même but ? Hé bien elles investissent, c’est-à-dire le contraire de leurs clients, mais certainement pas en vue de produire davantage.

Ce que les entreprises cherchent en effet à faire, ce sont deux choses. La première, déjà très avancée, a consisté à réduire leurs effectifs au strict nécessaire pour les besoins de leur marché, en brusque minimalisation du fait du chômage et de l’augmentation de l’épargne, dont l’effet immédiat est de diminuer la demande. L’économie se trouve donc à mille lieues de pouvoir repartir sous une incitation artificielle à revenir à l’endettement passé, ce que les supputations Obama/Geithner/Bernanke n’ont absolument pas pris en compte dans leurs plans. Plus fort, ils s’apprêtent à en remettre une couche… !

La seconde chose à laquelle les entreprises sont en train de travailler, c’est de diminuer leurs couts, pour se mettre en position favorable de compétitivité face à ce que j’appellerais “la concurrence de sortie de crise“, car la crise actuelle, nécessairement, s’achèvera par la mise hors course d’une quantité d’entreprises, petites ou grandes, par liquidation (ou faillite) pure et simple, ou bien rachat (ou fusion). Trop d’entreprises se partagent un marché de plus en plus en phase de réduction, au moins pour l’instant.

Or, la seule part des prix de revient sur laquelle les entreprises peuvent agir assez librement et avec efficacité est celle des couts de personnel, dans la mesure ou les couts sociaux qu’ils comprennent sont en hausse constante, notamment en raison du fait que les États, face à leurs propres déficits, tentent de s’en décharger de plus en plus sur leurs citoyens par l’augmentation des cotisations (assurance maladie et chômage …).

Le resserrement des couts de personnel commence évidemment par celui des effectifs, et celui-là ne peut être réalisé que par des progrès dans la productivité de l’entreprise, une fois réalisée l’élimination du personnel surnuméraire. À son tour, la productivité du travail, à égalité de production, ne peut être obtenue que par des investissements ciblés : allègement des procédures de travail et augmentation des automatismes de production et de livraison. Dans l’un et l’autre cas, les investissements correspondants font appel à des spécialistes de l’organisation du travail, conjointement avec des renouvellements de matériel permettant la fusion de deux ou plusieurs étapes des chaines de production et/ou l’accroissement de la fluidité de cette chaine (diminution du temps de permutation de produits sur un même ensemble de machines, particulièrement nette, par exemple, dans l’imprimerie). Or ces différentes dépenses d’investissement sont totalement passibles d’un financement bancaire, ce qui ne peut être le cas d’une embauche de personnel supplémentaire. Le choix de la meilleure solution est évident.

Cette tendance est actuellement centrale, bien que tout à fait invisible aux yeux de l’opinion publique. C’est elle qui permettra aux entreprises de rester dans le marché, et de survivre à toutes les nouvelles contraintes qui s’exercent sur elles. Les licenciements secs se poursuivront donc encore longtemps, et pas seulement au niveau des emplois précaires. Beaucoup de postes d’encadrement seront également concernés, car remplacés par des procédures informatisables.

On doit donc s’attendre à une sortie de crise construite sur l’accentuation du chômage, et une économie en stagflation combinant une inflation déterminée par le gonflement des liquidités créées par les plans inefficaces des États, avec une déflation générée par les effets des gains de productivité qui alimenteront des concurrences féroces dans les secteurs industriels et des services, en se traduisant par des baisses de prix en cascade.

Le monde occidental est donc entré dans une ère permanente de chômage, au moins pour de nombreuses années. J’en suis le premier désolé. Il est temps que les gouvernements en prennent conscience. Cela prendra cependant du temps. D’ici là de grands bouleversements risquent bien d’intervenir.

© André Serra

http://andreserra.blogauteurs.net/blog/

http://cybercanard.com

Bibliographie :

Jeremy Rifkin - La fin du travail - 1995 - 1997 chez Boréal pour la version française

Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe

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Pour « La Revue », Richard Milne a interrogé Jean-Yves Le Gall, le PDG d’Arianespace.

Il lui a posé cette question : selon vous, est-ce un problème que les Asiatiques se tournent de préférence vers les États-Unis quand ils veulent s’expatrier ?

Jean-Yves Le Gall répondit :

Oui, c’en est un. J’ai passé une partie de mon doctorat, il y a presque trente ans, à l’université de Berkeley et j’y reviens chaque année. À l’époque, il n’y avait que des Américains. Aujourd’hui, ce sont pour moitié des Chinois et pour moitié des Indiens ; il n’y a plus d’Américains ou de scientifiques venant d’autres parties du monde. Ce sont tous ces gens qui ensuite produisent les innovations et stimulent l’économie mondiale.

© La Revue/Financial Times

Dans la question de Jean-Yves Le Gall figurait l’idée d’une expatriation. Effectivement, il y a une dizaine d’années, les Asiatiques traversaient les océans, non seulement pour faire des études qu’ils ne pouvaient faire chez eux, mais aussi pour rester ensuite aux États-Unis, où des ponts d’or leur étaient proposés. Mais ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.

Depuis, l’Inde et la Chine se sont considérablement développées, et offrent à leurs étudiants des situations assez comparables à celles qui leur sont offertes aux États-Unis. D’autre part, si les É-U restent encore en pointe par rapport au reste du monde dans beaucoup de secteurs technologiques, environ 40% de leurs usines de production ont été délocalisées, précisément le plus souvent en Asie.

Il en est résulté le fait que les gouvernements asiatiques cherchent logiquement à créer, en amont de leur industrie, les unités de recherche qui leur font défaut  pour accroitre leur compétitivité en aval. La majeure partie des étudiants asiatiques de Berkeley retourne donc dans leurs pays, études faites, ou après avoir passé deux ou trois années de pratique dans de grands groupes étasuniens.

Cette évolution ne devrait pas surprendre les Étasuniens, car la même chose s’est produite avec le Japon après la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais ont commencé à produire des objets assez frustes au début de leur renaissance après 1945, puis ont envoyé leurs étudiants se former aux É-U, et ont ensuite damé le pion aux États-Unis dans beaucoup de secteurs technologiques.

C’est ainsi que des groupes très puissants, tels que Canon, Toyota, Mitsubishi, Sony et bien d’autres, se sont créés, ont produit des matériels plus compétitifs que ceux des entreprises étasuniennes, les ont d’abord exportés aux É-U, puis ont fini par installer leurs propres usines dans ce pays. Il n’y a guère d’autre explication à la quasi-disparition des industries automobiles, photographiques et autres aux États-Unis. Et c’est maintenant à l’Inde et surtout à la Chine d’en faire autant.

Il y a toutefois une différence de taille entre ces deux mutations, celle du couple Inde/Chine d’une part, et celle du Japon d’autre part. C’est que, si le Japon a réussi cette transformation remarquable avec une population inférieure à celle des É-U [en 1945 : 120 millions de Japonais contre 135 millions d'Étasuniens], l’Inde et la Chine opposent de leur côté près de deux-milliards-cinq-cents-millions d’habitants (2 500 000 000) à trois-cents-dix-millions d’Étasuniens (310 000 000) aujourd’hui ! Soit huit fois plus !

Pour réussir, le Japon a dû donner la primauté de son développement à l’exportation, son marché intérieur étant de dimension réduite, et ayant été rapidement saturé. Par contre, l’Inde et la Chine, après avoir assis leur « émergence » économique sur l’exportation comme l’avait fait le Japon, disposent encore à présent de marchés intérieurs immenses, et à peu près sous-développés.

L’une et l’autre peuvent à présent retourner leur dispositif économique stratégique vers leur propre population, ce qui explique leur sortie de crise beaucoup plus précoce que celle des pays développés, comme je l’avais d’ailleurs annoncé dans un article antérieur du 7 juillet 2009 [La bataille du dollar].

Je suis même persuadé que, tout au moins en ce qui concerne la Chine, cette situation résulte d’un plan stratégique parfaitement coordonné, conçu et arrêté depuis Deng Xiao Ping. Elle image tout à fait la puissance de la pensée chinoise, notamment celle qui s’appuie sur « L’art de la guerre de Sun Tsu », qui peut tout aussi bien s’appliquer à la stratégie économique qu’à celle des champs de bataille.

[Sur la pensée chinoise, lire les ouvrages de François Jullien]

© André Serra

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http://cybercanard.com

Notes :

L’université de Californie, Berkeley est reconnue comme l’une des cinq meilleures universités dans le monde aux côtés de Harvard, l’université de Cambridge, l’université d’Oxford et l’université Stanford. En 2007 et 2008, elle est classée au 3e rang des meilleures universités dans le monde par l’université de Shanghai.

Au milieu du XXe siècle, le campus de Berkeley vécut son âge d’or, en physique, chimie et biologie, si bien qu’on la surnomma « l’Athènes de l’Ouest ». À cette époque l’utilisation du cyclotron, inventé par Ernest Orlando Lawrence permit aux physiciens travaillant sur le campus de découvrir la plupart des éléments chimiques plus lourds que l’uranium, occasion d’engranger de nombreux prix Nobel. Deux de ces éléments, le berkélium et le californium furent ainsi nommés en l’honneur de cette université. Deux autres, le lawrencium et le seaborgium rendent hommage à deux professeurs Ernest Orlando Lawrence et Glenn T. Seaborg.

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