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Le roi dollar est nu - analyse et conséquences
Publié par André Serra dans Géopolitique, Politique, Réflexion, Économie, tags: chine, devise, dollar, Etats-Unis, hégémonie, monnaie, Politique9 novembre 2007
Il aura suffi que le vice-président de l’Assemblée populaire de Chine, Cheng Siwei suggère que son pays rééquilibre la structure de ses réserves en devises étrangères en donnant plus de poids aux monnaies fortes, pour faire trembler la planète, et notoirement les porteurs de dollars.
Sur une réserve en devises de 1.430 milliards d’équivalents dollars, 70 % sont de vrais dollars étasuniens, soit 1.000 milliards. C’est là une somme considérable qui représente six fois le déficit budgétaire des États-Unis de leur dernière année fiscale. Si la Chine devait déverser sur le marché cette masse colossale pour la transformer en euros, francs suisses et livres sterling [mieux vaut ne pas parler du yen, plombé par les spéculations de carry trade des financiers étasuniens, qui achètent du yen à 1 % d’intérêt et le replacent sur les marchés à intérêt plus confortable, comme la bourse de Londres par exemple ], elle pourrait déclencher une crise financière d’une puissance considérablement plus importante que le monde ait jamais connue.
Donc elle ne le fera pas.
Pourtant, Cheng Siwei n’a pas parlé à travers son chapeau. Il a fait cette déclaration en public, et un officiel chinois ne parle jamais en public sans y être autorisé par une autorité supérieure. Il a donc dit quelque chose d’important, mais laissé entendre que la vente de la réserve en dollars serait partielle et progressive. Si cette déclaration avait été faite par Hu Jintao en personne, ou le ministre des finances, ou même seulement par le Président de la banque centrale, cela aurait été entendu par les États-Unis comme précédant une application immédiate de cette conversion des dollars de la réserve en d’autres devises plus sûres.
Cette déclaration est à rapprocher de la création, il y a environ deux mois, de China Investment Corporate Ltd (CIC), première société chinoise d’investissements en devises étrangères. Attendue depuis longtemps, cette société d’État a reçu pour mission de mieux utiliser les énormes réserves en devises étrangères du pays. Son état-major a été nommé et est à présent opérationnel.
D’une certaine manière, la suggestion de Cheng Siwei était donc déjà entrée en vigueur lorsqu’il l’a faite. Sans doute Beijing a-t-il considéré que l’annonce de la China Investment Corporate ne semblait pas avoir été suffisamment entendue par ses débiteurs en dollars, c’est-à -dire par le Trésor américain et par la Fed.
En effet, cette société d’investissement d’État ne va pas faire simplement de la conversion de devises. Elle va faire mieux. Elle va acheter des actifs partout où cela servira les intérêts chinois. Et des actifs, ce sont essentiellement des entreprises étrangères, dont elle pourra un jour contrôler la gestion. En achetant des titres en bourse, progressivement, sans trop attirer l’attention, elle va pouvoir ainsi étendre sur le monde occidental un filet de participations qui pourront peser jusqu’aux 1?000 milliards de dollars qui constituent actuellement les réserves de la Chine en cette devise, soit, au prix moyen actuel des fusions acquisitions, de l’ordre de 25 grosses multinationales. Ce n’est là qu’un exemple pour se rendre compte du gigantisme de l’opération en cours.
Cela signifie que, plutôt que de troquer une devise peu sûre contre une devise assez sûre qui ne lui rapporterait guère davantage, la Chine cherche à troquer une devise peu sûre [tant qu’elle a encore un peu de valeur avant sa chute programmée en cours] contre du pouvoir économique, donc politique, sur les territoires qui l’intéressent dans le cadre de sa stratégie mondiale. D’autant que les devises paraissant actuellement posséder une sécurité supérieure au dollar, pourraient bien subir le même sort, si le tassement de l’économie étasunienne s’étendait par osmose aux autres économies occidentales, compte tenu de leur étroite imbrication résultant d’une mondialisation croissante.
Quant à l’annonce d’une vente partielle des dollars de la Chine, elle a probablement un autre but, celui de masquer ses exactes intentions, tout en faisant craindre aux É-U qu’elle passe aux actes, ce qui n’est nullement dans son intérêt, puisque vendre ses dollars serait faire chuter encore plus vite leur valeur, et ainsi diminuer parallèlement celle de ses réserves. Elle s’en gardera donc bien, et ira probablement même jusqu’à agir de manière à soutenir les cours de la devise étasunienne.
Et accessoirement, la Chine montrant ainsi qu’elle a le doigt sur la gâchette du dollar, l’effet de cette annonce sera en plus de nature à écarter les propos critiques de Washington sur sa gestion, la crainte rendant prudent. Et ce n’est pas la conjoncture actuelle de l’économie étasunienne qui pourrait inciter la Maison Blanche à courir des risques supplémentaires, en essayant de se mêler des affaires intérieures de la Chine.
La pensée de la Chine est décidément fort complexe. On aurait intérêt à s’en méfier davantage.



































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