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La semaine dernière, on a assisté à un double événement qui deviendra assurément historique.
Décrivons d’abord ce double événement, et nous verrons ensuite ce qui pourrait en résulter.
Tout d’abord, le mardi 3 juin, le président de la FED, Ben Bernanke, prononçait un discours dans un forum financier rassemblant un certain nombre de grands noms de la finance internationale. Par ce discours, il reconnaissait le rôle joué par la baisse du dollar dans l’inflation des prix à l’intérieur de son pays, et annonçait indirectement ainsi que la baisse du taux d’intérêt directeur de la FED était parvenu à un plancher. Et comme il exprima ensuite son intention de mener une politique monétaire appropriée contre l’inflation, tout le monde en déduisit qu’il était disposé à remonter le taux d’intérêt de la FED, actuellement de 2%, de manière à stabiliser le dollar dans un avenir proche.
Entre le bâton et la vaseline, Ben Bernanke a donc choisi le bâton, avec toutes les conséquences qui s’y rattachent pour l’économie étasunienne.
Je ferai deux commentaires sur cette décision, avant de parler du second événement qui lui fait contrepoint.
Le premier est sur le fait qu’un président de la FED ne parle jamais de l’état de la monnaie étasunienne, mais uniquement de sa politique monétaire, laissant ainsi le Secrétaire au Trésor, en ce moment Henri Paulson, le soin de dire haut et fort partout qu’il veut un dollar fort. Entre les deux fonctions, ce partage des tâches est tacite depuis fort longtemps. Le fait que Bernanke ait transgressé cette tradition n’est donc pas innocent. C’est à mon avis le signe que les choses vont très mal pour le dollar, et que le gouvernement a jugé le président de la FED plus crédible que le secrétaire au trésor pour faire passer cette décision dans le monde de la finance, en lui donnant plus de poids.
La baisse du taux directeur à 2% intervenue il y a quelques mois était destinée à relancer la machine économique, tout comme la distribution, décidée par Bush, de 150 milliards à plusieurs millions d’Étasuniens pour la même raison.
Mais au lieu des résultats espérés, la consommation se traîne, les investissements sont en panne et l’inflation grimpe à la cadence de 6%, pendant que le taux de base de la FED reste à 2%. Tout emprunt reçoit alors, comme en 2004, un cadeau de 4% en capital. Les exportations, qu’un dollar faible devait dynamiser, ne bougent pas lorsqu’on en ramène la valeur au niveau du cours de la monnaie d’il y a un an. Les bons du trésor de l’État ne sont plus souscrits désormais qu’à hauteur de 50% des adjudications par les investisseurs étrangers, obligeant ainsi la FED à faire rougir la planche à billets pour résorber un déficit budgétaire annuel de 700 milliards de dollars. À ce déficit s’ajoute la distribution des 150 milliards « donnés » par le Président à 140 millions de contribuables, pompeusement appelée « retour d’impôt », mais en fait tout simplement imprimés puisque ce montant ne figure pas dans le budget voté par le congrès. Soit un réel déficit de 850 milliards pour l’exercice en cours.
Enfin, le taux de chômage vient de passer en un seul mois de 5% à 5,5%. Il est tout à fait probable que Bernanke connaissait ce chiffre lorsqu’il a prononcé son discours. Cette nouvelle désillusion sur la reprise économique attendue, ajoutée à la mauvaise nouvelle constituée par la nécessaire recapitalisation de Lehman Brothers à hauteur de 10 milliards de dollars, qui met à bas tous les espoirs de voir prochainement la crise des subprimes se terminer, a vraisemblablement précipité l’initiative de l’administration étasunienne. Une action insuffisamment mûrie.
Le second commentaire a pour objet de souligner que, si le prix du pétrole est en hausse constante, c’est parce que le dollar baisse, et ceci pour deux raisons :
La première est que le prix du pétrole étant côté en dollar, et celui-ci baissant d’une manière continue, les producteurs de pétrole augmentent tout simplement leurs prix pour conserver leurs revenus en dollars constants. C’est donc parfaitement logique.
La seconde raison, souvent invoquée parce qu’elle fait plaisir aux détracteurs du « capitalisme et des riches », est la spéculation. Mais la véritable cause de cette spéculation est par contre passée sous silence. Elle résulte du fait que, la valeur du dollar baissant inexorablement, les investisseurs ont le souci de conserver la valeur de leurs capitaux disponibles pour ne pas la voir drastiquement réduite comme une peau de chagrin sous l’effet de cette baisse continue. Un bon moyen pour cela consiste à acheter à terme [6 mois, 9 mois, un an, voire davantage] des matières premières et notamment du pétrole, à la valeur actuelle du dollar, pour les revendre beaucoup plus tard quand le dollar aura cessé de baisser. Cette spéculation consiste donc surtout en une prise d’assurance contre la détérioration de la monnaie des É-U. Si Bernanke parvenait à stabiliser celle-ci, cette spéculation conjoncturelle cesserait immédiatement. Une stabilisation est cependant assez improbable à court et moyen terme, compte tenu de l’incessante croissance du double déficit du pays [budget de l'État et balance commerciale].
Mais ce que Bernanke s’est bien gardé de dire, c’est que le monde des affaires à l’extérieur des Etats-Unis fuit à présent le dollar. Depuis plusieurs mois, sitôt gagnés les dollars sont maintenant troqués contre des devises plus stables, et notamment contre des euros. La preuve de ce mouvement est fournie par l’évolution de la structure des réserves mondiales de change des banques centrales. La part du dollar dans ces réserves est passée de 72,6 % en 2001 à 63,9 % fin 2007, soit une régression de 12 %. Pendant la même période, la part de l’euro est passée de 17 % à 26,5 %, soit une progression de 55,6 %. Le rapport de leurs parts est donc passé de 1/4,27 à 1/2,41 en sept ans. On est donc encore loin de l’égalité, mais la rapidité de cette convergence s’est accélérée depuis deux ans.
L’allusion à une prétendue lutte contre l’inflation n’est donc probablement qu’un faux-nez destiné à dissimuler la vraie stratégie de l’administration des É-U, qui est de redorer le blason du dollar aux yeux des autres banques centrales du monde, et des grandes multinationales comme les pétroliers. Pour le moment, cette rapide disparition de la position hégémonique du dollar constitue en effet une bien plus grande préoccupation que celle de l’inflation. Ce qui ne veut pas dire que celle-ci n’est pas belle et bien en train de ronger le pouvoir de consommation de la classe moyenne étasunienne.
Pour les É-U, il est devenu de la plus haute importance d’arrêter à tout prix l’hémorragie qui érode inexorablement le privilège qu’ils possèdent depuis le traité de Bretton Woods de 1944, et qui consiste à pouvoir émettre continuellement de la monnaie papier en toute impunité. C’est cette arme prodigieuse qui permit aux É-U, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, de mener la croissance économique qu’ils connurent, notamment en leur permettant d’offrir à leur industrie des taux d’intérêt beaucoup plus bas que tous les autres pays du monde. Là se trouve en effet l’explication du développement qui fit l’admiration du monde, et non un mythique savoir faire, aujourd’hui pris en défaut.
Toujours est-il que les conséquences du discours de Bernanke ne se sont pas fait attendre. Le dollar remontait de 0,6439 € le 2 juin à 0,6482 € le 4, l’or chutait de 880 $ le 2 juin à 863 $ le 5, et le pétrole de 127 $ le 2 juin à 122 $ le 4. L’opinion étasunienne exultait et Bernanke prenait figure de héros national, à l’égal de son génial prédécesseur, Allan Greenspan.
***
Mais le second événement, survenu deux jours plus tard, le jeudi 5 juin, devait faire déchanter l’Amérique, comme un coup de tonnerre nullement attendu, dans un ciel d’azur: Jean-Claude Trichet venait de boucler le piège du dollar.
À l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE qui venait de laisser intact le taux directeur de 4 %, le Président laissait négligemment entendre à la presse attentive : « Il n’est pas exclu que nous décidions de bouger sur nos taux à la prochaine réunion pour assurer l’ancrage solide des anticipations d’inflation ». Et il ajoutait, comme pour retenir son propos : « Une légère hausse de taux est possible, mais pas certaine. »
À première vue, sa position sur l’inflation semble donc identique à celle de Bernanke. Mais elle diffère d’elle cependant sur un point majeur : les É-U sont dans le trou et l’Europe ne l’est pas. L’inflation est incontestablement aux portes de l’Europe, mais cette dernière n’a qu’un endettement très faible par rapport à celui des É-U, et son activité économique est stable alors que celle des É-U vacille.
Par conséquent, remonter le taux d’intérêt de la BCE, ne serait-ce que de 0,25, soit à 4,25 %, c’est contraindre Bernanke à un effort beaucoup plus important que celui qu’il comptait faire. Pour être tout à fait méchant, les paroles de Trichet peuvent se traduire de la façon suivante, parlant à Bernanke : « Reste à 2 %, sinon je monte à 4,25 %…. en attendant mieux ». C’est en quelque sorte l’empêcher de se sortir d’affaires sans faire de sacrifices, qui ne sont pas à sa portée.
Après cette petite phrase malicieuse, le dollar tombait de 0,6482 € le 4 juin à 0,6338 € le 6, l’or remontait de 881 $ le 5 juin à 903 € le 6, et le pétrole de 122 $ le 4 juin à 138 $ le 6, dans le sillage de la baisse du dollar. Les points marqués initialement par Bernanke les 4 et 5 juin étaient ainsi reperdus, et au-delà.
L’effet de la petite phrase de Trichet avait donc été largement plus important que celui de Bernanke deux jours avant, mais de sens contraire.
Il est possible d’interpréter la position de la BCE de la façon suivante : la FED a empoisonné le marché financier de la planète depuis presque une décennie en inondant le marché monétaire de liquidités dans des proportions scandaleuses, pour pouvoir plastronner avec une économie apparemment luxuriante. Qu’elle commence donc à payer ses dettes avant de recommencer son manège ! Remonter le taux de la FED, éventuellement au niveau de la BCE en quelques mois, ce serait en effet faire à nouveau du dollar un aspirateur à capitaux pour boucher les trous du budget des É-U, et/ou continuer de rembourser des impôts aux plus riches entreprises de la planète. Ce serait un peu trop facile ! Mais la BCE vient de montrer qu’elle n’était pas dupe du stratagème de Bernanke. Actuellement, c’est en Europe que les capitaux affluent, et il convient que les choses restent ainsi pour que la planète ne soit plus menacée de faillite.
En se positionnant ainsi, comme une sorte de gendarme des marchés financiers mondiaux, la BCE protège la planète d’une future crise nettement plus importante encore que celle qu’elle est en train de traverser en raison de l’irresponsabilité égocentrique des É-U.
Comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plusieurs mois, l’euro se trouve donc naturellement sur la voie de remplacer le dollar comme principale monnaie de réserve internationale, et Jean-Claude Trichet joue un rôle actif dans cette évolution macroéconomique mondiale. Pour le bien de l’économie de la planète.
***
Toute cette information ne serait pas complète, si je ne rappelais les propos du président russe Dmitri Medvedev du samedi 7 juin au Forum économique annuel de Saint-Pétersbourg. Après avoir imputé la crise financière mondiale aux Etats-Unis : « Quelle que soit l’importance du marché américain, quelle que soit la force du système financier américain, ils ne peuvent pas se substituer au marché financier mondial ni au marché des matières premières », il ajouta :
« Je propose d’organiser une conférence internationale représentative avec les patrons des plus importantes sociétés financières et des analystes réputés (…) dès cette année. Cette tribune pourrait devenir permanente. »
C’est dire à quel point les problèmes économiques actuels se situent maintenant à l’échelle de la planète, et qu’il est urgent de mettre fin à l’hégémonie financière américaine en la remplaçant par une concertation institutionnelle planétaire.
© André Serra

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4 réponses à “Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet abattent leurs cartes”
  1. André Serra » Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet abattent leurs cartes dit :

    [...] « Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet abattent leurs cartes 10 06 2008 [...]

  2. guillaume dit :

    Monsieur,
    Merci de vos intéressants et riches développements dans votre site.
    Je relève cependant dans cet article ce qui m’apparaït coùmme un paradoxe et souhaiterais votre réaction à ce propos.( Pardonnez au néophyte que je suis une éventuelle incompréhension) :
    D’un côté vous attribuez aux taux d’intérêts étatsuniens, traditionellement plus faibles qu’ailleurs, la croissance et la compétitivité économique des USA depuis Bretton Woods (plus grande facilité pour emprunter et se développer pour les industriels américains). Mais d’un autre vous suggérez que ce pays a intérêt à relever ses taux, pour se mettre éventuellement au niveau de la zone euro, et vous énumérez les avantages d’une telle hausse : attirer des capitaux étrangers pour renflouer la dette essentiellement).

    Cela signifie donc un abnadon de la première option (au moins provisoire) et donc un renoncement aux facilités de crédit pour l’industrie US.
    Je relève donc un risque évident pour la croissance US de long terme d’une part et d’autre part le fait que ces politiques monétaires apparaîssent comme essentiellment pragmatiques ou opportunistes et nullement fixistes.

    Merci de nous éclairer.

  3. André Serra dit :

    Bonjour monsieur,

    Tout d’abord, je vous remercie de votre aimable appréciation qui m’encourage à continuer d’écrire le résultat de mes analyses et mes réflexions pour en faire profiter le plus de personnes possibles.

    Je n’ai pas relu mon article, qui est peut-être un peu ténébreux, mais je puis vous donner la clef du paradoxe que vous soulignez.

    Depuis Bretton Wood, et surtout depuis l’arrivée au pouvoir de la dynastie Bush, les É-U se sont mis en mesure de se ruiner : épargne nulle de la population, baisses d’impôts pour les entreprises et financement des guerres du Moyen-Orient, d’où déficit du budget de l’État empirant d’année en année qui sera, en 2008, de l’ordre de 30%, délocalisations industrielles dans les économies émergentes (près de 40% du potentiel industriel du pays), d’où diminution des exportations et augmentation des importations, et bien sûr augmentation du déficit commercial extérieur qui s’ajoute à celui de l’État fédéral, mais aussi à ceux des 50 États de l’Union, dont on parle rarement.

    Pour couvrir ces déficits qui s’ajoutent les uns aux autres d’année en année [total équivalent actuellement à environ trois années de Produit national brut !], un taux d’intérêt élevé servi par la FED a permis de faire entrer au pays chaque année à peu près l’équivalent des déficits annuels via la bourse et des opérations d’achat d’actifs étasuniens (entreprises).

    Mais, patatras, en 2001 bulle des technologies, crise nécessitant une baisse drastique des taux pour relancer la machine, ce taux baissant jusqu’à 1% vers 2002 [je vous réponds de tête sans consulter mes notes]. La machine repart via l’immobilier, mais l’arrivée des capitaux étrangers commencent à ralentir, et les déficits s’accélèrent, les importations en provenance des pays émergents s’accélérant aussi de leur côté. De telle sorte que la FED remonte progressivement ses taux jusqu’à 5,25% pour conjurer ces nouveaux dangers.

    Et alors, nouveau patatras, crise de l’immobilier à subprimes, car les nouveaux propriétaires ne peuvent plus payer leurs échéances à cause de cette hausse des taux - je simplifie.

    Retour à un taux de 2% pour éviter la récession, et gaspillage par la FED d’environ 300 milliards de dollars pour sauver le secteur financier en déroute. Il est à noter que cet argent provient en totalité de la planche à billets, car il n’existe pas dans les réserves du pays, et pèsera par conséquent sur la valeur du dollar.

    Mais cette fois, les É-U sont totalement immobilisés entre deux dangers extrêmes, car l’inflation se met à s’accélérer avec la hausse des matières premières et notamment celle du pétrole, et sont en conséquence, d’une part menacés par une inflation forte, s’ils ne remontent pas les taux pour y faire face [d'où une baisse de la consommation et de l'investissement], et d’autre part, par une récession dramatique s’ils ne peuvent continuer à baisser les taux [pour stopper la récession en relançant la consommation]. C’est là un nÅ“ud gordien dans tout le sens du terme. Les É-U sont dans une position cataleptique.

    Conclusion : Les États-Unis se sont tout simplement ruinés en raison de leurs courtes vues et sont totalement responsables de ce qui leur arrive. Mais je n’ai pas voulu le dire aussi nettement dans mon article, car personne ne le dira avant que leur banqueroute pure et simple n’intervienne, avec un euro à 200$, avant la fin de 2009. Elle se traduira par la disparition du rôle du dollar en tant que monnaie de réserve et de transaction internationale, et entrainera ipso facto la perte de l’hégémonie mondiale des États-Unis.

    J’espère avoir été un peu plus clair, mais n’hésitez pas à me questionner à nouveau si vous en avez envie. Cela me fera plaisir de vous répondre. Mais je ne suis tout de même pas un “je sais tout”.

    Bien à vous.

    André Serra

  4. Les banques centrales jouent au poker menteur - geronimo - Blog LeMonde.fr dit :

    [...] mon dernier article « Ben Bernanke et Jean-Claude Trichet abattent leurs cartes », une sorte de poker menteur verbal se déroule entre Bernanke et Trichet. L’enjeu est [...]

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